Caddis-Muddler, LA PASSE-PARTOUT par Gilles Aubert

     Parmi toutes les mouches servant à pêcher les truites en lac, celle-ci s'avère très efficace dans plusieurs situations.

     Même s'il existe des milliers de modèles de mouches, on peut affirmer sans trop se tromper que le pêcheur de truite en utilise tout au plus une ou deux douzaines lors d’une saison. De plus, les statistiques nous apprennent que 20 des pêcheurs récoltent 90 des poissons, et il y a fort à parier que seules 20 des mouches en soient la cause.

     Retraité et adepte de la pêche à la mouche depuis très longtemps, Daniel Gagnon de Sainte-Perpétue dans le comté de L'Islet fréquente assidûment plusieurs plans d'eau durant toute la saison de pêche et il fait partie de cette catégorie de pêcheurs qui récoltent annuellement plusieurs poissons. Certes, il est très patient, mais il se distingue de plusieurs adeptes de la pêche à la mouche en attachant presque toujours le même modèle de mouche à son bas de ligne, ne variant que sa grosseur à l'occasion, et en privilégiant une technique de pêche particulière.

     Ayant pêché quelquefois avec lui lors des dernières années, j'ai pu évaluer l'efficacité de cette artificielle et de sa façon de la présenter à la truite dans les plans d'eau.

LES CADDIS ...

CADDIS-MUDDLER, LA PASSE-PARTOUT
     A la pêche en lac ou en rivière, si vous apercevez un insecte ailé que vous croyez être un papillon, il s'agit probablement d'un insecte aquatique de l'ordre des trichoptères. Il y a une forte ressemblance entre un papillon et un insecte aquatique de cet ordre, mais les ailes du premier sont parsemées d'écailles contrairement à celles des trichoptères qui sont recouvertes de poils très fins; la traduction littérale de leur nom latin signifie d'ailleurs ailes velues.

     Au repos; les ailes des trichoptères reposent au-dessus du corps à la façon d'une toiture, contrairement aux éphéméroptères qui tiennent leurs ailes bien droites au-dessus de leur corps. Ces insectes sont appelés «caddis» par les Américains, phryganes par les francophones et «sedges» par les Anglais, et ils occupent une place importante dans la diète quotidienne de plusieurs poissons sportifs, étant notamment évaluée à plus de 50  chez l'omble de fontaine et les truites arc-en-ciel et brune.

    Pouvant résister davantage à la pollution, ces insectes sont présents en grand nombre dans nos plans d'eau, et leurs stades de développement sont l'œuf, la larve, la pupe et l'adulte.

    A l'état larvaire, la caddis vit sous l'eau dans un fourreau qu'elle construit avec des grains de sable, des petits cailloux ou des débris végétaux, ce stade de vie étant moins important pour le pêcheur. A l'approche de la maturité, elle se transforme en insecte semi-adulte (pupe) dans son fourreau avant de compléter sa métamorphose en insecte adulte. Le moment venu, la pupe de la plupart des espèces remonte à la surface et y demeure en suspension sous le film de l'eau pour s'extirper de son enveloppe, déployer ses ailes et s'envoler.

    Ce stade d'émergence représente une épreuve pour l'insecte, car il doit en plus traverser le film de l'eau qui, en dépit de sa minceur, constitue un obstacle. Beaucoup d'insectes meurent au cours de cette opération, et on les appelle morts-nés («stillborn»); très vulnérables, ils sont facilement gobés par les truites. Même les insectes qui franchissent avec succès le film de l'eau donnent à la truite l'occasion de se gaver sans trop d'effort. Ce sont les deux stades de vie qui intéressent davantage les poissons ... et les pêcheurs à la mouche.

     Les caddis sont présentes dans les plans d'eau durant toute la saison de pêche, d'où leur importance comme source de nourriture pour les truites. Faut-il imiter chacune des espèces pour obtenir du succès? Si tel était le cas, il faudrait passer plus de temps à l'étau qu'à la pêche, mais heureusement les truites ne se montrent pas très sélectives envers les insectes de cet ordre. La plupart du temps, elles goberont une artificielle qui s'y apparente de façon générale. Certains trichoptères sont très petits, d'autres énormes, mais la taille de la majoritédes espèces peut être comparée à celle d'hameçons n° 12 à 16, et généralement ils portent des couleurs pâles lors de l'émergence.

... ET LA MUDDLER

     L'une des mouches les plus utilisées par les adeptes de pêche à la truite est sans contredit la Muddler Minnow. Le concepteur Don Gapen n'a probablement jamais imaginé que sa «Gapen's Fly» deviendrait l'une des plus populaires en Amérique du Nord. Dans les années 1930, cet Ontarien attribuait le succès de son artificielle à son allure très suggestive, signalant que lorsque présentée sous l'eau elle suggérait soit un petit poisson comme le chabot, soit un insecte aquatique immature lorsque montée sur un hameçon de petite taille.

