Le Secret de Ti-Jean par Jacques Fabre

     Ici, je vous conterai une histoire de mouche. Aux couleurs chatoyantes, ayant l’air sainte-nitouche. Qui, flattant des saumons, je ne sais quels sentiments. Dans l’eau devient démon, appât de leurs derniers moments.

     C’était en juillet 1966 que je partis pour la première fois au saumon dont je ne connaissais rien et que l’on dit si exaltante.

Le Secret de Ti-Jean par Jacques Fabre
     Je montais déjà mes mouches moi-même, mais, pour ce qui était du saumon…!? Je me rends donc chez « Ti-Jean » qui, après quelques conseils techniques, me recommanda fortement une mouche de «son invention » (quel monteur de mouches n’a pas « inventé », ou n’a pas sa mouche « spéciale ») et qu’il appelait la « John Spécial »; En anglais la « John Special »; « En anglais ça faisait plus joli », disait-il! Je ne remarquai rien d’autre ce jour-là, ni dans ses gestes, ni dans ses paroles.

     Le lendemain matin, sur le bord de la rivière; il est 4h. 10, et derrière la mouche, oh pardon! La « JOHN », étirant son « V » à fleur de courant, une gueule de saumon grande ouverte suit à quelques pouces; en pêcheur de truite, je ferre! M…..! Manqué! Et je relance aussitôt au même endroit. La mouche (encore la « JOHN ») disparait littéralement, et 1/10e de seconde plus tard, un dos gris s’enfonce lentement dans l’eau; ma ligne se tend!!! Je tiens un saumon!!! Mon premier! Mes premiers frissons… (Ne riez pas pêcheurs, mais souvenez-vous plutôt de vos débuts). 34 minutes plus tard, je caresse et j’admire un saumon femelle de 11 livres et 5 onces.

     Sur le chemin du retour je pensais déjà à ce qu’allait dire ce cher « Ti-Jean » à la vue de ma prise. Je me souvenais alors qu’il m’avait remis sa mouche à l’intérieur d’une boite, que je ne devais ouvrir qu’en bordure de la rivière pour avoir de bons résultats. C’est effectivement ce que j’ai fait sans y porter attention d’ailleurs.

     L’année suivante, je repars à Matane avec mes propres « JOHN SPECIAL » car j’ai appris à monter les mouches à saumon. C’était le 28 juin. Et après 3 jours de pêche, j’avais 2 saumons dont 1 seul avec une « JOHN ». Je n’étais pas pleinement satisfait. Alors je me suis rendu chez « Ti-Jean », et il a inspecté mes mouches. « Ce sont des mouches de Ti-Clin que tu as là, mais pas des « salmon flies! » me dit-il. Puis, il m’en a donné deux autres qu’il a fabriquées devant moi. Pas de problème jusque-là. Il les montait bien comme je l’avais fait puisque j’avais appris de lui. Il les examina par transparence à la clareté de la fenêtre, les enferma dans deux boites respectives et me fit les mêmes recommandations : « Ne sortir les mouches de leur contenu qu’au moment de pêcher ». Je souriais.

     Le 7 juillet suivant, je suis à Matane. Je prends un saumon de 7 livres avec ma première mouche, et deux (9 livres 4 onces et 10 livres 2 onces) avec ma deuxième. Et cependant j’ai essayé avec d’autres mouches, mais ça n’a rien donné.

     À mon retour, malgré mes questions, Jean ne voulut rien me révéler et que les résultats que j’avais eus n’étaient que pur coïncidence. Je reviens le voir quelques jours après et cette fois-ci, devant lui, c’est moi qui montai les mouches. Sur sept que j’eus le temps de faire et qu’il examina attentivement, il en sélectionna deux par transparence et rejeta les autres. Il recommença son manège d’incarcération, suivi des mêmes recommandations.

