Les Plantes et le Montage de Mouches par Javier Melgarejo & Pascal Perreault

Une nouvelle approche, de nouveaux matériaux

     Chère sœur rivière, je te demande humblement la permission d'entrer dans tes eaux, de te prendre dans mes mains afin de me permettre pour un instant, de faire partie de toi. Je te remercie de me révéler tes plus grands secrets en me confiant de si abondantes richesses et pour ce plaisir sans cesse grandissant que tu me procures à chacune de nos rencontres. En échange de cette confiance et de ton immense générosité, je te fais à jamais la promesse de toujours te respecter et de veiller sur toi.

    Merci à toi, sœur rivière!

     Depuis 1997, la découverte des plantes m'a permis de développer des mouches de toutes sortes qui se sont avérées très efficaces pour capturer plusieurs espèces de poissons.

Introduction

     Depuis des siècles, l'homme a cherché mille et une façons de créer et d'inventer bon nombre de méthodes pour l'aider à mieux vivre dans son milieu comme par exemple la pêche à la mouche et le montage de mouches. Un sport presque millénaire qui a su traverser les siècles en se développant année après année et devenant riche dans son contenu.

     En Inde, on pêche au cerf-volant, les indiens d'Amérique du Sud pêchent avec des roches, les indiens de la forêt amazonienne pêchent avec de la sève des racines et les indiens de l'Amérique du Nord en frappant sur l'eau avec des branches. Ce sont là quelques techniques très anciennes. Tout cela pour vous dire que l'homme et la pêche ont toujours été liés depuis la nuit des temps.
 
     Certaines mouches que nous nommons les classiques ont traversé la barrière du temps ce qui fait que nous les utilisons encore avec succès. Des mouches qui peuvent imiter parfaitement la nourriture des poissons comme des insectes aquatiques ou des menés. Des mouches qui peuvent tout simplement être attractives par leur brillance et leur couleur avec l'intention de déranger la prise convoitée. La plupart des monteurs de mouches rêvent de pouvoir créer la mouche miracle et plusieurs ont contribué au développement de milliers de patrons. Pour développer ou créer des mouches, il est essentiel de connaître l'environnement du poisson, ses habitudes et il va sans dire son alimentation. De plus, la connaissance des principes de base de l'entomologie, de quelques techniques de base de montage, sans oublier le matériel pour le montage des mouches sont des atouts à la création d'artificielles efficaces. L'utilisation de matériaux traditionnels comme les plumes, les poils, la fourrure et tous les matériaux synthétiques permettent d'inspirer les monteurs et ainsi offrir un large éventail de mouches à notre attirail de pêche. Et maintenant, place aux plantes. C'est une merveilleuse ressource naturelle, accessible et économique pour monter des mouches sont à notre portée. Une nouvelle approche qui reste encore à être approfondie et qui nous offre de grandes possibilités.

Javier

     Arrivé du Pérou avec ses talents de musicien polyvalent en 1986, il forme le groupe Taki-Wasi. Il sait déjà séduire les gens avec sa musique des Andes en alternant flûtes de pan, flûtes indiennes, ocarinas (flûtes en terre cuite), charango (petite guitare à dix cordes), guitare, tambour et j'en passe.

    C'est au Québec, plus précisément à Sherbrooke, qu'une nouvelle passion s'éveille en lui : le monde fabuleux de la pêche à la mouche. Ses talents d'artiste le servent très bien puisque la pêche à la mouche est tout un art. Il devient membre fondateur du regroupement des pêcheurs à la mouche de Sherbrooke où il apprend des meilleurs, entre autre, en suivant des cours avec le maître monteur Paul Bean. Un peu plus tard, étant devenu président de ce même regroupement, il se dévoue à la promotion et au développement des activités, en créant " Le journal des pêcheurs à la mouche des Cantons de l'Est " et développe un intérêt pour la recherche en participant au Collectif des découvertes sur le montage avancé de mouches. C'est plus particulièrement dans les rivières en Estrie comme la Haute-Saint-François, la Chaudière, la Coaticook, la Magog, et les rivières Clyde et Black du Vermont que Javier tente ses expériences avec grand succès.
 
     Ses trouvailles ont su en épater plus d'un. Il a créé une nouvelle approche pour monter des mouches. C'est avec des matériaux à base de plantes qu'il réussit à attraper de belles et nombreuses prises. Ses mouches imitent des petits menés et à peu près toutes les espèces d'insectes dont les poissons se nourrissent. De bouche à oreille, les gens sont curieux d'essayer les fameuses mouches à " Jav " comme nous les surnommons. Ceci le mène à répondre à la demande des mordus de la pêche en participant à plusieurs conférences, ateliers et salons. La nature qui est et qui a toujours été présente dans nos vies nous offre plein de possibilités, c'est à nous de les redécouvrir.