     Quand déposée à la surface de l'onde, la Muddler Minnow peut aussi s'apparenter à un insecte des ordres des plécoptères et des trichoptères, au stade adulte ou à l'état d'émergence, et aussi à des insectes terrestres comme la sauterelle. Quoi qu'il en soit, en Amérique du Nord c'est l'une des mouches artificielles qui récoltent le plus de truites.

LA CADDIS-MUDDLER

     Pour obtenir du succès à la pêche de la truite à la mouche, il faut bien connaître les habitudes alimentaires du poisson. Ainsi, utiliser une imitation dont l'allure générale se rapproche de celle des insectes les plus présents dans nos plans d'eau, les caddis, et qui s'apparente aussi à l'une des artificielles les plus productives en Amérique du Nord, la Muddler Minnow, ne serait-il pas un choix logique?

     Lorsque Daniel Gagnon m'a montré la mouche qui lui procure tant de succès, il l'appelait Muddler, nom que lui avait donné feu Aurèle Toussaint de Sainte-Perpétue, l'artisan monteur qui l'avait conçue. Mais elle comporte des variations importantes qui la différencient de la Muddler. Tout comme pour-cette dernière, la queue est faite avec une section de plume de dinde mais plus étroite, le corps avec du fil lamé plat or, et l'aile est aussi constituée de sections d'une plume de dinde mais également plus étroites et sans ajout de poils d'écureuil.

     Certes, il y a des poils de cerf de Virginie, mais comme sur les imitations de caddis à l'état adulte, ils dépassent légèrement la longueur du corps. Quant à la tête, elle ressemble aussi à celle des imitations de caddis : sous la hampe de l'hameçon, près de l'œillet, le fil noir qui sert d'ancrage aux poils de l'aile est visible, et sur le dessus de la hampe les poils de cerf de Virginie de l'aile sont taillés. À quelques occasions, j'ai essayé une Caddis-Muddler avec une tête faite de poils de cerf de Virginie tournés et taillés comme sur la Muddler Minnow, mais cette version s'est avérée moins efficace.

    La mouche conçue par Aurèle Toussaint n'est donc pas une véritable Muddler, ni une vraie imitation de caddis, tout en étant un mariage des deux; je l'ai donc appelée Caddis-Muddler. Daniel Gagnon ne se sert que de cette mouche montée sur des hameçons n°10 et 12, bien qu'à mon avis il puisse être avantageux de l'utiliser dans les grosseurs n°14 et 16 pour représenter aussi d'autres insectes aquatiques et terrestres de plus petite taille. À l'occasion, davantage en fin de saison, Daniel utilise une Caddis-Muddler dont les sections de plume de dinde de la queue et de l'aile ont été remplacées par des sections d'une plume d'oie teinte orange.

MOUCHE PASSE-PARTOUT

     Une Caddis-Muddler au bout de votre bas de ligne représente une suggestion évocatrice de la plupart des espèces de trichoptères présentes dans nos plans d'eau, et elle peut prendre l'apparence d'un tel insecte à l'état de pupe, en émergence ou adulte. Étant donné qu'elle ressemble aussi à la Muddler Minnow, elle constitue également une artificielle de type attractif suggérant la taille, la forme et la couleur générales d'autres insectes naturels aquatiques et terrestres, de même que certains poissons-appâts. Peu importe ce que la Caddis-Muddler représente aux yeux des poissons, elle est très productive, et davantage si vous utilisez la technique de pêche de Daniel Gagnon.

     Les pêcheurs à la mouche sont souvent très préoccupés par le choix de l'artificielle à attacher à leur bas de ligne, surtout si les poissons refusent les offrandes présentées. Plusieurs changent tellement souvent de mouche qu'ils passent plus de temps à cette opération qu'à la pêche proprement dite. De plus, ils considèrent le fait que les techniques de pêche en lac diffèrent de celles en rivière, car la truite est souvent en maraude à la recherche de nourriture. Et l'approche n'est pas la même non plus selon qu'ils utilisent une imitation d'un insecte adulte à la surface ou un insecte immature dans la colonne d'eau.

    La Caddis-Muddler imitant à la fois une pupe, une émergente, un insecte mort, une sèche ou tout autre forme de nourriture présents dans l'eau, Daniel Gagnon s'embarrasse moins de ces préoccupations et apporte au contraire plus d'attention à la présentation de l'artificielle, un aspect souvent négligé des moucheurs. Il canalise donc ses énergies sur les bonnes manières de pêcher.

