Pour une Approche Furtive par Claude Hamel

     Le succès à la pêche au saumon est largement une affaire de présentation. Selon le grand Lee Wulff, la qualité de la présentation serait trois fois plus importante que le choix de la mouche, même si ce dernier occupe souvent plus l’esprit et les discussions entre les saumoniers. Le terme « présentation » désigne généralement la trajectoire donnée au lancer, de même que la course contrôlée et le caractère attractif de la mouche qu’on fait parader au-dessus des repères du saumon dans le but de le leurrer. Mais il y a un aspect souvent négligé dans cette équation : la présentation du pêcheur lui-même.

Présentation Furtive du Pêcheur: Le Principe

École de Pêche: Pour une Approche Furtive
      Le saumon atlantique est un animal aquatique sauvage et, comme tous les animaux sauvages, il nous révèle une double nature. Il est un prédateur vorace mais il est aussi une proie pour d’autres animaux sauvages en mer comme en rivière, y compris cet animal social qu’on nomme le pêcheur. Tous les sens du saumon, sa vue, son ouïe, son odorat, sont connectés à son petit mais alerte cerveau pour le rendre apte à combler ses besoins de survie, par la peur autant que par la faim.

     Le saumon atlantique a rendu un bien mauvais service aux saumoniers quand l’évolution l’a amené à « décider» que sa puissance lui permettait de se montrer au grand jour plutôt que de se cacher sous les roches, les racines d’arbre ou le rebord de la rivière, comme le font les truites (il finirait par manquer de place !). En continuant d’agir ainsi, il nous fait oublier trop facilement un principe fondamental d’efficacité à la pêche sportive, soit celui « de nous présenter au poisson de manière furtive » afin de ne pas l’effrayer ou de l’indisposer.

  Certes, on le sait, le saumon s’habitue à la présence du pêcheur. On peut même le toucher quand l’eau est fraîche et en fort volume. Mais il reste sur ses gardes. Il nous laisse approcher seulement quand il est sûr de pouvoir déguerpir d’un seul coup de sa puissante queue. Sinon, il se pousse. Il se replace ensuite, mais tout timidement. Pour le saumon, la pêche n’est pas un sport, mais une source additionnelle de danger. C’est pourquoi il attend la pénombre avant de se tasser tout près du bord à Heppel sur la rivière Matapedia, ou de sortir de sa « piscine » pour aller s’oxygéner dans le petit rapide de tête de fosses en étiage sur des rivières comme la Madeleine, Troi-Pabos, la Grande-Rivière et d’autres encore. 

     Passez une demi-journée sur le pont enjambant les fosses jumelles La Roche et Green sur la rivière Bonaventure et voyez les saumons se tasser progressivement vers l’autre bord à mesure que les pêcheurs inexpérimentés ou insouciants s’approchent un peu trop de leur repère. Cachez-vous dans le bois et observez les saumons regroupés dans Post Brook sur la Dartmouth s’agiter à l’arrivée d’une automobile, des portes qui claquent ou des pas lourds de saumoniers ou de visiteurs insouciants. Essayez de vous approcher et de capturer des saumons sur le pied de la Lemay sur la même rivière quand l’eau n’est pas ridée par le vent. Notez comment les saumons se « désactivent » quand les lumières s’allument le soir aux Fourches sur la Matapédia ou à Edgar Cyr sur la rivière Petite-Cacapedia. Enfin, voyez-les déguerpir quand vous lancerez une mouche dans le Cap-Seize sur la rivière Matane après que des pointes d’hameçons malvenues leur auront appris la fragilité de l’existence.

