La Fourmi; Un Menu de Choix... par Gilles Aubert

     Une artificielle souvent oubliée par beaucoup de pêcheurs à la mouche ; la fourmi demeure toutefois celle qui leurre le plus de truites parmi les insectes terrestres.

La Fourmi; Un Menu de Choix...
     Je péchais la rivière du Sud près d'Armagh, dans le comté de Bellechasse, une fin d'après-midi de juin. La truite semblait inactive, du moins en surface, car rien ne «trahissait» sa présence. Elle boudait les artificielles présentées imitant les insectes, soit au stade de nymphe, de pupe, d'émergente ou d'adulte. Quoi faire!...

     Soudain, mon attention fut attirée par un «rond de gobage» près d'un arbre renversé sur l'eau. Une belle grosse truite était en chasse. Je m'approchai furtivement et lançai la Hendrickson sèche qui se déposa en amont de son repaire. «Un lancer parfait», me dis-je! J'étais prêt à ferrer. Elle dériva dans son champ de vision, sans aucun sillage, mais rien ne se produisit... Je déposai à nouveau la même offrande, au même endroit. Dame truite refusa une seconde fois cette belle éphémère, mais quitta son repaire pour attraper un insecte dérivant à la surface et que je ne pou vais malheureusement pas identifier. Par la suite, je lui présentai plusieurs autres imitations d'insectes sans réussir à changer son menu.

     Je décidai donc de traverser la rivière et de m'approcher de l'arbre renversé. Surprise! plusieurs petites bestioles noires «couraient» sur l'arbre! Je compris que certains de ces insectes tombaient occasionnellement à l'eau et que la truite leur portait une attention spéciale. Je retournai donc à l'endroit où j'étais posté antérieurement et attachai à mon bas-de-ligne une fourmi noire montée sur un hameçon N° 16. Au premier lancer, le poisson en chasse s'empara de l'artificielle et disparut sous l'arbre renversé. Il s'élança par la suite dans les airs, pour ensuite déguerpir à la queue de la fosse. Après quelques minutes, une truite mouchetée de 14 po (35 cm) se retrouvait dans l'épuisette... Avant la tombée du jour, d'autres belles truites (dont deux arc-en-ciel) se laissèrent berner par l'imitation d'une fourmi.

Notions générales sur l'insecte

     La fourmi est un insecte fouisseur vivant en société. On la retrouve partout dans le monde, à l'exception de l'Antarctique, et plus de six mille espèces ont été répertoriées. Il y a d'innombrables légions d'ouvriers ou ouvrières, sans sexe, qui ont une espérance de vie de trois ou quatre ans. Seuls les mâles et les femelles possèdent des ailes qu'ils s'arrachent, du reste, après le vol nuptial; les mâles sont très peu nombreux et meurent après l'accouplement.

     La fourmi est un des premiers insectes à «sortir» au printemps et un des derniers à «se terrer» l'automne. C'est un insecte très actif dont le travail à l'extérieur du nid commence le matin pour augmenter graduellement au fur et à s mesure que le jour progresse et que la température s'élève.

L’imitation

     Le corps de la fourmi comprend trois parties vraiment distinctes: la tête, le thorax et l'abdomen. Pour imiter l'insecte naturel, il n'est pas nécessaire, à mon avis, de former trois boules séparées pour représenter le corps; deux petites masses distinctes faites de fourrure de lapin suffisent. Il importe cependant de bien séparer les deux parties représentant le corps, ce que beaucoup de monteurs oublient malheureusement.

     Quant au matériau, soit la fourrure de lapin, celle-ci se prête très bien pour ce type d'imitation. C'est une fourrure soyeuse qui accepte bien la teinture et qui s'applique facilement sur le fil ciré. Également peu dispendieuse et durable, la fourrure du lapin flotte bien lorsqu'on lui applique une pâte de silicone, sinon elle absorbe l'eau et cale dans ou sous le film de l'eau. Pour simuler les pattes, il suffit d'enrouler deux ou trois fois un hackle autour de la hampe entre les deux parties du corps; on omet cette opération lorsque l'artificielle est montée sur des hameçons plus petits (N° 20 à 28).

Couleur et grosseur de l'artificielle

     Il est souhaitable d'avoir dans sa boîte à mouches des imitations de fourmi allant du N° 10 au N° 28, principalement dans les couleurs noire et cannelle, même si les grosseurs d'hameçon les plus usuellement employées par les pêcheurs varient du N° 10 au N° 20. Les fourmis noires étant généralement plus grosses que les fourmis brunes, la plupart des imitations de fourmis noires retrouvées dans ma boîte à mouches sont montées sur des hameçons N° 10 à 16. Il faut toutefois noter qu'il existe dans la nature de très petites fourmis noires et de grosses brunes.