Le début

     Dès mes premières visites dans les boutiques spécialisées dans le montage de mouches, je peux vous dire que ça m'a beaucoup impressionné de voir toutes les plumes, les fourrures et les matériaux synthétiques disponibles aux monteurs de mouches d'ici.

     De nature artiste, je me disais qu'il y aurait peut-être autre chose qui pourrait s'ajouter à mon atelier de montage, qui serait tout aussi intéressant à travailler et qui pourrait servir à mes confrères de pêche. Tout cela mijotait dans ma tête. C'était le début de mon aventure. Un jour, en faisant des courses dans une quincaillerie du coin, des rouleaux de corde sur une tablette ont attiré mon attention. En les regardant, un coup de chance ou le destin, qui sait, j'ai remarqué les fibres qui dépassaient du fil. Je me suis approché pour les regarder de plus près et j'ai constaté que c'était du jute provenant d'une plante de très bonne consistance. Les jours suivants ont été entièrement consacrés à travailler le jute pour savoir si je pouvais le rendre utilisable. À mon grand étonnement, à chaque fois que je franchissais une étape dans ma recherche, je découvrais des propriétés comme la luisance naturelle, des fibres sans mémoire (docile à travailler) et que le jute s'imbibait d'eau sans problème, et plus important encore, qu'il ne pourrissait pas. C'était un très bon départ pour m'encourager dans mon exploration. La deuxième étape de cette recherche, c'était de développer des techniques pour le travailler et faciliter la tâche de préparation. Je me suis rapidement rendu compte que je venais de découvrir un très bon matériel pour le montage de mouches.

     Cette première découverte, le jute, m'a amené à réfléchir sur l'abondance et la richesse de la nature. Même aujourd'hui au Pérou, nous utilisons beaucoup les plantes pour la guérison des maladies, la construction des maisons, l'alimentation, la fabrication des médicaments, des instruments de musique, des colorants à base de fleurs et j'en passe. Dans le temps des Incas, les plantes étaient aussi utilisées dans la construction de murs et de bâtisses en mélangeant des racines et des plantes qui produisaient une réaction chimique qu'on appliquait sur le dessus des roches pour les attendrir. Une des légendes explique comment les Incas réussissaient à assembler des roches parfaitement les unes par-dessus les autres sans qu'une aiguille puisse passer entre elles, à laisser des empreintes de mains sur les pierres et plus encore.

La nature est là pour quelque chose. C'est à nous de la redécouvrir

Les plantes

     Généralement, j'utilise des plantes que nous pouvons trouver facilement dans la nature environnante, comme les bordures des autoroutes, dans les boisés, en ville, dans les parcs et même dans les pépinières.

Le jute

     Le jute, du genre Corchorus, de la famille des Tiliaceae est une plante herbacée qui est cultivée pour ses fibres textiles longues et soyeuses de ses tiges, pour sa résistance. Étant bon marché, elle est utilisée dans la fabrication des cordes, des ficelles, des toiles à sac, etc. C'est une fibre textile qu'on tire après rouissage et décorticage.

L'asclépiade

     L'asclépiade commune, cotonnier, petits cochons ou cochons de lait sont des noms qui font référence à ses fruits, appelés follicules, au latex blanchâtre qui s'écoule lorsque l'on coupe la plante. C'est une plante indigène du Québec.

     L'asclépiade est considérée comme une mauvaise herbe. Elle forme de grandes colonies dans les champs. Les très jeunes pousses, une fois bouillies, peuvent être mangées. Durant la deuxième guerre, on utilisait ses soies pour bourrer les vestes de sauvetage. Ces plumetés, qui sont des tubes microscopiques, leur confèrent la possibilité de flotter et aussi d'être un très bon isolant. L'asclépiade est la nourriture principale du papillon grand monarque.


Le chardon

     Le chardon des champs est une plante herbacée vivace surtout connue pour ses épines qui l'entourent. Il pousse dans les champs, les prairies, les terrains cultivés ou les jardins. Ses fleurs, de couleur lilas, sont épineuses et à courtes pointes. À maturité, les capitules portent une grosse touffe de soie blanche. Au Canada, la floraison débute entre juin et le début juillet et s'étend jusqu'aux gelées.

La quenouille

     Cette grande plante vivace vigoureuse et rampante est de la famille des Typhacées. Son habitat se trouve en bordure des lacs, rivières, bassins et marécages.

