Les Perles de Rivière par Jacques Juneau

     Au début années 80, rares étaient les moucheurs qui s’intéressaient à reproduire les insectes aquatiques. Bien sûr, quelques courageux, à la suite de l’abondance littérature américaine sur les éphémères, commencèrent à reproduire cet insecte chéri des moucheurs. L’utilisation de reproductions de phryganes allait bientôt faire le bonheur des pêcheurs de lac et rivières. Mais personne n’osait s’aventurer à reproduire des perles de rivière. Il est bien vrai que peu d’auteurs abordaient le sujet. Même aujourd’hui plusieurs hésitent à reproduire cet insecte. Pourtant dans le monde aquatique, le plécoptère représente un apport important de nourriture pour la truite et autres espèces sportives. Donc on ne peut passer sous silence leur présence en regard de leur grande taille et de leur grand nombre en rivières.

Les plécoptères

Les Perles de Rivière
     Les plécoptères, ou insectes aux « ailes pliées », de son nom dérivé du grec (plekein = plier et pteros = ailes) forment un ordre d'insectes qui comporte moins de familles et d'espèces que les éphéméroptères et les trichoptères.

     Néanmoins les plécoptères sont des insectes de grande dimension et au corps volumineux. La truite pour se nourrir dépense de l'énergie, la capture de sa nourriture doit représenter plus de calories qu'elle ne dépense pour l'attraper. Les grosses nymphes de Perles de rivière représentent donc un repas intéressant. La Stonefly (appellation anglaise) est un insecte dont la nymphe se cramponne sous les pierres du fond. Lors de crues importantes, le fort courant déplace les cailloux; la malheureuse perle est délogée et entraînée dans le courant. C'est une période d'abondance en ces moments où les poissons peuvent les cueillir en eau vive. Mes premières cueillettes entomologiques furent effectuées sur la rivière Bécancour.
 
     J'ai constaté rapidement qu'une population abondante de Perles de rivière habitait ces eaux rapides. Mes premières captures d'achigan à petite bouche sur une imitation de Perle de rivière, resteront pour moi un souvenir impérissable. Bientôt, avec la découverte de la haute St-François, ce fut pour moi l'âge d'or pour l'étude des insectes aquatiques. J'ai compris alors tout le potentiel que représente la présence de la Perle en rivière.

Parlons de l'insecte

     On sait qu'elles vivent exclusivement en eau rapide des rivières froides, là où l'oxygène est indispensable à leur survie. Les adultes au repos plient les ailes comme un éventail et les maintiennent posées à plat sur le corps. Les deux paires d'ailes membraneuses laissent apparaître des veines fortement marquées. Elles sont dures, brillantes et légèrement transparentes. Au repos, les ailes semblent plutôt grisâtres. Les ailes postérieures sont de plus petite taille. Cet insecte qui peut mesurer jusqu'à deux pouces (5 cm) chez nous, compte plus de 400 espèces en Amérique du Nord. Pour faire plus simple disons que chez nous on peut diviser toutes ces espèces en quatre catégories.
 
     Les petites du printemps sont jaunes, noires ou brunes mais en dehors des saisons de pêche. On y retrouve les familles suivantes:
 
     Les CAPNIIDÉS: (Capniidae), avec les genres Allocapnia et Para cap nia, des insectes de couleur brune ou noire. Elles sont vraiment d'hiver et du début du printemps.
 
     Les NEMOURIDÉS: (Nemouridae), avec le genre Nernoura, sont des insectes de couleur plutôt jaunâtre que l'on retrouve dans des courants plus lents, des lits pierreux et des végétations abondantes, à la fonte des neiges.
 
     Les TAENIOPHTÉRYGIDÉS: (Taeniopteryidae), avec les genres Taeniopteryx et Brachyptera, sont des insectes de taille moyenne aux teintes noires, avec des éclosions en mars.
     Les petites d'été sont de couleur jaune et brun foncé. On y retrouve les familles suivantes: les Leuctridés, les Isoperlidés.
 
