À La Truite Soyez un Moucheur Complet par Serge J. Vincent

    Sur le grand nombre de moucheurs que j’ai côtoyé, il se trouve des apprentis enthousiasmes, des pêcheurs plus chevronnés et quelques experts qui en sont arrivés à maîtriser cet art. En excluant ces deniers, il m’est apparu que la vaste majorité des autres ne mettaient souvent à profil qu’une ou deux facettes de cette magnifique technique de pêche.
     Voici un exemple typique : un moucheur se trouve à bord de son embarcation, sur un petit lac à truite mouchetée au milieu de l’après-midi. Il utilise une soie flottante et un « train» de trois mouches; il lance vers les endroits habituellement productifs, mais il n’obtient qu’un mince succès; à peine deux truitelles depuis son arrivée.
 
     Ses mouches sont déposées avec la même présentation répétitive et sont rentrées par saccades, de façon routinière. Les artificielles décrivent un parcours superficiel qui ne représente pas tout à fait une présentation de mouche sèche ni celle d’une vraie mouche noyée. De guerre lasse, notre pêcheur range sa «moucheuse » et se dit que la truite n’est pas intéressée par la mouche pour le moment.
 
     J’oserais dire qu’une proportion de 75% des pêcheurs à la mouche agissent souvent d'une façon similaire. Évidemment, cette approche, que je qualifie de pêche à la mouche semi-noyée, peut parfois être très productive, mais ces occasions ne représentent généralement qu'une infime partie du temps de pêche. Quand l'approche régulière s'avère inefficace, il faut démontrer de la versatilité et c'est alors que le moucheur complet réussira à tirer son épingle du jeu.

Les Activités d'Insectes 

     Il faut d'abord savoir qu'en dehors des périodes d'éclosion, la grande majorité des larves et nymphes se trouvent tout près ou directement sur le fond. C'est là un point d'une extrême importance que le moucheur moyen semble ignorer puisqu'on le voit souvent "parader" inefficacement ses artificielles entre deux eaux.
 
     Mettons maintenant nos masques de plongée et voyons ce qui se passe sous la surface au moment précis d'une éclosion. En début de saison, cette activité se produit fréquemment en milieu de journée, mais à mesure que la saison progresse, les éclosions d'insectes se concentrent vers la fin du jour.
 
     Avec la baisse de l'astre du jour, quantité de larves et nymphes aquatiques commencent à quitter leur repaire habituel du fond du plan d'eau pour monter éclore en surface. Avec les premières vagues, les petites truites se lanceront en chassé, mais ce n'est que lorsque l'activité des insectes sera bien concentrée que les plus gros sujets se mettront de la partie.
 
     Ces gros sujets commenceront par gober les nymphes entre deux eaux, au cours de leur montée vers la surface. En effet, ce va-et-vient entre le fond et la surface constitue à ce moment-là le point central de l'activité des insectes et c'est ce qui intéresse le plus les chasseresses aquatiques; c'est ce que j'appelle la première phase d'éclosion. Les truitelles doivent alors céder la place à leurs aînées et aller chasser directement à la surface; ce sont les premières truites que le pêcheur verra sauter.

     Quand le pic de la grande éclosion est passé, le nombre d'insectes quittant le fond pour la surface diminue; le centre d'activité se trouve alors en surface où les quantités de nymphes subissent leur métamorphose en insectes ailés. C'est seulement alors que les truites "respectables" concentreront leur chasse directement en surface: je réfère à ce moment précis comme la deuxième phase d'éclosion.
 
     Il peut cependant se produire un événement qui vient brouiller les cartes de ce beau scénario, et cela en plein milieu d'une période d'éclosion; il s'agit d'une "retombée" d'insectes adultes. En effet, après leur éclosion en surface, les insectes aquatiques s'en voient vers la végétation des berges mais reviennent par la suite s'accoupler au-dessus de l'eau et pondre leurs oeufs à la surface, pour mourir peu après. La surface de l'eau devient leur tombeau et la truite vient souvent se gaver dans cette masse flottante de corps inertes.
 
     Quand cette "retombée" se produit en même temps qu'une éclosion, le moucheur peut se trouver devant un problème. En effet, les truites ont la manie de se concentrer seulement sur une catégorie d'insectes: ceux qui sont en éclosion, ou ceux qui en sont au stade final, mais très rarement sur les deux à la fois. Il y a cependant un bon moyen de contourner ce problème comme nous le verrons plus loin.