     Le 12 juillet, je revenais encore avec deux saumons dont mon record : 12 livres 6 onces. Les deux pris avec « mes » mouches sélectionnées par « Ti-Jean ». Je me demandais combien de temps encore allait-il falloir être « deux » pour que « je » prenne du saumon…

     Nous sommes le 9 juillet 1970, sur les bords de la fosse « Petite Matane » communément appelée la « pool Métropole ». Le temps est couvert, le jour se lève péniblement. Trois pêcheurs sont déjà là, et seul le bruit de leur ligne se déployant dans l’air répond au chuchotement du courant quelque deux cents pieds plus bas. Je m’assieds et j’attends. Je regarde ces trois silhouettes, là, devant moi, immobiles, qui avec le rythme quasi agaçant pivotent un instant, s’allongent d’une longueur de bras et redeviennent immobiles. Oui, elles m’agacent; pourtant, tout à l’heure, je ferai la même chose, avec plus de fougue encore. Mais vont-ils s’arrêter?, Ah! Ces lignes qui n’en finissent pas d’amerrir, de voler, de se balancer et d’amerrir encore…

     Ils ont commencé à sauter! Oui, les saumons sont là, et encore un autre! Il est grand temps de délivrer une « JOHN », 5 hres moins de dix minutes, premier lancer… trop court; il faut lancer au-dessus de la grosse roche au fond… là, voilà. La mouche dérive tranquillement, et je commenceà avoir chaud… déjà! Deuxième lancer, bien, la mouche délicatement descendue, suit le courant… Troisième et au milieu de sa course elle disparait en même temps qu’un « viouf » sourd vient déchirer la surface calme de l’eau. Mes trois confrères se retirent et me voilà seul au milieu de cette piste aquatique en train de faire mon numéro… une nouvelle lutte… un moment intense de vie… un duel avec la mort… tout cela va si vite, et pourtant tout finira trop tôt. Pour moi, c’est tout cela la pêche au saumon, et pourtant rien ne change, le courant coule encore, les silhouettes attendent, le jour se prélasse, et il faudra recommencer… Tant pis, ou tant mieux, je ne sais plus, 5 hres et 20 minutes. Les trois silhouettes sont revenues à mes côtés. Sacrée « JOHN », elle est terrible. Si seulement Ti-Jean était là!

     Et puis à 7 hres et quart, je sortirai mon troisième saumon. Trois pêcheurs me regarderont drôlement mais amicalement je pense. À cet instant, les questions me harcèleront, en pensant à Ti-Jean : secret ou galéjade. Et si j’avais sorti les mouches de leur boite la veille? Mais je n’ai pas osé… puisque ça marchait! Et les autres cinq mouches de mes sept, je les avais montées de la même façon!? Et pourtant il n’en a choisi que deux. Les cinq autres je les ai essayées et elles n’ont pas marché! Mystère? Peut-être.

Le Secret de Ti-Jean
     Mystère qui demeurera entier puisque Ti-Jean n’est autre que feu Jean Michaud, connu des pêcheurs de saumon de la rivière Matane. Son souvenir reste, la « JOHN SPECIAL » est immortelle. La voici :

 > 1 – En poil de caribou teint en vert.
 > 2 & 8 - Ailes et queue en plume d’oie teintes jaune.
 > 3 - 10 à 15 poils de chevreuil entiers (sélectionnés).
 > 4 – Crête de faisan doré.
 > 5 – Tinsel argenté grosseur « large ».
 > 6 – Poils de vison luisant.
 > 7 & 9 – Hameçon droit à œillet horizontal no 2.

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     Malgré son apparence lourde, la présentation se fait avec beaucoup de délicatesse. Elle se pêche de préférence en rivière assez haute et en eau claire. Si la rivière est basse, prenez un hameçon no 4 ou même 6. Personnellement, tous mes résultats ont été obtenus avec du no 2.

     Les ailes doivent être assez relevées, la queue légère et pas trop fournie. Le corps mince. La tête en poil de caribou, ainsi que les poils de chevreuil entre les ailes feront flotter la partie supérieure. Elle décrira son « V » à la surface de l’eau.

Référence

» Texte & Illustrations Jacques Fabre.
» Photo de la John Special André-A Bellemare.
» Revue Québec Chasse et Pêche « Le secret de Ti-Jean », vol. 2 n° 7.

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