Des Mouches Oubliées... par Jacques Juneau

     Les mouches à plumes souples (soft hackles) qui dormaient dans les boîtes à mouches se retrouvent de plus en plus souvent au bout du bas de ligne; leurs vertus de simplicité et d'efficacité sont redécouvertes...

     Il est de ces choses qui font partie de notre vie depuis si longtemps que nous les délaissons, succombant à l'attrait de la nouveauté. On ne peut arrêter le progrès! Pourtant, après avoir goûté à ces nouveaux produits, une fois rassasié, on revient souvent aux bonnes vieilles «recettes» de nos aïeuls. Et le domaine de la pêche à la mouche ne fait pas exception à cette démarche.

     Depuis quelques années, la pêche de la truite brune connaît un regain de popularité auprès des adeptes de ce sport. Cet engouement soudain pour cette espèce en a éveillé un autre, celui de l'utilisation des mouches à plumes souples. Ces artificielles, qui dormaient dans les boîtes à mouches depuis bien des années, se retrouvent de plus en plus souvent en train de valser au bout des longues soies des pêcheurs, ceux-ci ayant redécouvert leurs vertus de simplicité et d'efficacité.

     Mais ces imitations ne séduisent pas que les pêcheurs. Les truites brunes et mouchetées succombent volontiers à leurs charmes. Nos ancêtres le savaient bien, eux qui ont élaboré les premières mouches à plumes souples.

HISTORIQUE

     La création des premières mouches noyées remonte aussi loin qu'en 1624, alors qu'un Espagnol du nom de Juan de Bergera décrit dans un ouvrage une série de modèles qui s'apparentent à la mouche à plumes souples. Vers 1836, on retrace les premières données scientifiques d'entomologie aquatique publiées par Alfred Ronalds. A cette époque, les insectes sont imités par des mouches noyées et Ronalds cite des noms de mouches populaires, dont les «Grouse». Et déjà, en 1840, John Younger dépeint avec conviction le rôle de la nymphe dans le régime alimentaire de la truite, et pêche à l'aide de «soft hackles» faits de plumes de perdrix ou d'oie et qui imitent des phryganes en émergence.

     La plupart des mouches à plumes souples, et principalement les «Partridge», proviennent du Yorkshire et de North Country en Angleterre. Quant aux «Grouse», confectionnées à partir de plumes de perdrix écossaise, elles ont forcément comme terre natale l'Ecosse. On distingue l'Orange and Partridge par sa toilette comportant des plumes foncées de perdrix, alors que la robe de la Yellow and Partridge arbore des plumes grises de perdrix anglaise.

     Au début des années 1900, le Britannique R.S. Austin crée la Tups Indispensable. Le montage original, qui comporte un corps entièrement en fourrure posé sur un fil de soie jaune, fut longtemps tenu secret. Il s'agit d'un amalgame de laine jaune-roux prélevée sur les testicules d'un bélier et d'une quantité égale de poils d’épagneul teints jaune citron, d'un peu de fourrure prélevée entre les oreilles d'un lièvre arborant sa livrée estivale et de quelques poils de phoque teints rouges.

     C'est au début des années 1940 que la mouche noyée fut introduite sur les rivières américaines par l'Américain J. Leisenring. Son arrivée bouleversa les habitudes de ces pêcheurs, qui attachaient depuis plus de quarante ans des mouches sèches au bout de leurs soies, et révolutionna le monde de la pèche à la mouche. Depuis lors, les adeptes l'utilisent avec succès pour la capture des truites brunes et mouchetées.

PLUMES SOUPLES

     Toutes les plumes molles et de couleurs appropriées peuvent être employées dans la confection de cette artificielle. A cet égard, les perdrix occupent une place de choix. La principale est la hongroise — aussi appelée perdrix européenne ou anglaise — qui fournit des plumes de teintes brun foncé et gris pâle. La perdrix écossaise (grouse), pour sa part, est largement employée pour le montage de la March Brown. Quant à notre perdrix (gélinotte huppée) ainsi qu'au tétras des savanes dont les hackles sont gris et noirs, leurs plumes satisfont les plus exigeants. On peut ajouter à cette liste les hackles de poule mous, ternes et qui flottent mal, les plumes d'oiseaux migrateurs et celles de divers oiseaux de rivage, telles la bécasse, la bécassine et la foulque.