    Un saumon sur ses gardes est un poisson difficile à leurrer. Si le pêcheur désire que le saumon se sente en confiance, il doit feutrer son approche, comme le font les hérons. Tel un illusionniste, sa tâche est de faire croire au poisson que la mouche apparaissant soudainement dans le champ de sa vision ou à sa fenêtre est une proie vivante et libre, et non un artifice attaché à un bas de ligne qu’un être étrange braque de façon saccadée au-dessus de lui. N’en va-t-il pas un peu ainsi dans le monde des hommes ? Quand on veut séduire la Mignonnette, on ne commence pas par lui faire peur. Au contraire, on se peigne longuement, on revêt ses plus beaux atours et on présente le meilleur côté de sa magnifique personne et de sa situation. Il faut d’abord plaire à l’âme convoitée. Le temps de la vérité vient après !

Présentation de Soi Furtive : Les Actions à Prendre

    Le principe de la présentation de soi furtive est simple, mais la réalisation l’est moins. En effet, si vous étudiez la quincaillerie visuelle du saumon, vous constaterez qu’il est pratiquement impossible de pêcher hors de sa vue. En théorie, le champ horizontal de la vision du saumon comporte un angle mort d’environ 30 degrés immédiatement derrière lui, mais il suffit que le saumon se tortille ou se déplace de côté pour que cet angle se réduise considérablement ou disparaisse complètement. De plus, même s’il est peu fréquent qu’on pêche directement en arrière d’un saumon, l’angle mort n’existe à peu près plus quand le pêcheur choisit de le faire en se perchant sur une grosse roche pour mieux pêcher à vue des saumons (par exemple à la sèche). Un pêcheur qui peut voir les yeux d’un saumon est vu par ce saumon, même lorsqu’il est en arrière de lui. Il y a aussi le système d’écoute du poisson, capable de transmettre à son centre nerveux toute manifestation soudaine de bruits insolites.

Voici Quelques Conseils à Suivre pour se Présenter Furtivement à la Pêche du Saumon

     D’abord, il faut s’habiller sobrement de manière à se « fondre » le plus possible dans le paysage (heureuse expression de Marco Weber, Saumons illimités, été 2005). Éviter comme la peste les bijoux ou les outils de pêche trop clinquants. Éviter également les chapeaux blancs et les vêtements de couleur vive ou fluorescente. Se rappeler que la lumière ambiante intensifie la couleur des objets qui se baignent en elle. Par exemple, une casquette ou des vêtements rougeâtres apparaissent « en feu » lorsque la lumière rouge orangée du soleil couchant inonde l’entourage du pêcheur. L’automne, dans les Maritimes, les saumoniers oublient souvent ce fait en revêtant des casquettes et des vestes de couleur orange fluorescent dans le but de se prémunir contre les gâchettes nerveuses des chasseurs à l’affût. Pourtant, il se vend des calottes ou des vestes réversibles. Le soir ou tôt le matin, les couleurs fluorescentes semblent encore plus brillantes parce qu’elles reflètent des ondes ultraviolettes plus courtes en ondes lumineuses plus longues. Noter que le blanc aussi est particulièrement « lumineux » le soir ou tôt le matin.

     Prendre l’habitude de se déplacer lentement quand on arrive sur les bords d’une fosse ou en se positionnant pour un emplacement (pêcher une tenue de saumon) particulièrement prometteur (hot spot). Prendre le temps aussi d’habituer le saumon à sa présence avant de commencer à swinger sa canne, sachant que l’activation de la canne lors du lancer produit un jet de lumière (flash) dans la fenêtre du saumon par temps ensoleillé. Pour cette raison, lorsqu’on pêche à la sèche par derrière mais près du saumon, il faut lancer sur un plan plutôt horizontal. Quand on pêche en canot, il est recommandé également de se lever lentement quand c’est à notre tour de tenter Salar.

    Entrer le moins possible dans l’eau, surtout tôt le matin ou tard le soir (quand les saumons se rapprochent du bord). Si l’on doit entrer dans l’eau, éviter de faire des vagues ! Les poissons ont un système d’écoute très raffiné, en plus de leur vision. Quand l’eau est lisse, baisser son profil, ce qui donnera au saumon une image moins nette, voire même écrasée du pêcheur (semblable à une grenouille !).