     Les LEUCTRIDÉS: (Leuctridae)) avec le genre leuctra, se composent d'insectes ayant toujours les ailes enroulées autour de l'abdomen lorsqu'ils sont au repos. Ces perles sont petites et frêles et de couleur brun foncé. On les trouve tout au long de la saison de pêche mais elles sont très petites) environ 1 cm. Vraiment pas invitant à reproduire.
 
     Les ISOPERLIDÉS: (Isoperlidae), avec le genre Isoperla et l'espèce bilineata, Petite Perle jaune qu'on peut monter sur un hameçon #12 ou 14. De couleur jaune elle est abondante dans l'est du continent et les éclosions s'étendent de juillet à septembre.
 
     Les moyennes brunes (Brown Stonefly) nous intéressent principalement puisqu'elles sont très abondantes durant toute la saison de pêche en rivière. Elles se composent des familles des Pteronarcidés et des Perlidés.
 
     Les PTERONARCIDÉS: (Pteronarcidae)) avec le genre Pteronarcys compte l'espèce dorsata appelée Salmon fly par nos voisins du sud. Ces gros plécoptères font 2 pouces de longueur et sont les plus importantes à reproduire. Mon imitation de Perle Brown Stone Fly) la représente. Ces Perles sont abondantes dans nos rivières d'eau froide aussi bien dans la vallée du St-Laurent que dans les rivières de la Gaspésie et de la Côte-Nord.
     Les grosses dorées qui méritent d'être imitées par les pêcheurs québécois
 
     Les PERLIDÉS: (Perlidae)) avec le genre Acroneuria et l’espèce carolinensis, le genre Perla avec l'espèce capitata. Les deux sont tellement semblables qu'on peut les déclarer presqu'identiques. Des Perles au ventre vraiment très jaune qui méritent bien leur nom de Golden Stonefly. Ce sont des insectes de couleurs ambres et bruns. Légèrement plus petites que la Pteronarcys.
 
     La phase de développement des nymphes dure en général un an. Toutefois} certaines espèces de nymphes de Perles peuvent demeurer jusqu'à trois ans cramponnées aux roches avant d'éprouver le besoin de se reproduire. Durant ce temps, leur corps grandit et elles doivent alors quitter leur enveloppe nymphale car elles y sont un peu à l'étroit. Lors de cette mutation l'insecte dénudé présente une coloration pâle, le temps que les multiples couches de chitine s'épaississent pour colorer l'insecte. La Perle demeure alors vulnérable à la prédation parce qu'elle chemine sur le fond pour effectuer ses changements. Les couches de chitine, cette substance cornée constituant la cuticule} forment la charpente extérieure de la nymphe et constituent le squelette de l'insecte. La plupart du temps} le ventre de la nymphe est jaunâtre et une douce transparence de la chitine nous laisse entrevoir la teinte rouge vin des organes internes. Ce squelette externe chitineux porte le nom de dermosquelette ou exosquelette. En fait, contrairement à l'humain, leur squelette est à l'extérieur.

En résumé

     Le corps de la nymphe est triangulaire et assez plat. Les dix segments du corps sont striés de barres foncées rythmant la teinte de jaune} plus apparente sur le ventre. La nymphe est dépourvue de branchies, ses besoins en oxygène sont comblés par diffusion de l'oxygène au travers de son corps. Sur un thorax volumineux, sont accrochées trois paires de pattes robustes délicatement décorées. La tête plate et large complète l'ensemble. Les trois sacs alaires sont recouverts d'un dessin raffiné se prolongeant jusque sur la tête. Lors de l'éclosion la cuticule située sur la partie centrale du thorax, sur le dessus des sacs alaires, se déchire. Elle s'agrandit et permet la sortie de l'insecte ailé. Des yeux noirs et ronds comme des perles parent ce bijou entomologique.

