Brune de la Haute Saint-François par Jacques Juneau

    Facilement accessible, la haute Saint-François s'avère l'une des rivières les plus intéressantes du sud de la province pour croiser le fer avec les truites brunes et arc-en-ciel. L'auteur nous dit où, quand et comment les pêcher.

Introduction

     Capturer un salmonidé en pêchant à la mouche ne tient pas réellement de l'exploit. Mais lorsqu'il s'agit de séduire une truite brune, c'est bien autre chose, d'autant plus que cette espèce, très sélective, n'est pas très répandue au Québec. Elle se retrouve principalement dans les cours d'eau du sud de la province, dont la Chaudière à la hauteur de Mégantic et la Saint-François en amont de DisraéIi. Ce dernier secteur, aussi nommé la haute Saint-François, est celui qui retient le plus notre attention.

    Compris entre les lacs Aylmer et Saint-François, le secteur de la haute Saint-François offre un parcours particulièrement invitant pour le pêcheur à la mouche. Imaginez, huit kilomètres de rivière habités par une abondante population de salmonidés, composée d'arc-en-ciel et d'une majorité de brunes. Une excellente reproduction naturelle et des ensemencements soutenus au fil des dernières années permettent d'ailleurs aux pêcheurs québécois d'espérer y capturer le poisson tant recherché.

Un accès facile

Brune de la Haute Saint-François par Jacques Juneau
     Cet oasis de paix et de tranquillité qu'est la haute Saint-François est sis à peine à plus d'une heure de route de la plupart des grands centres urbains du sud de la province. Ce cours d'eau serpente d'ailleurs dans une région rurale où se confondent les champs en culture et les forêts feuillues.

    La présence du barrage Allard à la décharge du lac Saint-François permet de contrôler le niveau d'eau de la rivière et assure un débit constant d'eau froide, conditions très propices à la croissance d'une bonne population de salmonidés. De plus, la présence de nombreux crustacés en suspension dans les eaux du réservoir et de la rivière, et dont elles se nourrissent, confère aux brunes de ce tronçon une chair rouge orangé des plus savoureuses, ce qui ne gâte en rien le plaisir de l'après-pêche!

    Ce secteur de pêche est aussi facilement accessible par le chemin du 6e rang qui longe la rivière sur toute sa longueur. De très bons sentiers pédestres situés près des rives favorisent également la pêche à gué. Par surcroît, on peut utiliser trois différentes aires de stationnement pour garer son véhicule, ceux-ci étant à l'origine de la division des trois principaux secteurs de pêche.

LES FOSSES

     En prenant comme point de départ le pied de la chute sise à Disraéli, dirigeons-nous de l'aval vers l'amont jusqu'au vieux barrage.

    Les deux principales fosses de ce tronçon sont les fosses à Claude et des Cèdres: elles sont d'ailleurs reconnues pour accueillir de gros géniteurs. Par le passé, la réalisation de travaux d'aménagements visant à stabiliser les berges ont certes contribué à rendre ces fosses encore plus attrayantes pour les salmonidés.

    À la tête de la fosse à Claude, on a créé un amoncellement de roches ayant un peu la forme d'un épi. Le courant ainsi formé a creusé une fosse profonde en aval de cet «épi». Le débit d'eau y est élevé et la largeur relativement étroite, ce qui fait de ce site un lieu de prédilection pour la brune.

    Pour ce qui est de la fosse des Cèdres, ses berges sont protégées de l'érosion par de grosses pièces de bois retenues en place par des amoncellements de roches. Cette fosse rocailleuse donne lieu annuellement à d'importantes éclosions d'insectes, car elle est protégée de l'effet désastreux de l'accumulation de sable.

    Entre ces deux fosses majeures, on en retrouve cinq autres de moindre importance, mais tout de même productives. Présentant peu de structures permettant de localiser facilement la présence des truites, ces fosses devraient surtout être explorées au cours des périodes d'activité, ou encore en soirée alors que les ronds de gobage vous permettront de situer la tenue des poissons dans les bassins.
    A partir du stationnement du vieux barrage, on poursuit notre exploration, soit en remontant ou en descendant la rivière. Les fosses du vieux barrage sont très invitantes et il s'agit d'un secteur où l'eau de la rivière est fortement oxygénée et où l'activité est soutenue lors des périodes d'éclosions. Quelques fosses longues et à fond sablonneux donnent lieu à de bonnes éclosions d'éphémères de type fouisseur, alors que de splendides petites fosses à fond rocailleux sont habitées par des insectes agiles et d’éclosion rapide.