     Les mouches à plumes souples destinées à séduire la truite brune seront de dimensions plutôt réduites, soit de grosseurs N° 14 à 18, alors que la mouchetée préfère celles plus dodues de grosseurs N° 12, bien qu'elle puisse à l'occasion se contenter d'une petite «bouchée». Des artificielles à plumes souples et au corps en fourrure bien fourni ont la faveur de dame mouchetée.

     A cet égard, cinq mélanges de fourrure semblent particulièrement efficaces pour la pêche printanière aussi bien que celle en période de canicule. Ces montages simples et délicats, qui pourraient éventuellement suggérer des insectes aquatiques sur le point d'éclore ou encore en ascension près de la surface, se veulent toutefois d'utilisation générale puisqu'elles sont productives tout l'été, et particulièrement sur les petits plans d'eau où les truites sont fortement sollicitées et ne se laissent pas enjôler par la première mouche venue.

     Le premier modèle est une artificielle au corps en fourrure de renard de couleur tan et dont les côtes sont en tinsel métallique. Ce montage rappelle la productive March Brown qui, traditionnellement, est montée de façon à imiter les parties segmentées d'un insecte. Un autre montage particulièrement effectif auprès des gros prédateurs comporte un corps brun rougeâtre. Mon troisième choix se porte sur une mouche au corps constitué d'un mélange de fourrure d'un brun rouille moyen appelé «Elmer», du nom de la fameuse nymphe créée par Robert Piché de Québec. Viennent compléter le tableau, une artificielle au corps olive pâle et une autre orange brûlé.

     Toutes ces combinaisons se verront judicieusement complétées par des plumes de perdrix qui y apporteront une touche harmonieuse. On ne doit pas non plus négliger les modèles incorporant le plumage de la queue de paon et celui de la gélinotte huppée. Ces matériaux ont fait depuis longtemps leurs preuves auprès de la mouchetée.

     Il existe également des montages conventionnels plus raffinés dont le rendement n'est plus à prouver. Je pense entre autres à trois artificielles au corps de soie issues de la respectable lignée des Partridge and Fur Thorax, à un montage modifié de la Pheasant Tail qui a pris naissance sous les doigts agiles de Louis Tanguay et à la Tups Indispensable, une mouche qui a subjugué plus d'une truite brune sur la rivière St-François et qui ne laisse pas les mouchetées indifférentes.

TECHNIQUE DE PÊCHE

     Ces artificielles peuvent être employées en tout temps, aussi bien sur une soie flottante que calante, et elles peuvent même être présentées à la traîne en privilégiant un déplacement lent. Évidemment, des mouches de cette taille doivent être attachées à des bas de ligne délicats de 2 à 4 livres de résistance.

     Ces artificielles à plumes souples servent généralement à pêcher la mouchetée en lac. Si vous désirez toutefois les mouiller dans un cours d'eau rapide, vous devrez y apporter quelques modifications, car les plumes souples ont tendance à coller sur le corps de la mouche en eau vive, n'offrant plus l'action recherchée. Dans ces circonstances, sélectionnez une plume plus raide, lancez votre mouche dans un angle de 45° et faites-lui décrire un arc de cercle. Dans le cas d'un courant lent, utilisez une plume souple et lancez en amont, pour ensuite laisser dériver l'artificielle dans la fosse.

     Si vous recherchez une artificielle plus lourde pouvant évoluer dans de plus grandes profondeurs, utilisez un hameçon conventionnel pour les mouches noyées, alors qu'un hameçon pour les sèches vous permettra de pêcher plus en surface.