EMBARCATION EN MOUVEMENT ...

     Selon la dimension du plan d'eau et la vélocité du vent, Daniel se sert d'un moteur à essence ou électrique pour propulser son embarcation, le deuxième étant privilégié puisqu'il permet de se déplacer plus lentement et plus silencieusement. Rendu au site de pêche, il positionne le bateau pour explorer un secteur précis, et il se tient debout dans l'embarcation toujours en mouvement, sa main gauche déposée sur le manche de gouverne pour contrôler la vitesse et guider les déplacements, tandis que la canne est tenue dans sa main droite.

     Il lance la mouche à une distance d'une dizaine de mètres, directement à 90 degrés ou légèrement en amont de l'embarcation, arrêtant la canne à la position 11 h pour l'abaisser ensuite à la position 10 h. De cette manière, le bas de ligne et la soie se déposent en douceur en forme de S à la surface, la Caddis-Muddler se posant aussi délicatement sur l'eau, sans crever la surface, tout comme l'insecte ailé adulte (figure 1-A).

    Étant donné que l'artificielle doit se présenter en dérive morte pendant cette première étape, la soie ne doit pas effectuer de traction. La mouche demeurera immobile à la surface pendant tout le temps que l'embarcation en mouvement prendra à redresser les courbes dans le bas de ligne et la soie. Cette immobilité se prolongera si le pêcheur prend soin de diriger le scion de la canne vers l'artificielle pendant la progression de l'embarcation jusqu'à ce que la soie et le bas de ligne soient bien tendus.

    Au moment de cette mise sous tension, l'artificielle s'enfoncera légèrement sous la surface (figure 1-B), dans le champ visuel de la truite, tout comme les insectes aquatiques et terrestres présents dans le film de l'eau. La touche souvent brusque a généralement lieu au moment où la mouche s'enfonce dans le film de l'eau, sinon celle-ci amorcera une course diagonale sous la surface (figure 1-C), de sa position latérale originale jusque directement à l'arrière du bateau. Pour Daniel Gagnon, il est important de toujours conserver la canne en position 10 ou 11 h durant toute la course de la mouche, jusqu'à ce qu'elle soit rendue à l'arrière de l'embarcation...

    Suivre en même temps des yeux l'artificielle et/ou le bas de ligne et la soie durant la course s'avère crucial, d'où l'importance de toujours porter des lunettes à verres polarisés. Se concentrer sur l'artificielle ou le bas de ligne permettra souvent de localiser le poisson sous l'eau, car pour gober le leurre celui-ci doit bouger, exposant son flanc pâle à l'œil averti du pêcheur. De plus, il arrive souvent que la truite décide au dernier instant de ne pas gober la mouche et de retourner dans son antre. Le pêcheur attentif qui a vu la manœuvre saura insister et jouer d'astuce.

    À l'occasion, et davantage si l'embarcation progresse lentement, au lieu de maintenir la canne en position 10 ou Il h il pourrait être avantageux de l'élever plus haut progressivement, pour augmenter la vitesse d'ascension de l'artificielle vers la surface pendant sa course diagonale. À la fin de la course de la mouche à l'arrière de l'embarcation, Daniel attend quelques secondes avant de relever lentement la canne à la verticale afin de simuler un insecte qui nage avec vivacité sous la surface et traverse le film de l'eau, et il fait patiner la Caddis-Muddler sur l'eau avant d'exécuter un nouveau lancer.

    On peut dire qu'à la pêche, la simulation de vie de l'artificielle en mouvement provoque l'attaque des truites. Si la Caddis-Muddler se comporte comme l'insecte, il y a de fortes probabilités que le poisson succombe à la tentation. Durant sa course, agiter le scion de la canne de quelques frémissements est aussi très efficace, cette action simulant bien les efforts d'un insecte aquatique immature qui cherche à s'extirper de sa case au moment de sa métamorphose à l'état adulte, d'un insecte terrestre ou de tout autre proie emprisonnée dans le film de l'eau.

    Daniel enduit aussi la Caddis-Muddler de pâte de flottaison pour lui assurer certes une meilleure stabilité à la surface, mais aussi pour qu'elle s'apparente davantage dans le film de l'eau à l'insecte immature en train de se métamorphoser. Le fait que Daniel reste toujours debout dans l'embarcation et garde la canne à la position 10 ou Il h durant toute la course de la mouche assure à celle-ci d'évoluer sous le film de l'eau.