    À l'emplacement même de l'ancien barrage, on retrouve une série de paliers où l'on remarque la présence continuelle de truites brunes en migration vers les grandes fosses. En continuant vers l'amont de ce barrage, on rencontre quelques fosses accidentées caractérisées par de fréquentes éclosions de phryganes, surtout en après-midi. Là aussi, deux fosses dignes de mention sont à retenir: la fosse du Père Jacques et la fosse Étroite.

    Si vous visez davantage la capture de gros sujets, le stationnement du barrage Allard vous ouvre la porte des fosses du Taureau dangereux et des îles. Fortement accidentées et offrant une eau très oxygénée aux brunes, particulièrement appréciée durant la canicule, ces fosses sont annuellement le théâtre de très belles captures.

    En somme, l'éventail des fosses est très vaste et il en est de même de la variété d'habitats et d'éclosions qui s'y produisent à toute heure du jour. Mais avant de partir explorer ces merveilleuses fosses, encore faut-il savoir exactement à quel adversaire on se mesure!

Un poisson capricieux

     Très méfiante lorsqu'elle est bien établie dans une fosse, la truite brune présente deux comportements très différents selon qu'elle est au repos ou en chasse. Cette dernière activité, qui en est surtout une nocturne, l'amène à se rapprocher des rives, loin de son refuge diurne. Au repos, elle demeure aux aguets, le nez dans le courant, au cas où une éventuelle proie se présenterait. Elle fuit alors la grande lumière et son gîte est choisi de manière à pouvoir s'y réfugier rapidement à la moindre alerte.

    Les truites brunes de taille raisonnable (de 12 à 20 po) [30 à 50 cm] vivent en groupe dans une même fosse, se plaçant en file à intervalles réguliers, la plus volumineuse en tête. En grandissant, la brune devient solitaire et défend son territoire contre tous les envahisseurs, surtout à cause de ses besoins alimentaires. Elle peut même devenir cannibale au point d'abaisser radicalement la population de truites d'un secteur de rivière. Si votre objectif est de capturer de grosses truites brunes, gardez donc en mémoire qu'elles ne seront pas légion dans une même fosse ...
La brune se nourrit principalement d'insectes aquatiques et lorsqu'elle arrête son choix sur une espèce précise de proie, elle se nourrit abondamment.

     Sa grande sélectivité face à sa nourriture en fait cependant l'espèce de salmonidé la plus difficile à capturer à la mouche. Sa vitesse élevée de réaction lui permet par contre de se saisir d'insectes dérivant dans un courant très rapide (ou d'une artificielle!); on parle ici d'une vitesse de déplacement oscillant aux alentours de 40 km/h ...

La localisation des truites

Barrage Allard
     Selon moi, quatre éléments principaux influencent les déplacements des truites en rivière. Par ordre décroissant d'importance, ce sont: les couverts disponibles pour la protection, la nourriture, la présence d'oxygène dissous dans l'eau (fonction de sa température et du brassage résultant des courants) et les structures nécessaires à sa reproduction; pour ce qui est de ce dernier point, il entre en jeu à la fin de l'été.

    Craintive de nature, la brune cherche continuellement à se protéger de la vue des prédateurs et aussi de l'Homme. Elle privilégiera donc l'eau vive durant le jour, surtout si la surface est brouillée, la dissimulant davantage des regards importuns. La bordure des courants (surtout du côté où le courant est plus rapide, comme dans les «coudes» par exemple), la proximité d'une roche localisée en marge d'un courant important, les troncs d'arbre ou les accumulations de bois dans le courant ou à côté d'une berge abrupte, ainsi que les racines submergées sont autant d'abris recherchés par la truite brune.

    Les tourbillons (marmites), même peu apparents, doivent aussi être explorés. Pour les déceler, on peut déposer une mouche sèche à la surface et observer si elle se dirige vers l'amont.