QUELQUES MONTAGES

     Je vous présente ci-après quelques montages de mouches à plumes souples parmi les plus populaires et efficaces. Pour les montages au corps en dubbing, cette partie devra être fuselée et bien fournie. Quant au hackle de plume souple, ce dernier sera attaché par le petit bout, dans le style anglais, doublé puis enroulé en collerette peu fournie. Il est important de peigner avec les doigts les fibres vers l'arrière du corps pendant l'enroulement.

MARCH BROWN SPIDER.

Hameçon: Mustad # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Brun 8/0.
Côtes: Tinsel plat et étroit, de couleur or.
Corps: Fourrure tan de renard roux.
Hackle: Perdrix anglaise de coloration brune (1 1/2 tour enroulé en collerette).
Tête: Fil brun.

RED AND PARTRIDGE

Hameçon: Mustad # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Brun 8/0.
Corps: Dubbing rougeâtre, dans les proportions suivantes: 2 brun moyen, 2 rouge, 1 noir.
Hackle: Perdrix écossaise (grouse).
Tête: Fil brun.

ELMER AND PARTRIDGE

Hameçon: Mustad # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Brun 8/0;
Corps: Mélange de fourrure «Elmer» de couleur brun rouille moyen, vendu par la boutique du Moucheur Richard Verret inc., à Ville-Vanier.
Hackle: Perdrix anglaise de couleur grise.
Tête: Fil brun.

LA OLIVE PÂLE

Hameçon: Mustad # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Brun 8/0.
Corps: Mélange de fourrure olive pâle.
Hackle: Perdrix anglaise de teinte brune.
Tête: Verte.

LA ORANGE BRÛLÉ

Hameçon: Mustad # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Brun ou orange.
Corps: Mélange de fourrure orange brûlé.
Hackle: Perdrix anglaise de couleur grise.
Tête: Fil brun ou orange.

GÉLINOTTE ET PAON

Hameçon: Mustad : # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Noir.
Corps: Fibres de queue de paon.
Hackle: Plume brune de gélinotte huppée.
Tête: Noire.

PARTRIDGE AND YELLOW AND FUR THORAX

Hameçon: Mustad : # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Rouge fluorescent 8/0.
Corps: Soie floche jaune, 2/3 du corps.
Thorax: Fourrure tan de renard roux.
Hackle: plume grise de perdrix anglaise.
Tête: Rouge fluorescent.

PARTRIDGE AND ORANGE AND FUR THORAX

Hameçon: Mustad : # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Noir 8/0.
Corps: soie floche orange, 2/3 du corps.
Thorax: Fourrure grise de rat musqué.
Hackle: Perdrix écossaise (grouse) ou plume brune de gélinotte huppée.
Tête: Noire.

PARTRIDGE AND GREEN AND FUR THORAX

Hameçon: Mustad : # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Noir 8/0.
Corps: Soie floche verte, 2/3 du corps.
Thorax: Fourrure de masque de lièvre.
Hackle: Plume grise de perdrix anglaise.
Tête: Noire.

PHEASANT TAIL (Louis Tanguay)

Hameçon: Mustad : # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: rouge fluorescent 8/0.
Queue: 5 fibres de queue de faisan doré.
Corps: Les mêmes 5 fibres enroulées sur la tige de l'hameçon, 2/3 du corps.
Thorax: Fourrure grise de rat musqué.
Hackle: Plume de poule brune.
Tête: Rouge fluorescent.

TUPS INDISPENSABLE

Hameçon: Mustad # 3906 B ou 94840, grosseur n° 12 à 16.
Fil de montage: Noir 8/0.
Queue: Fibres de poule bleu-gris (blue dun).
Corps: Soie floche jaune, 2/3 du corps.
Thorax: Fourrure rose pâle.
Hackle: Plume de poule bleu-gris (blue dun).
Tête: Noire.

Références

» Texte & Photos: Jacques Juneau (Avril 1989).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.

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