Le Défi de l’Achigan par Gérard Bilodeau

     Le 28 août 1976, lorsque je quittai mon domicile en direction de Saint-Lambert, je me demandais de quelle maladie j'étais atteint. Depuis plusieurs jours il faisait une chaleur torride. L'eau chaude et basse des rivières n'était certes pas facteur à améliorer les conditions de pêche. Je conservais quand même un petit brin d'espoir, car je me dirigeais vers la rivière Chaudière, habitat d'une espèce de poisson sportif très recherchée, l'achigan à petite bouche.

Le Défi de l’Achigan: Gérard Bilodeau
     J'atteignis le lieu choisi une demi-heure plus tard. Le soleil était haut dans le ciel, et l'air était chargé d'humidité. Ma canne à moucher fut vite montée. La fosse que j'avais choisi de pêcher m'avait déjà causé quelques surprises, lors d'excursions antérieures. Il faut dire qu'elle répondait très bien aux exigences des achigans de la rivière : assez rapide en tête, le courant était coupé en deux, quelques pieds plus bas, par une grosse roche qui cachait presque toujours une pièce intéressante. Je lançai mon streamer en travers du courant et le laissai dériver au gré des flots, imitant la descente libre d'un mené mort. Je cou vrai ainsi toute la fosse sans obtenir aucune morsure, pas même à cette grosse roche dont je parlais précédemment. Décidant alors de modifier ma technique, je remontai à la tête du rapide, lançai de nouveau le streamer dans le courant et récupérai rapidement par saccades, à contre-courant. Aussitôt, un achigan se rua sur mon leurre. Je répliquai en raidissant la soie.

     Après une série de bonds, de courses au fond de l'eau et de tirées sur la corde qui le retenait, l'achigan fut emprisonné dans mon épuisette. Il mesurait dix (10) pouces, mais son ardeur au combat valait bien celle d'une truite mouchetée de quinze (15) pouces. Je continuai donc à pêcher de la même façon. En arrivant à la grosse roche, je redoublai d'attention. Au premier lancer, il ne se passe rien, mais au deuxième la corde se tendit. Ayant anticipé cette attaque, je ferais aussitôt. La réaction de l'achigan fut spontanée; il bondit à plus de trois (3) pieds dans les airs. Je levai ma canne à bout de bras et gardai une bonne tension. Conjugant sa force et son poids, il parcourait la fosse en tous sens. Après quelques minutes, cependant, il perdit de sa vigueur et j'en profitais pour l'amener tranquillement à moi. Je le voyais très bien maintenant : c'était une belle pièce. Il se laissa amener jusqu'à l'épuisette ...

     Cet après-midi là, alors que les conditions climatiques (chaleur accablante et air humide) semblaient désastreuses pour la pêche, je capturai trois (3) autres achigans et en échappai autant.

     Les mois de juillet et août sont le cauchemar des pêcheurs. En effet, c'est au cours de cette période de l'été que l'on connaît normalement les plus fortes chaleurs. La température de l'eau est élevée, ralentissant l'activité de la plupart des salmonidés. Cependant, d'autres espèces s'accommodent très bien des conditions provoquées par la chaleur caniculaire, et l'achigan en fait partie.

     Pratiquement tout a été dit sur l'achigan à petite bouche. Nos voisins du sud, les américains, l'ont en très haute estime et chaque année ils sont des millions de pêcheurs qui le recherchent d'un bout à l'autre des États-Unis. Ici, au Québec, nous avons la chance de pouvoir le pêcher dans plusieurs cours d'eau du sud et de l'ouest de la province. Sauf erreur, je crois que l'achigan est absent des plans d'eau de l'est du Québec. Plus près de nous, il est présent dans quelques lacs de la Beauce et de la région de Québec. D'après des inventaires ichtylogiques, le fleuve Saint-Laurent, aux environs de Québec, en compterait une bonne population.

     Cependant, le plus connu et le plus fréquenté des cours d'eau est la rivière Chaudière. Rendue célèbre par ses crues printanières, elle est le point de rencontre par excellence des pêcheurs désireux de croiser le fer avec l'achigan à petite bouche. D'accès facile à cause des routes qui la longent, elle accommode aussi bien le pêcheur à gué que celui qui dispose d'une embarcation.

    Le secteur le plus fréquenté est situé entre Sainte-Marie et Saint-Lambert, quoique l'achigan fréquente quand même l'amont et l'aval de ces deux points. L'achigan est présent partout où il y a un bon courant d'eau et une fosse assez profonde pour fuir la lumière du jour. Les méthodes et techniques pour le pêcher semblent aussi nombreuses qu'il y a de pêcheurs. Dans la Chaudière, c'est le lancer qui est le plus utilisé avec toute la « quincaillerie » (cuillers, devons ...) qu'il est possible de trouver sur le marché. Les appâts naturels tels que grenouilles, ménés ou lombric (ver de terre) sont aussi productifs. Je ne rencontre pas beaucoup de pêcheurs à la mouche lors de mes sorties et pourtant cette technique est bonne, en plus de procurer de grandes satisfactions. Je commence toujours par pêcher avec des streamers (Black Nose Dace, Gray Ghost...), car ils sont responsables de plus de 80 de mes prises. Ceux qui pêchent en soirée auront avantage à observer le mouvement des ménés. À la brunante, ils quittent leur cachette et viennent, par banc, longer le rivage à la recherche de nourriture. Les gros achigans profitent de cette occasion pour s'empiffrer.

    Quelle que soit la méthode employée, cependant, souvenez-vous que l'achigan a des sautes d'humeur imprévisibles. Sous des conditions parfois idéales et uniques, l'achigan refusera toute présentation, si alléchante soit-elle, de la part des pêcheurs. Par contre, en d'autres temps, il attaquera tout ce qui se passe à sa portée.

     Alors amis pêcheurs lorsque, juillet venu, la truite boudera vos offres, rappelez-vous que, nage dans la Chaudière une espèce qui s'accommode bien de la chaleur, qui se défend farouchement une fois piquée et qui flatte le palais à l'heure du repas. Ramassez alors vos petits et partez à la conquête de l'achigan à petite bouche.

     N'oubliez surtout pas de préserver la rivière et ses rives de tous vos déchets (canettes, papiers, etc ... ). La Chaudière et tous les autres cours d'eau aussi, méritent bien qu'on leur accorde un peu de respect.

Référence

» Texte: Gérard Bilodeau (1979).
» Québec Chasse & Pêche
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