     Il est aussi fort utile d'avoir des artificielles dans les grosseurs 20 à 28. Ces petites imitations de fourmis peuvent représenter d'autres espèces d'insectes, inconnues des pêcheurs ou n'ayant pas encore atteint le stage adulte. Pour déterminer la couleur de l'artificielle à présenter, il s'agit de capturer quelques spécimens naturels dans le film de l'eau à l'aide d'un petit filet d'aquarium par exemple. Si les « petites bibittes » retrouvées dans le filet sont de couleur sombre, n'hésitez pas à attacher à votre bas-de-ligne une imitation de couleur noire ; si elles sont de couleur brun clair, une petite fourmi cannelle fera l'affaire.

     D'après mes observations, si les ronds de gobage sont petits et qu'il semble que dame truite aspire délicatement l'insecte attrapé, j'attache une imitation dans les plus petits numéros; dans le cas où les ronds de gobage se font assez rares à la surface de l'eau, je n'hésite pas à présenter une mouche plus grosse (N° 12 à 16).

L'équipement

     Il est certain qu'un chapeau ou une casquette, de même que des verres polarisés, sont des pièces d'équipement importantes pour le pêcheur; cependant, la canne est la pièce maîtresse. J'aime bien pêcher avec une canne d'une longueur de 8 1/2 pi ou 9 pi. Celle-ci me permet de mieux contrôler la soie et de faire les lancers appropriés, car il est rare que je sorte plus de 10 m (30 pi) de soie du moulinet, compte tenu de la couleur et de la grosseur de l'artificielle présentée. De plus, je n'oublie pas de relier la fourmi au bout d'un bas-de-ligne de 3 m (10 pi ) en ayant eu soin de choisir un bout fin d'un diamètre de 5 X ou moins.

     Il est assez rare de voir plusieurs fourmis regroupées dans le film de l'eau, à l'exception des fourmis ailées (mâles et femelles avant la fécondation) tombées par inadvertance lors de leur vol nuptial. La vue d'une seule fourmi à la surface de l'eau incite presque toujours la truite à l'attaque. De plus, lorsque l'insecte tombe à l'eau, il agit ses pattes pendant un certain temps, ce mouvement pouvant signifier à la truite la présence d'un insecte quelconque se laissant dériver dans le film de l'eau avant l'éclosion.

OÙ ET QUAND L'UTILISER

     On peut pêcher avec une imitation de fourmi dans les lacs et dans les rivières. Généralement, j'aime surtout déposer l'artificielle sur une surface d'eau calme, aux endroits où la fourmi est susceptible de tomber à l'eau. Ainsi, je n'hésite pas à laisser dériver la fourmi près de la berge, sous le couvert de la végétation ou près d'un obstacle longeant ou surplombant le cours d'eau, surtout après une pluie. Il ne faut pas non plus négliger les «tranchants» dans une rivière, car le vent et le courant entraînent souvent ces bestioles loin de la berge. Je porte aussi une attention spéciale à la «ligne de d'écume blanche» qui se forme sur les lacs et dans certains secteurs de rivières ; ce sont souvent des pièges à insectes à investiguer.

     De ces considérations, il découle qu'on devrait pêcher avec une fourmi dans plusieurs circonstances. Ainsi, souvent sur l'heure du dîner, lorsque la plupart des pêcheurs font la sieste et qu'aucune éclosion d'insectes n'est visible à la surface de l'eau, présentez à la truite ce petit «dessert» irrésistible. De plus, si la truite gobe de minuscules insectes et qu'elle refuse les imitations que vous lui présentez, essayez, comme dit antérieurement, une fourmi montée sur très petit hameçon.

La présentation

     La présentation de l'imitation est primordiale si on veut pouvoir leurrer le poisson. Il est assez rare que je déroule plus de 10 m (30 pi) de soie, car suivre des yeux une petite mouche noire ou brune demande beaucoup d'attention et de concentration, et aussi de bons yeux. Parfois, je garnis l'extrémité avant de l'avançon d'un petit bout de laine fluorescente. Ainsi, si je perds de vue la mouche, il m'est assez facile de suivre le tracé du bas-de-ligne et de ferrer au bon moment.