    Deux cerques courtes et deux antennes ajoutent de la dimension à l'insecte. Somme toute, nous avons une très jolie nymphe. A noter que la coloration de la robe est plus accentuée chez les larves juvéniles. Des teintes plus grisâtres ou ternes dans certaines rivières sont dues aux minuscules sédiments vaseux qui collent à son enveloppe, surtout où l'on retrouve des rives glaiseuses. Pour se reproduire le plécoptère quitte son confort et voyage vers la queue de la fosse. Les poissons surveillent la marche des Perles qui quittent l'eau rapide pour se retrouver en eau moins profonde à la queue de fosse. Elle doit sortir en dehors de l'eau pour éclore sous forme d'insecte ailé. C'est à la faveur de la noirceur que les nymphes émergeant en grimpant sur les pierres ou autres obstacles. À l'air libre, la nymphe ancre fermement tout son corps, rompt la cuticule et se transforme en insecte ailé. Son corps et ses ailes sont peu consistants et de teintes plus claires que celles de la nymphe. De dimensions plus grandes que la nymphe les Français les appellent « mouches de pierre », parce qu'elles abandonnent très souvent leur carapace vide, les exuvies, sur les pierres. Comme insecte hémimétabole c'est à dire à métamorphose incomplète} les plécoptères se transforment directement en imagos, ou adultes, après l'éclosion.
     Elles prennent un repos de quelques jours sur les pierres ou sur la végétation pour acquérir la dureté et la vigueur pour se reproduire. Les femelles sont les seules en général à pouvoir voler. Elles s'envolent sous les branches des arbres et reviennent s'accoupler les soirs suivants. Elles s'accouplent parmi les pierres et la végétation et, après avoir été fécondées, elles s'envolent maladroitement. Oh ! Les bleus ... Oh ! faire l'amour dans les roches ... Elles virevoltent au dessus de l'onde tout en effleurant la surface avec leur arrière-train. Elles y déposent de délicates grappes d'oeufs d'un noir d'encre. Les œufs coulent et adhèrent aux galets du fond. À la naissance, les larvules s'alimentent des végétaux accrochés aux cailloux. Par la suite, les plus grosses deviendront carnivores se nourrissant de nymphes et de larves d'autres insectes.
 
     Si par bonheur vous passez en bordure de rivière au petit matin, la présence de coques nymphales vides, reposant sur les pierres, pourraient bien vous inviter à lancer la mouche à la queue de la fosse. En soirée, à l'occasion, ces grandes Dames ailées se reposent sur les pierres qui les ont vus se transformer. Un spectacle à chavirer les plus insensibles.

Techniques de pêche

     Pour séduire les poissons sportifs avec des imitations de Plécoptères on utilise principalement la reproduction de la nymphe. Je n'ai pas souvenance d'avoir déjà aperçu une truite se nourrissant de perles de rivière adultes. L'imagination fertile de quelques monteurs pourrait bien servir à garnir les boîtes à mouches des moucheurs d'asphalte. On utilise évidemment les techniques de pêche à la nymphe.
 
     Il faut distinguer trois situations de pêche, que nous nommerons : pêche à la nymphe de surface, de pleine eau ou de fond. La pêche à la nymphe de surface s'apparente à la pêche à la sèche et à la noyée tandis que la pêche à la nymphe de fond, est la recherche du poisson sur le fond de la rivière. La nymphe de pleine eau se situe entre le fond et la surface. C'est le type de pêche le plus utilisé lorsque l'on utilise des imitations de Perles plus ou moins lestées de plomb ou que l'on pêche à l'aide d'une soie à bout calant. On pourra aussi selon la luminosité, la clarté de l'eau et la profondeur pêcher à vue ou à l'aveuglette. Bien sûr, si les conditions sont idéales, elles nous permettent d'apercevoir l'activité des poissons; la pêche à la nymphe à vue est des plus exaltantes. Mais souvent, c'est en période de crue ou les jours qui suivent que la truite se nourrit des perles à la dérive. Alors, la pêche à la nymphe à l'aveuglette est tout indiquée.