... ET À L'ARRÊT

     À l'arrêt, s'il y a présence de vagues à la surface du plan d'eau, Daniel essaiera de positionner l'embarcation pour que la Caddis-Muddler soit entraînée par les vagues et effectue un balayage semblable à celui provoqué par l'embarcation en mouvement. Avec un fort vent, pour garder le bateau dans la position désirée et assurer la bonne présentation de la mouche, il dépose deux ancres, une à partir de la pince et l'autre à partir de la plaque d'arcasse.

    Pour la pêche à l'arrêt en absence de vent, Daniel préconise simplement les méthodes usuelles de présentation et de récupération par tirades de 30 cm (12 po) entrecoupées de petites pauses. Dans ces conditions, utiliser un bas de ligne assez long ou calant à plongée lente pourrait être avantageux.

L'ÉQUIPEMENT

     Le choix d'une bonne mouche ne veut pas dire grand-chose s'il n'est pas accompagné d'une bonne présentation et d'un équipement adéquat. Pour pratiquer plus aisément l'approche de Daniel Gagnon, il serait souhaitable d'utiliser une longue canne (2,6 m (8,1/2 pi) et plus), très légère et aussi très sensible, tout en étant assez rigide pour assurer le meilleur contrôle possible de la soie; cette technique de pêche comprend des manœuvres plus faciles à exécuter avec une longue canne.

    Daniel aime bien se servir d'une soie n° 6 ou 7 à double fuseau. Celle-ci permet une présentation délicate de la mouche tout en étant économique, car lorsqu'une extrémité de la soie est usée, il la déroule et l'embobine dans l'autre sens. Contrairement à la croyance populaire, si le poisson n'a pas été effrayé il n'est pas nécessaire de lancer la mouche à de grandes distances pour le faire réagir.

    C'est généralement avec des lancers de moins de 10 m que Daniel obtient le plus de succès, et dans ces conditions la soie à poids décentré vers l'avant («weight forward») n'est pas obligatoire. Il évite les soies entièrement calantes mais, à l'occasion, il utilisera une soie à bout calant.

    Quant au bas de ligne, il devrait être fuselé, ferme, léger et au moins de la même longueur que la canne. Lorsque l'eau est brisée par les vagues ou par temps couvert, Daniel se sert d'un bas de ligne de 6 Ib de résistance, car la truite n'est généralement pas effarouchée par celui-ci. Si la surface de l'onde est comme de l'huile, il serait important d'avoir un bout fin («tippet») d'une longueur d'environ 65 cm (2 pi) ayant une résistance d'au plus 4 Ib.

PARURE

Hameçon: n°10 et 12.
Fil : UNI 6/0 noir.
Queue: Section étroite de plume de dinde.
Corps: Fil lamé plat or.
Aile : Sections étroites de plume de dinde et poils de cerf de Virginie dépassant légèrement la longueur du corps.
Tête: Sous la hampe: fil de montage noir, sur la hampe: poils de cerf de Virginie de l'aile taillés.

Remplacer les sections de plume de dinde par des sections d'une plume d'oie teinte orange peut être un atout important dans certaines circonstances de pêche, davantage en fin de saison. Sans compter qu'il pourrait aussi être avantageux d'avoir des artificielles dans les grosseurs n° 14 et 16.

ÉTAPES DE MONTAGE


1- Près de la courbure de l'hameçon, attachez une section étroite d'une plume de dinde, la longueur dépassant la courbure d'environ 1/4 po (6 mm). Enroulez le fil de montage vers l'avant et arrêtez-vous à environ 1/4 po (6 mm) de l'œillet.

2- Fixez sous la hampe une longueur de 6 po (15,2 cm) de fil lamé plat or, enroulez-le jusqu'à la courbure, revenez à votre point de départ et retenez-le par quelques tours de fil de montage.

3- Fixez sur la hampe deux sections étroites d'une plume de dinde de manière à ce qu'elles ne dépassent pas la courbure de l'hameçon.

4- Enroulez plusieurs tours de fil de montage jusqu'à l'œillet et revenez à votre point de départ.

5- Fixez par-dessus les sections d'une plume de dinde, une pincée de poils de cerf de Virginie de longueur identique; retenez-la par quelques tours de fil et, à l'aide de ciseaux pointus, donnez à la tête la forme désirée.

CONCLUSION

     Compte tenu de l'attitude prudente des poissons «éduqués» de nos plans d'eau et de leur présence moins importante qu'autrefois, la polyvalence de la Caddis-Muddler et l'efficacité éprouvée de la technique de Daniel Gagnon permettent au pêcheur de se simplifier la vie. Il évite d'être confronté à des milliers de modèles d'artificielles et n'a guère à se questionner sur la présentation la plus adéquate. En somme, la productivité dans la simplicité! Une bonne part des moucheurs n'en demandent pas plus.

Références

» Texte & Photo: Gilles Aubert (Avril 2008).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.
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