     La partie intérieure des racines est très nourrissante mais un peu fibreuse. On peut la faire sécher puis la moudre pour en faire une farine. Les jeunes pousses blanches sont juteuses, se consomment crues ou cuites et possèdent un peu le goût des cœurs de palmier. Elle a l'apparence d'un épi cotonneux, de couleur brune.

Le mélèze

     Cet arbre a une silhouette en forme conique. Le mélèze adulte peut atteindre une grande hauteur et il est de tempérament mélancolique. Le mélèze déteste l'ombre, il aime croître seul en plein soleil, on le retrouve dans les sols très humides, les marais et les tourbières. Les cônes de l'année sont marron clair et en parfait état.

Le Pennisetum setaceum Rubrum

     C'est un bouquet d'herbe qui pousse rapidement. Son feuillage est violet et ses fleurs ressemblent à une queue de renard. C'est une plante annuelle. Elle peut être utilisée comme décoration. Elle pousse vigoureusement et peut remplir rapidement votre jardin ou autre contenant. Les plumes en queue de renard apparaîtront au milieu de l'été et dureront jusqu'au premier gel.

     Ses fleurs en pointes arquées en forme de brosse rétrécie accentuent les feuilles bourgognes. Ses touffes à feuillage arqué croissent rapidement jusqu'à cinq pieds. Elle est annuelle à l'extérieur dans les climats froids mais peut devenir vivace si vous lui faites une petite place à l'intérieur. Elle a besoin d'assez d'humidité pour une meilleure croissance et exige beaucoup de soleil.

Cueillette et techniques de travail

     Le temps le plus propice pour collecter toutes les espèces que j'utilise est à la fin du mois d'août et au début de septembre lorsqu'elles sont pratiquement à pleine maturité. Il faut une attention plus particulière avec l'asclépiade. Nous devons la ramasser juste avant que ses fruits appelés follicules s'ouvrent.

   Note : Pour éviter d'introduire des insectes dans la maison il est recommandé de laisser le sac de plantes ramassées à l'extérieur de la maison ou de le mettre au congélateur pendant au moins vingt-quatre heures.

     Le montage de mouches avec les plantes implique des techniques un peu différentes à celles auxquelles nous sommes habituées. Ne vous inquiétez pas, vous allez les maîtriser en peu de temps.

    Le jute : Voici un excellent matériel pour le montage de mouches. On peut s'en procurer dans une quincaillerie sous forme de rouleau de couleur beige ou brun et même dans une teinte plus pâle. Attention, il faut choisir la fibre la plus petite. De plus, il est très facile de le colorer avec des crayons indélébiles. Achetez-en de plusieurs couleurs pour varier vos montages.

    Le dubbing : Le jute a des fibres luisantes, sans mémoire, très faciles à travailler, consistantes, qui prennent facilement l'eau et qui ne pourrissent pas. Il est très versatile. On peut aussi faire des streamers, des têtes de Muddler (en loupe) et le teindre avec des crayons indélébiles aux couleurs souhaitées. Les fibres, au contact de l'eau, prennent un aspect vivant. Tout ça fait du jute un matériau de premier choix pour le montage de mouches. Je vous le recommande fortement.

     Le meilleur procédé pour en faire du dubbing, c'est de se procurer une brosse à chat avec les poils en métal et une planche de bois comme surface de travail. Déposez le rouleau de jute à petites fibres sur la planche, étendez un bout de corde et brossez-la dans le même sens que la ficelle. Une fois la brosse remplie de fibres, enlevez la touffe et coupez-la avec des ciseaux à une longueur d'un demi, trois quarts ou un pouce de longueur, selon le besoin. Les fibres se tiennent entre elles. Attention, si vous la coupez trop courte, elle risque de tomber en poussière.

     Je vous conseille de ne pas l'essayer dans un moulinet à café parce que vous risquez de brûler le moteur de votre appareil. Les fibres de jute sont très solides et se travaillent très bien avec la brosse à chat.

    Les ailes de streamer : La technique de travail pour les ailes des streamers n'est pas trop compliquée. Il faut juste couper un morceau de corde et le peigner avec un petit peigne à moustache. Pour colorer les fibres, écartez-les en éventail. Déposez-les sur un morceau de papier ciré et colorez-les des deux côtés au crayon à encre indélébile. Laissez-les sécher un peu avant de les poser sur l'hameçon.