La Nymphe de Fond 

     Revenons à notre moucheur sur son petit lac en milieu de journée et faisons-lui ressortir s'a canne à mouche. Comme les insectes aquatiques ne sont pas en période d'éclosion, les truites ne sont pas intéressées à poursuivre ses mouches semi-noyées jusque près de la surface; il s'agit donc d'essayer autre chose.
 
     Il devrait embobiner sa soie flottante et l'échanger pour une bobine de soie calante - ou du moins à bout calant. Des bobines interchangeables sont maintenant disponibles pour la plupart des moulinets de qualité, et le moucheur complet se doit d'avoir dans sa veste une telle bobine de soie calante.
 
     Il pourra utiliser le même bas-de-ligne à trois mouches, mais il fera bien de choisir des artificielles un peu plus spécialisées. Je parle ici de nymphes artificielles à l'apparence ébouriffée, au hackle mou et flexible, dont le corps est fabriqué de duvet de fourrure; ce matériau possède une translucidité qui suggère à peu près parfaitement l'apparence d'une nymphe naturelle.
 
     À l'exclusion d'occasions bien spécifiques, j'affirme que le modèle n'a pas une importance capitale. Choisissons simplement trois nymphes de grosseurs et teintes différentes pour obtenir une variation dans l'offrande. Le moyen le plus efficace pour présenter cette offrande est par la pêche à la traîne très lente ou même la pêche à la dérive, en agitant occasionnellement et légèrement la canne.
 
     L'important c'est que vos mouches se déplacent lentement et tout près du fond. Pour la traîne, le moteur électrique à vitesse variable est idéal; n'hésitez pas à couper occasionnellement le moteur pour laisser les artificielles reposer au fond pendant un moment, car c'est souvent lors du départ qui succède à cet arrêt que les touches se font sentir.
 
     Certains puristes s'objectent à cette méthode de pêche à la traîne en disant qu'il ne s'agit plus de vraie pêche à la mouche. Libre à ceux qui le préfèrent de présenter leurs nymphes de fond en lançant et en prenant le temps de bien laisser couler les artificielles à chaque fois. Cependant, en pêchant à la traîne ou à la dérive, vos mouches sont constamment dans la zone productive et vous prospectez beaucoup plus de terrain, tandis qu'au lancer, vos nymphes sont improductives pendant leur parcours aérien ainsi que dans le temps qu'elles prennent pour couler au fond.

La Mouche Semi-Noyée 

     Sur le coup du soir, quand la première phase d'éclosion dès insectes sera bien engagée, notre moucheur pourra revenir à sa méthode routinière et il prendra probablement du poisson; la pêche à la mouche semi-noyée, telle que décrite au tout début de cet article, constitue justement la meilleure approche à ce moment précis.
 
     Il s'agit donc de ressortir la bobine de soie flottante et de l'utiliser avec un bas-de-ligne à deux ou trois mouches. La dernière (ou les deux dernières) mouche du "train" pourra être la même nymphe que pour la méthode précédente, mais il serait bon de changer l'artificielle de tête pour une mouche noyée classique avec des ailes. Personnellement, j'aime bien alors attacher une mouche sèche commune en tête, une mouche noyée de type "émergente" en deuxième et une nymphe en queue (figure 2). De cette façon, mon train de mouches suggère simultanément les trois stades d'un insecte aquatique en phase d'éclosion.
 
     Il est également souhaitable de varier la présentation et la vitesse de récupération pour trouver la combinaison gagnante. Par exemple, au premier lancer, vous pouvez laisser couler vos mouches pendant quelques secondes avant de les récupérer très lentement par petites rentrées saccadées; au deuxième, vous laissez couler complètement les mouches avant de les rentrer de façon plus régulière, du fond vers la surface et en agitant légèrement la canne; au troisième, vous récupérez les artificielles à bonne vitesse dès qu'elles ont touché la surface de l'eau.

La Mouche Sèche 

     En deuxième phase d'éclosion, il est temps de changer de tactique; ce changement devrait se faire au moment où vous voyez les premières truites respectables venir sauter en surface, ce que vous remarquerez certainement si vous y prêtez attention. Je ne dis pas que le pêcheur ne prendrait pas de truites avec son train de mouches se mi-noyées; cependant, quand la truite vient se nourrir en surface, elle est beaucoup plus intéressante à prendre sur une vraie mouche sèche. Après tout, le but premier de la pêche à la mouche n'est-il pas d'en tirer le maximum de plaisir?...
 