     Éviter si possible la propagation inopportune dans l’eau de signaux de danger qu’envoient les crampons, la pointe en métal des bâtons de rivière ou les perches (poles) de canots. Les saumons fraîchement arrivés en rivière sont plus méfiants de ces sons, tout comme du bruit des moteurs (les premiers saumons de l’année sont souvent difficiles à tenter à Bonaventure, probablement parce qu’ils sont gros et méfiants de nature, parce qu’ils ne s’arrêtent que temporairement, mais aussi et peut-être surtout parce qu’ils sont dérangés par les pêcheurs en canot perchés comme des oiseaux de proie, leur moteur vrombissant d’impatience en passant près des saumons).

     Ne pas grimper sur des grosses roches en pleine vue des saumons (par exemple, au pied de Sinclair en bas de la falaise du côté du chemin sur la Bonaventure) ou traverser la Snake sur la Bonaventure pour aller pêcher sur le cran rocheux au-dessus des poissons. Éviter d’apporter sa contribution malhabile à la gesticulation abusive des pêcheurs réunis dans des endroits surélevés comme l’escalier de Mitchell sur la Bonaventure ou des fêtards attroupés du côté parc aux Fourches sur la Matapédia. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas s’asseoir à la table de pique-nique sous couvert d’arbres à Sinclair sur la Bonaventure plutôt que sur des chaises de parterre au bord de l’eau ? Enfin, éviter de faire des feux près des fosses le soir : ils éloignent les saumons autant que les moustiques.

    Arracher la soie hors de la vue des saumons quand on pêche en noyée comme en sèche. Cette approche permet par surcroît une présentation plus complexe (par exemple, la dérive sans sillon à la sèche, suivie d’une dérive avec sillon jusqu’à ce que la soie soit hors de vue de Salar). Ne pas « stripper l’eau » pour charger la canne (les nombreux faux lancers au-dessus des saumons sont à éviter si possible, mais moins pires que la technique qui consiste à arracher la soie deux fois de suite pour allonger le lancer, la seconde fois sur la tête des poissons). Il suffit de regarder dans un « lookatout » (une boîte à miroir permettant de voir sous l’eau) pour voir les effets de « brassage d’eau » d’une telle pratique.

    Se laver les mains avec du savon biologique quand on s’applique du chasse-moustique ou de la crème solaire; si les saumons peuvent identifier leur rivière par l’odeur ou par le goût, ils peuvent bien sentir ou goûter l’imposture de tels produits.

    Garder une distance suffisante entre les pêcheurs en rotation afin d’éviter qu’un saumon qui suit la mouche dans le but de la saisir en fin de course se retrouve en la présence inopinée d’un saumonier en pleine gesticulation qui lui fasse prendre conscience du danger ou de la fourberie de l’offrande présentée par le pêcheur situé derrière.

     Attendre d’avoir tourné son véhicule avant d’en allumer les phares en partant de la fosse Métropole sur la Matane en fin de soirée. Les pêcheurs qui sont encore dans la rotation apprécieront cette marque de respect et retourneront peut-être l’ascenseur un jour.

Conclusion

     Pour avoir du succès à la pêche au saumon, il faut prendre le temps de bien repérer les saumons dans les fosses, puis de les pêcher adroitement au moment le plus opportun. Cependant, on peut bien moucher comme un dieu, les saumons, eux, n’en resteront pas moins de glace devant notre offrande ailée si quelqu’un dans notre entourage les a effrayés ou indisposés par une approche maladroite. À quoi bon prendre le temps de fouiller la rivière pour trouver des saumons négligés par les autres pêcheurs si l’on gaspille ensuite ses vaillants efforts par une présentation de soi négligée ?

     Bonne présentation et bonne saison !

    Claude Hamel

Références

» Texte et photos: Claude Hamel (2006).
» FQSA.
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