    Entre deux sections de rapide, on retrouve aussi de petits paliers, souvent très courts, qui servent de haltes aux truites en déplacement. Ils méritent votre attention, tout autant d'ailleurs que les cirés localisés à la fin des fosses, là où se termine le courant principal, juste avant que l'eau ne s'engouffre dans le prochain rapide. Les grosses roches émergentes sont aussi d'excellents endroits à prospecter.

    Selon la vitesse du courant, les truites se posteront de manière à récupérer un maximum de nourriture, tout en profitant d'une protection la plus complète possible. Dans un courant fort, les truites s'installeront derrière la roche; dans un courant moyen, on les retrouvera soit devant, soit derrière, ou encore sur les côtés; dans un courant faible, elles seront localisées de chaque côté, mais un peu en retrait.

    Si l'ensoleillement n'est pas trop intense, il arrivera à la brune de demeurer en pleine eau, surtout lors des éclosions d'après-midi. Elle est alors très craintive, et que dire de sa sélectivité! Vous devrez donc être très délicat dans votre approche, et surtout très patient.

    Dans les fosses calmes au courant lent, les truites recherchent surtout les zones ombragées grâce à la présence d'un quelconque obstacle naturel. En période de canicule, elles s'installeront principalement à la tête de la fosse, au pied du rapide, considérant la plus forte teneur d'oxygène dissous qu'on y retrouve. Pour ce qui est des gros géniteurs, ils opteront normalement pour les grandes fosses où ils se comportent un peu à la manière des salmonidés de lac. Les zones rocheuses, les cavités naturelles et la proximité des massifs de végétaux seront alors à explorer.

    Au crépuscule, les poissons migreront lentement vers les zones d'alimentation. Ils se rapprocheront alors des rives, là où la profondeur de l'eau n'excède guère 2 pieds (60 cm). On recherchera alors les fonds rocheux ou les endroits où la présence de grosses roches occasionne des bouillonnements en surface. Prospectez aussi les petits paliers trop éclairés durant le jour, de même que les accumulations de gravier ou de sable à la sortie des fosses. Le jour, ces sites sont déserts, mais il en est tout autrement le soir venu!

Les techniques à utiliser

Chutes a Disraéli
     La brune est méfiante, je ne le répéterai jamais assez. La prudence et la délicatesse sont donc continuellement de mise. N'entrez pas dans l'eau quand cela n'est pas nécessaire et évitez les bruits inutiles. Votre soie ne doit pas non plus tomber lourdement à l'eau; faites des lancers précis en utilisant un bas de ligne long et délicat.

    Rappelez-vous qu'il est préférable de lancer moins souvent et de passer plus de temps à bien localiser les poissons. Apprenez aussi à déceler les éclosions d'insectes, même peu apparentes; le comportement des oiseaux peut vous en apprendre long à ce sujet.

    Si vous optez pour une mouche sèche, assurez-vous qu'elle flotte bien et qu'elle dérive librement. Les imitations de phrygane doivent bien patiner ou sautiller à la surface de l'eau. S'il arrive qu'une truite s'intéresse à votre mouche mais qu'elle ne la prenne pas, ne persévérez pas inutilement; il est préférable de revenir un peu plus tard, au moment où la lumière sera moins forte. Lors d'éclosions de phryganes en après-midi, laissez votre sèche descendre jusqu'à la fin de la dérive, tout en décrivant un arc-de-cercle alors qu'elle coule; cette dernière technique est particulièrement productive lorsque les brunes se nourrissent abondamment de pupes de phrygane près de la surface.

    Pour ces situations, les mouches à plumes souples (soft hackles) sont idéales, car elles imitent bien les phryganes en éclosion. Dans un courant lent ou moyen, les fibres composant votre artificielle pourront être très souples, alors que dans un courant fort, elles devront être plus rigides. Notez cependant que les «soft hackles» doivent être dégarnies (un tour et demi de hackle seulement).

    Les fosses à courant lent où la surface de l'eau est à peine brouillée, laissant bien paraître les ronds de gobage, sont très invitantes pour les pêcheurs. Mais n'oubliez pas que si aucun détail ne vous échappe alors, il en est de même pour la truite. Optez plutôt pour un courant un peu plus rapide où les touches seront de toute façon plus franches.