     Le petit problème qui peut se présenter au pêcheur, c'est que le moment idéal survient souvent alors qu'il fait trop sombre pour changer facilement de mouches. Pour cette raison, une minuscule lampe de poche spécialement conçue pour s'attacher à la veste du moucheur constitue un item bien pratique. Le système d'attache du bas-de-ligne à la soie devrait aussi en être un conçu pour les changements rapides et faciles. Ainsi, au moment propice, le moucheur devrait pouvoir aisément attacher un bas-de-ligne fuselé de grosseur appropriée à l'artificielle choisie.
 
     En observant bien, vous verrez quantité d'insectes immobiles à la surface de l'eau; leur forme, leur taille et leur teinte générale constitueront une bonne indication pour le modèle d'artificielle à utiliser. Pour ces mouches sèches, une sélection d'ensemble devrait justement être basée sur la diversité de tailles, de formes et de teintes générales; choisissez également des mouches sèches de la meilleure qualité que vous pourrez trouver.
 
     Il vient un moment où les truites sautent partout autour de l'embarcation et le pêcheur ne sait souvent plus où donner de la tête. Il est préférable à ce moment-là de se concentrer sur un petit secteur d'activité et de le "travailler" à fond avant de porter ses efforts sur un autre. Ici, l'erreur du débutant c'est de se laisser énerver par les bruits de gobage et de lancer dans toutes les directions en ne laissant pas la mouche reposer assez longtemps à la surface. Déposez délicatement votre sèche à la surface et laissez-la y reposer pendant plusieurs secondes avant de l'agiter légèrement et de la laisser reposer à nouveau.

La Mouche "Morte" 

     Supposons maintenant que dans cette frénésie de gobage en surface, vous n'avez obtenu aucun succès malgré vos présentations soignées. Quelques truites sont bien venu voir votre mouche, mais elles n'y ont pas touché; ceci indique que votre artificielle les intéresse, mais que le modèle ne représente pas tout à fait la taille ou la forme de l'insecte naturel en activité.
 
     Si vous êtes passablement certain que votre imitation est adéquate et que vous obtenez quand même un comportement de refus de la part de la truite, il est très probable que la raison soit que son intérêt se porte sur une "retombée" d'insectes adultes. Heureusement, il existe un moyen assez fiable de deviner les intentions de la truite: son comportement de gobage.
 
     Sur un insecte en éclosion, la truite saute en surface de façon généralement assez bruyante; c'est logique puisqu'elle doit se dépêcher de capturer l'insecte avant qu'il ne s'envole. Sur un insecte adulte mort ou mourant, la chasseresse sait qu'il n'y a rien qui presse; elle exécute un gobage très discret, à peine un petit "siphon nage" à la surface.
 
     Si le rejet de votre mouche s'accompagne de ce type de comportement de gobage en surface, il est temps d'utiliser une mouche sèche de type "Imago". Cette artificielle se distingue par ses ailes étendues en croix, son manque de hackle sur le dessus et le dessous, et sa très longue queue. Sa caractéristique est de flotter directement sur le film de la surface, et non au-dessus comme une mouche sèche typique. Ce petit détail fait souvent toute la différence.
 
     La présentation doit se concentrer sur un petit secteur d'activité de gobage, elle doit se faire très délicatement et l'attente doit être immobile. La difficulté consiste à bien garder son artificielle à vue pour repérer l'éventuel gobage discret. C'est une des facettes les plus délicates et les plus exaltantes de la pêche à la mouche sèche.

Conclusion 

     Vous avez certainement remarqué qu'aucun nom de modèle d'artificielle n'a été cité dans cet article. La raison est bien simple: je suis absolument persuadé qu'il est plus important d'offrir à la truite une suggestion adéquate du stade d'insecte aquatique naturel auquel elle est intéressée que d'essayer d'imiter parfaitement un insecte en particulier.
 
     L'imitation parfaite constitue, à mon avis, une approche subtile bien amusante pour le puriste, mais le moucheur moyen a plus avantage à baser son approche sur l'efficacité générale. L'étude des illustrations accompagnant cette rubrique saura vous guider dans le choix des caractéristiques importantes de chaque type d'artificielle suggéré.
 
     En définitive, le moucheur complet n'est pas nécessairement celui qui connaît par coeur le nom latin de tous les insectes aquatiques. Celui qui sait adapter son approche de façon générale aux phénomènes aquatiques naturels réussira à en tirer parti et il mérite pleinement ce qualificatif de moucheur complet.

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