    Le corps : Colorez le corps de la mouche avec des crayons indélébiles. Il est recommandé d'imbiber de la couleur sur tous les côtés du corps. Après avoir utilisé la mouche plusieurs fois, elle risque de perdre un peu de sa couleur. Ré-appliquez de la couleur avec les crayons.

   L'asclépiade : Lorsque le moment est venu pour cueillir les follicules, nous devons premièrement vérifier qu'ils soient assez gonflés mais pas ouverts. Attention à la sève qui sort de la plante, elle est très collante.

     Il faut ouvrir les follicules par la ligne la plus visible et les déposer sur un papier journal et les laisser sécher à la température ambiante pendant plusieurs jours. Une fois qu'ils sont prêts, rangez-les dans des petits sacs à sandwich sans les refermer. Cela leur permet de continuer à sécher. C'est plus facile de manipuler la partie plumetée quand elle n'est pas encore ouverte.

     Procédez délicatement lorsque vous retirez la partie plumetée qui est encore dans le follicule ou cocon, en tenant fermement la base. En mouillant le bout de vos doigts, ça gardera la partie plumetée compacte et facilitera la pose sur l'hameçon. Prenez-en une quantité généreuse car elle a tendance à s'aplatir au contact de l'eau.

    Le chardon : Le chardon est une plante assez épineuse. À maturité, les capitules portent une grosse touffe de fibres blanches ou beiges. Utilisez des gants en cuir pour les manipuler. Il est préférable de récolter du chardon géant.

     Faites attention aux épines quand vous prenez la fleur séchée. Ce sont les fibres beiges que vous devez utiliser pour monter les mouches. Tirez tout simplement les fibres sans les traîner. Aplatissez les fibres avec vos doigts avant de les poser sur l'hameçon.

    La quenouille : Choisissez les épis qui sont assez mûrs et encore fermes. Ne prenez pas ceux qui sont déjà éclatés (plein de mousse) car ils risquent de se défaire au contact des doigts.

     L'épi de la quenouille est un excellent dépôt de dubbing. Coupez le bout pour en retirer. N'écartez pas l'épi car il risque d'éclater.

    Le mélèze : Il est facile à ramasser et il est préférable de choisir les cônes pas trop endommagés. Généralement, ceux qui sont encore sur les branches sont les meilleurs. Choisissez les plus petits.

     Si vous voulez monter des nymphes de plécoptères, utilisez les écailles de cocotte de mélèze. Elles ont la forme désirée pour mieux imiter les élytres. Choisissez la taille désirée et enlevez les écailles avec le bout de vos ciseaux par sa base. Mettez-les ensuite dans un contenant avec de l'eau pendant quelques minutes pour les attendrir. Cela facilitera la pose sur la mouche.

    Pennisetum setaceum Rubrun : Cette plante utilisée comme décoration est relativement facile à trouver. On peut se la procurer dans les pépinières. Les feuilles sont de couleur bourgogne et les fleurs ressemblent à une queue de renard. Elles apparaissent au milieu de l'été et dureront jusqu'au premier gel.

     Une récente découverte, qui à mon avis, peut servir à plusieurs applications. Les fibres très solides de cette plante permettent d'imiter la queue des nymphes avec un réalisme impressionnant. On peut aussi les utiliser pour faire des ailes de mouches sèches.

    Les outils pour la cueillette : -une paire de gants en cuir; -des ciseaux pour tailler les fleurs; -des sacs de plastique.

    Les crayons de couleur : Sur le marché, nous pouvons trouver plusieurs marques de crayons. J'en ai essayé quelques-uns. Ceux que je préfère pour colorer les différents matériaux, sont de marque PRISMACOLOR. On peut se les procurer dans les magasins de matériel et fournitures pour les artistes. Les crayons de cette compagnie sont identifiés par des chiffres et ceux que j'utilise le plus souvent sont le PM 19, 25 et 98. De plus, on peut se procurer gratuitement un petit guide des couleurs pour mieux identifier les couleurs des insectes.

    Teindre le jute : Pour le moment, j'utilise seulement les crayons pour colorer mes mouches mais probablement qu'un peu plus tard, je ferai des essais avec des colorants. Le jute peut être coloré sans difficulté. Si vous voulez essayer, il faudrait vous procurer un livre sur la teinture, de préférence dans une boutique de pêche à la mouche, qui expliquerait comment faire. Vous pourrez lui donner la couleur de votre choix et pour ce qui est des autres plantes, je n'ai pas encore tenté l'expérience. Je préfère les travailler, pour le moment, avec leur couleur naturelle.

Références

» Texte Javier Melgarejo et Pascal Perreault
» Site de Michel Lajoie; Le Moucheux.
Page 22 sur 39