Les Mouches Sèches et la Pêche du Saumon par Michel Lavallée

     Une des caractéristiques des rivières à saumons de la Gaspésie est d'offrir à l'amateur une excellente pêche à la mouche sèche. Cette technique est, sans aucun doute, le summum du plaisir qu'un pêcheur à la mouche peut espérer. La vue d'un saumon montant pour cueillir une sèche semble arrêter le coeur de battre pour reprendre ensuite avec la joie d'avoir piqué ou la déception d'une montée trop courte mais avec toujours le plaisir d'avoir réussi à faire réagir cet imprévisible «SALAR».

Les Mouches Sèches et la Pêche du Saumon
Voici quelques observations concernant cette technique.

     Les mouches qui ont la faveur des pêcheurs familiers des rivières gaspésiennes sont dénommées sous le vocable générique de «grosses minounes». Cette expression, typiquement québécoise demande quelques explications: ces mouches méritent bien cette appellation puisqu'il s'agit de mouches volumineuses, faites, pour la plupart, d'un corps en poils du corps d'un caribou ou d'un cerf (chevreuil), d'une queue et d'ailes en poils de la queue d'un veau ou d'un cerf. Le corps est pourvu d'un «hackle» de selle enroulé Palmer. La collerette abondante est faite de deux à trois «hackles». Certaines ont une allure particulière telle la Lefrançois qui a une queue par-devant et par-derrière. Nul ne doute pourtant de l'excellence de cette dernière.

     Les noms anglais d'origine de ce genre de mouches sont: «Bomber» et «Wisker». Ces mouches ont en effet l'aspect général d'une bombe miniature.

     Les couleurs naturelles les plus populaires sont le blanc, le brun et le gris, alors que le vert, le jaune et l'orange sont choisies pour les teintes artificielles.

     Un patron populaire et d'usage répandu chez les pêcheurs de la Matane est la CANUELLE SPÉCIALE dont voici la toilette. Le corps est fait de poils du corps d'un cerf, teints en vert. La queue et les ailes sont faites de poils blancs d'une queue de veau. Le «hackle» du corps et ceux de la collerette sont «badger».

     Ces mouches sont montées sur hameçons à «streamer», (4 x L) numéro 2 ou 4 ou sur des hameçons «Low water» ou «Wilson» à saumon de même numéro.

     Dans leur montage on recherche premièrement une excellente flottabilité. La deuxième qualité appréciée est la visibilité tout autant pour le saumon que pour le pêcheur. Une tenue haute est obtenue par une qualité supérieure de «hackle» enroulé en spires rapprochées. Le corps de poils qui n'absorbent pas l'eau a aussi son importance. Pour éviter des changements trop fréquents dûs à l'alourdissement par absorbtion d'eau par capillarité, on sature de silicone liquide le corps de ces mouches. Le «Scotch Guard» pour imperméabiliser les vêtements est excellent pour ce travail.

     On utilise ces mouches sur les cirés en fin de fosse ou sur les courants peu rapides, là où une noyée bouge mal. Ces endroits ont la préférence des pêcheurs, quoiqu'elles peuvent être utilisées partout où un saumon a sa tenue.

     La présentation locale consiste à lancer sa mouche en visant la tête des arbres ou des montagnes, ce qui indique que ces lancers sont faits de manière à laisser tomber la mouche de très haut, d'où la dénomination caractéristique utilisée pour décrire cette présentation: le lancer Papillon, ainsi libérée de très haut, la grosseur et la facture de cette mouche font qu'elle imite hésiter avant d'accélérer pour atteindre la surface liquide et venir troubler sa tenue, ce qui a pour effet de l'irriter. Lorsque l'artificielle touche l'eau le pêcheur compte un, deux, trois, puis la retire. Ce compte doit suivre un rythme précis. Pour bien comprendre pourquoi on utilise de si «grosses minounes» faites l'expérience suivante: Placez-vous en queue de fosse, face à un ciré où vous remarquez des saumoneaux en activité de gobage. Lancez une petite sèche et vous vous apercevrez vite que votre mouche est prise à coup sûr par ces petits saumoneaux. S'il est difficile de garder votre mouche en condition de flotter convenablement, changez votre petite mouche pour une «minoune» et effectuez un lancer. La mouche posée, comptez un, deux, trois et «hop», un petit saumoneau est monté pour la prendre. Comme la mouche est aussi grosse que lui, il retournera à son poste. Ce jeune saumon en puissance vient de révéler le bon synchronisme car un saumon adulte montera à la même cadence. Donc le meilleur professeur pour acquérir un rythme exact c'est ce petit saumoneau. Ceci bien assimilé, vous voilà prêt pour la pêche du roi de nos rivières à la mouche sèche.

     Ce qui précède n'enlève rien dans notre esprit à l'efficacité circonstanciée des petites mouches sèches (no 10 — 16).

     Certains pécheurs utilisent une ligne (soie) à tête plongeuse car, disent-ils «bien des saumons sont ratés parce qu'on leur retire la mouche trop hâtivement». La ligne à tête plongeuse élimine, pour une bonne part, cette précipitation fatale qui a déçu plus d'un pêcheur.

     Nous avons observé qu'à une certaine période de la journée, le soleil éclaire les fosses de manière telle que les mouches de teinte jaune ou orange ont un effet spécialement attirant pour les saumons. Ce qui a fait dire à un ami qui utilisait une «minoune» orange de sa fabrication, laquelle lui avait permis un doublé dans la matinée: «il n'aurait pas fallu que mes bottes soient de couleur orange, car ils m'auraient violé» de me dire celui-ci en plaisantant. «Les saumons couraient littéralement ma mouche» de me commenter ce dernier.
Une pratique en vogue sur nos rivières gaspésiennes (rivières où il y a rotation) consiste à descendre la fosse avec une mouche noyée, puis au moment où l'on atteint un espace où une noyée ne travaille pas avec efficacité à cause de peu de vitesse du courant, on change alors cette noyée pour une sèche et on continue à couvrir la queue de la fosse. Les cirés sont des surfaces excellentes pour utiliser une mouche sèche.

     Un pêcheur en sèche qui remonte une fosse vers l'amont est souvent le signe d'un moucheur d'expérience. Cette présentation par arrière du poisson est une excellente manière d'opérer lorsque l'espace le permet. La mouche entre de la queue vers la tête du saumon, ce qui, bien souvent, l'intrigue et l'agace. Cette pénétration arrière dans le champ de vision du saumon à l'avantage de permettre un ensemble de tactiques surprises. Primo, la soie est moins visible. Une mauvaise présentation n'est pas irréparable. Les arrachés de même sont plus discrets.

     Le saumon semble pris au dépourvu, ce qui déclenche souvent une réaction plus facilement qu'une sèche présentée par l'amont.

     Un saumon levé par un pêcheur en noyée monte souvent positivement à la présentation d'une sèche. La tactique consiste à revenir sur ce saumon en partant de la queue vers l'amont. La présentation à la cadence poser un, deux, trois, arracher, est ici à son meilleur. Attention un ferrage trop hâtif pourrait être la source d'une déception importante.

     Les tactiques décrites ont fait leurs preuves sur nos rivières gaspésiennes. Ce qui ne les rend pas infaillibles. Salmo Salar reste seul juge. Parfois même les réactions sont contradictoires. Mais, règle générale des dividendes sont souvent accordés aux pêcheurs qui s'appliquent dans les efforts qu'ils accomplissent pour vaincre ce combattant hors paire.

références

» Par Michel Lavallée
» ATOS (volume 3, no. 2)

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