    Finalement, les ronds de gobage sont des indices qu'il est bon d'apprendre à interpréter. Un rond bien marqué indique la capture d'un insecte dérivant à la surface; un petit rond et la présence de bulles d'air est l'indice d'une brune se nourrissant d'éphémères en ascension vers la surface (principalement dans une fosse calme); si les truites sortent de l'eau, c'est pour se saisir de phryganes qui se propulsent rapidement vers la liberté.

De bonnes mouches pour la Saint-François

     Si vous êtes nouveau sur la rivière et que le niveau d'eau est haut, une Casual Dress bien fournie et montée sur un hameçon # 6 est tout indiquée pour l'exploration des fosses. Mais le moucheur se rendra vite compte de la sélectivité de la brune lors d'éclosions et il devra alors consacrer plus de temps à l'observation et à la cueillette d'insectes.

    Comme l'ouverture est tardive sur la haute Saint-François (en mai), la plupart des éclosions printanières sont alors choses du passé. En début de saison et jusqu'au début de juin, les éclosions de March Brown (Stenonema vicarium) sont prédominantes. Fin juin et début juillet, c'est au tour de la Light Cahill (Stenonema ithaca) d'entrer en action; une bonne imitation permet alors des pêches exceptionnelles sur la haute Saint-François. La fin de juin est aussi marquée par quelques éclosions d'un petit éphémère verdâtre (Surphur Hatches) et par un autre de la famille des Baetidae, un insecte de petite dimension au corps foncé sur les côtés.

    On retrouve également des éphémères du type fouisseur de diverses autres espèces, comme la Green Drake (Ephemera guttulata) qui apparaît en juillet et la grosse Limbata (Hexagenia limbata) au début d'août. Quelques Bicolor sont aussi présentes en eau rapide à la fin de l'été; je parle ici de Isonyehia bicolor.

    La phrygane au corps gris brun (parfois jaunâtre), aux ailes de même couleur et aux pattes pâles, constitue également une autre éclosion d'importance. Ces éclosions durent une grande partie de l'été et fournissent une large part de l'alimentation de la brune de ce secteur. Possiblement de la famille des Odonticeridae (Psilotreta), la taille de cet insecte se compare à celle d'une artificielle # 16 ou 18. Lors de ces éclosions, une Adams # 18 est à recommander. Détail intéressant, nous avons remarqué la présence de pupes vert pâle dans le contenu stomacal des truites brunes capturées au moment des éclosions de Psilotreta; la Cul vert, une imitation ainsi baptisée par Claude Matte de Thetford-Mines, s'est alors avérée plusieurs fois productive.

    Lors des éclosions d'après-midi de phryganes noires, la Eric Caddis, un montage d'Eric Leiser semblable à la Elk Caddis, s'est avérée intéressante, surtout dans les dimensions # 14 et 16.

    Pour ce qui est de la pêche en dehors des périodes d'éclosions, la Pheasant Tail, de Louis Tanguay, et la Yellow Partridge sont à recommander. Ce sont deux mouches à plumes souples attractives et très efficaces.

    Pour l'exploration d'un nouveau secteur de rivière, de petits Muddlers montés avec du fil rouge fluorescent sont très appropriés. Les truites que vous pourrez alors capturer seront ce que l'on nomme des «croiseurs», soit des sujets en perpétuel mouvement à la recherche de nourriture. Leur capture ne vous apprendra cependant que peu de chose sur la tenue habituelle des brunes du secteur.

    Finalement, la haute Saint-François renferme une abondante population de gros plécoptères (Pteronareys dorsata). Ces derniers dérivent en quantité dans les fosses, surtout après les périodes de crue, et une imitation comme la Brown Stone Fly est alors toute désignée.

Derniers mots...

     Fort de ces informations, vous devriez être en mesure de vous attaquer à l'une des rivières les plus intéressantes du sud de la province en ce qui concerne la pêche des salmonidés à la mouche. En plus d'être facilement accessible, la haute Saint-François vous fournira des heures de détente exceptionnelles et probablement la chance de croiser le fer avec une espèce sportive à nulle autre pareille!

Références

» Texte & Photo: Jacques Juneau (Août 1989).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.

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