Pêcher la fourmi comme une mouche sèche:
     Après avoir enduit le corps et les fibres du hackle de la fourmi d'une pâte à base de silicone, je la présente délicatement soit en amont ou directement en face du repaire de la truite, de la même façon qu'avec une mouche sèche traditionnelle, à la différence que dès que l'insecte touche l'eau, contrairement à la mouche sèche qui flotte haut sur l'eau, il s'y «assied» et transperce le film ; il est ainsi mieux vu de la truite, car il perce le « miroir ». Je rétablis ensuite la soie afin que l'artificielle dérive sur l'eau sans aucun sillage.

     Il est quelquefois profitable de simuler la «tombée» de l'insecte à l'eau. Il s'agit de lancer la mouche soit sur l'herbe près de la berge, sur un arbuste, un caillou, un tronc d'arbre, etc., et de relever légèrement la canne ou de ramener quelque peu la soie avec la main gauche, de façon à faire tomber la fourmi à l'eau. Cette chute sera possiblement le stimulus déclencheur de l'attaque. Il m'arrive aussi de faire sautiller ou trembloter la fourmi avec quelques mètres (une quinzaine de pieds) de soie de déroulée. J'utilise surtout cette approche lorsque je pêche en surplomb de petites rivières.

Pêcher la fourmi comme une mouche noyée;
     J'aime bien pêcher la fourmi comme une mouche noyée, c'est-à-dire dans le film de l'eau. Pourquoi? Tout simplement parce que le poisson s'y laisse souvent leurrer, l'artificielle représentant peut-être une fourmi noyée ou un insecte sur le point de se métamorphoser. Il est important de signaler que les insectes de plusieurs familles se retrouvent dans le film à ce stade de leur vie et que dame truite est souvent moins sélective.

     Je dépose la fourmi sur l'eau en amont du repaire de la truite et je la laisse dériver librement. Au cours de la dérive, l'artificielle calera quelque peu dans le film et, en rétablissant la soie, elle ne semblera pas être retenue par le bas-de-ligne. Si la truite refuse l'offrande, je relance au même endroit, mais cette fois en animant légèrement l'artificielle avec ma canne lors de la dérive. Je suis toujours des yeux le bas-de-ligne et lorsque la truite gobe l'artificielle, d'un mouvement lent et progressif avec tout l'avant-bras, je relève la canne. Évitez de ferrer brusquement, car le diamètre du bas-de-ligne est très petit; exercez plutôt une pression douce mais suffisante pour faire pénétrer l'hameçon dans la gueule de la truite.

Parures

FOURMI NOIRE

Hameçon: Mustad # 94840, 94842, grosseurs 10 à 28.
Corps: Deux petites boules de dubbing de fourrure provenant d'un lapin de couleur noire.
Hackle: Deux ou  trois tours de hackle noir attaché et enroulé au centre du corps.
Tête: Fil noir.

FOURMI BRUNE

Hameçon: Mustad # 94840, 94842, grosseurs 10 à 28.
Corps: Deux petites boules de dubbing de fourrure provenant d'un lapin de couleur brune ou cannelle.
Hackle: Deux ou  trois tours de hackle brun ou gingembre attaché et enroulé au centre du corps.
Tête: Fil brun clair.

Étapes de montage

A-Enroulez le fil de montage vers l'arrière jusqu'à la hauteur de l'ardillon, au point où se situe le début de la courbure de l'hameçon.
B-Appliquez quelques brins de fourrure (dubbing) sur le fil ciré de montage retenu par un porte-bobine et roulez-les sur le fil ciré entre l'index et le pouce.
C-Enroulez le fil enduit de brins de fourrure pour former une petite boule.
D-Attachez un hackle dont les fibres dépassent quelque peu en longueur l'écart entre la hampe et la pointe de l'hameçon.
E-Répétez l'étape B et C pour former une petite boule en avant du hackle.
F-Enroulez quelques tours de fil de montage et faites un nœud de finition.

En guise de conclusion

     Si vous demandiez à plusieurs pêcheurs d'énumérer les six meilleures mouches à employer dans toutes les circonstances de pêche, la réponse serait relativement facile! Cependant, si on limitait le pêcheur à une seule mouche, il en serait sûrement autrement. Pour les raisons énumérées antérieurement, je crois que la fourmi devrait être l'artificielle choisie.

     J'espère vous avoir convaincu, non pas de pêcher uniquement avec une imitation de fourmi, mais au moins de lui accorder une place de choix dans votre boîte à mouches !

Références

» Texte & Photo: Gilles Aubert (Juillet 1987).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.

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