     Le lancer vers l'amont est adapté à la pêche à la nymphe. La distance que va parcourir l'artificielle dans sa dérive va situer la profondeur atteinte par celle-ci. On n'a qu'à cibler nos lancers en fonction de la profondeur nécessaire pour rejoindre le poisson. Également, le lestage aussi va influencer la présentation. Néanmoins, en variant ces deux critères, on va rejoindre le poisson convoité, au niveau souhaité dans la colonne d'eau.
 
     L'utilisation d'une soie à bout calant ou d'un bas de ligne calant est essentielle. La longueur du bas de ligne la séparant de la pointe calante, va aussi être un facteur important dans la réussite de la capture. Encore là, un élément variable selon les deux premiers critères et la vitesse du courant. En résumé, surveillez la longueur du bas de ligne et la profondeur, si vous pêchez à l'aveuglette.
 
     Question: est-ce que la nymphe de perle rampe au fond en ayant le courant dans le dos, lors de sa migration vers la queue de la fosse ou bien se laisse-t-elle tout bonnement dériver?

     Je ne saurais répondre. Dans l'incertitude, nous avons avantage alors à présenter la nymphe sur le fond, à la dérive, sans lui imprimer d'action. Une approche discrète est de mise pour ne pas effrayer le poisson et le pêcher à courte distance. À la pêche à la nymphe, les lancers précis ne permettent pas de grandes distances. On pêche furtivement et en remontant la fosse. C'est une pêche d'adresse ou l'on doit contrôler la dérive tout en gardant un contact intime avec l'artificielle. On garde la canne haute pour maintenir une tension suffisante sur la soie, afin de bien sentir la prise de la mouche par le poisson.

     Notre poisson va sûrement s'intéresser un peu plus à notre mouche si on relève de temps en temps le scion de la canne pour reproduire la nymphe en déplacement. Ce mouvement d'animation sera discret mais combien efficace. Le ferrage s'effectue en douceur et est aussitôt ressenti à l'arrêt de la dérive. Notre animal pourrait bien recracher notre offrande. L'attaque est rapide et à peine perceptible, tenez-vous le pour dit.

L'ARTIFICIELLE


    Dans l'eau, l'artificielle devra se fondre et devenir nymphe parmi les nymphes. Cela commande l'utilisation de matériaux pour reproduire la couleur mais surtout la grosseur de la nymphe et évidemment le mouvement de la vie, ce qui est essentiel. La forme générale ou très précise peut varier selon l'humeur du monteur. Je ne pense pas que le poisson s'en offense vraiment.
 
     Ma Brown Stone Fly s'est avéré, au fil des ans, des plus productives. C'est une bonne imitation de l'insecte, aux couleurs de la Perle en utilisant des matériaux simulant la vie.

Ma Brown Stone Fly

Ma Brown Stone Fly
Un hameçon 79580, No. 4, Fil-Uni noir.
Je leste légèrement avec un tins el de plomb de couleur rouge récupéré sur les bouteilles de vin.
Un sous-corps triangulaire fait d'une bande de plastique, me permet de construire un corps plat. Pour l'imitation de la Pteronarcys en noir et en jaune pour l'Acroneuria.
Pour la queue, deux fibres raides de plume d'aile d'outarde, posées en « V » de chaque coté de l'hameçon.
Pour les côtes, des fibres de plume de queue de paon dégarnies de leur duvet, sur le corps seulement.
Le corps est fait d'un mélange de fourrure brun foncé avec une touche de poils de phoque rouge-vin (crimson red) pour la Pteronarcys. Un ajout de fourrure jaune doré pour l'Acroneuria.
Élytres construits de trois plumes de faisan à collier mâle, qu'on appelle « church window », taillées et vernies.
Le thorax est fait de fourrure de rat musqué, le duvet et les poils de garde pour imiter les pattes.
Fourrure du thorax, le troisième élytre est posé sur la tête. Finir avec le fil noir.
Formule de la fourrure : 4 parties de brun moyen, 2 parties de noir, l partie de phoque rouge-vin, l partie de beige.

Voilà une bien belle mouche à la fois solide et productive.

Références

» Texte et photos Jacques Juneau (2007).
» Magazine Pêche à la Mouche.
Page 7 sur 15