QUAND L’ANALYSE DU MILIEU PREND LES DEVANTS SUR LA CHANCE par Pierre Manseau

     Pêcheur émérite et figure bien connue des saumoniers, Pierre Manseau pratique la pêche au saumon depuis une trentaine d’années, en plus d’être un intervenant engagé dans le milieu salmonicole. Dans cet article, l’auteur nous livre généreusement le fruit de son expérience, pour nous permettre d’améliorer notre succès face à Salmo salar. Nous publions à nouveau cet article, déjà paru il y a quelques années, à la suite de nombreuses et fréquentes demandes des saumoniers.

Stratégie de Pêche au Saumon, Quand l’analyse du milieu prend les devants sur la chance
     Rivière Patapédia, « camp du 23 milles », début juin d’une année quelconque. Nous sommes six saumoniers, réunis en ce lieu de culte qui est devenu le nôtre depuis quelques années, à discuter de ce début de saison. Nous sommes excités après ces longs mois d’attente. Certains avaient rangé leurs perches en août, l’été précédent, et d’autres avaient étiré leur saison jusqu’à la fin octobre, avec une excursion tardive en Nouvelle-Écosse. Mais tous, nous avons compté les « dodos » depuis au moins deux mois avant ce jour fatidique marquant le début d’une nouvelle saison.

     Les discussions vont bon train. Pendant que l’un teste son noeud de fil de réserve, l’autre prépare son avançon pour qu’il soit le mieux équilibré possible, sachant très bien que cette belle discipline aura disparu après quelques jours. Les mouches sont toutes vérifiées. Les pointes sont-elles bien affûtées? La fameuse noyée « miracle » est-elle bien là? Dans toutes les tailles nécessaires? Toutes les pièces d’équipement sont ainsi scrutées à la loupe une dernière fois avant le début de cette nouvelle saison. Pour ma part, je cherche, je cherche et je cherche encore, non sans quelques jurons... Je cherche la pièce d’équipement la plus importante de tout mon attirail. Ma fameuse Saranac  Ghost léguée l’année précédente par mon ami Bousquet? Non. Ma sèche miraculeuse qui m’a procuré tant de satisfaction l’année précédente? Non plus. En fait, je cherche mon thermomètre !

     Dans mon esprit, le thermomètre est sans doute l’outil le plus utile du pêcheur, après sa canne bien sûr. À quoi sert un attirail de soies, de mouches sèches ou noyées, si l’on ne connaît pas le moment approprié où il est opportun de se servir de ses outils? Les skis ne sont guère utiles en été... pas plus qu’une paire de patins à roues alignées en hiver! Le choix dans ce cas est assez simple... l’environnement est clair et manifeste. La même réalité s’applique à la pêche, avec des subtilités parfois plus difficiles à détecter. Le texte qui suit se veut le simple reflet d’observations et du partage de connaissances accumulées depuis plus de trente ans. Il n’a pas la prétention de présenter « La technique miracle », mais bien une vision qui a connu du succès, comme il en existe vraisemblablement bien d’autres.

     Certaines des techniques mentionnées choqueront probablement certaines âmes sensibles, surtout depuis les événements déplorables des dernières années concernant l’utilisation douteuse d’équipement par certains pêcheurs, et la polémique qui entoure le sujet. J’espère seulement que l’aspect rationnel des choses permettra à tous de percevoir ce qu’est la technique appliquée dans une éthique de pêche saine, et non de façon abusive dans un mépris total de l’éthique. En ce sens, certains verront peut-être le bien-fondé de certains outils disponibles à la pêche, dans un contexte donné. Dans mon esprit, la pêche demeure une activité de dépaysement, mais aussi un défi de dépassement et de découverte.

Une Théorie

     Il y a de cela plusieurs années, j’ai acheté une petite brochure de George Maul, à sa boutique de Saint-René-de-Matane. Ce dépliant, malgré son format et sa présentation plus que modestes, livrait une foule de petits trucs et conseils des plus judicieux. Parmi ceux-ci, un a attiré mon attention : « Quand la température de l’eau est inférieure à 50 °F, il est approprié d’utiliser une soie à bout calant. Quand la température de l’eau est supérieure à 50 °F, une soie flottante est plus efficace ». Donc, la température de l’eau a une influence sur le type d’engin à utiliser.

     Au-delà de cette simple théorie, y avait-il d’autres éléments susceptibles d’améliorer le succès de pêche? Bien sûr! Le meilleur moyen d’illustrer la chose est sans doute de se « plonger » dans des situations réelles...

3 juin 1998, Rivière Matapédia , Fosse « Les Fourches »

     Le ciel est nuageux. Aucune variation de température n’est prévisible en cours de journée. La température de l’eau, à la sortie de la rivière Causapscal est de 44 °F. Celle de la Matapédia est de 50 °F; un kilomètre en aval, la température de l’eau est de 49 °F. Donc, le cours de la Matapédia influence la température de l’eau plus que celui de la Causapscal, en fonction du débit d’eau de cette journée en particulier.

     Le saumon, qui est en migration rapide à cette période de la saison, est habitué à une température de 49 °F. Sachant que la plupart des saumons de cette montaison sont destinés à migrer vers la Causapscal, est-ce que la température de l’eau aura une influence sur leur position et sur leur période de rétention dans la fosse « Les Fourches » durant cette fameuse journée? Un petit indice : lors des ensemencements de jeunes saumons, il importe de prévoir une période d’acclimatation d’une heure pour chaque degré d’écart entre la température de l’eau du camion-citerne les transportant et celle de la rivière, en diminuant la température de l’eau de la citerne par une injection de l’eau de la rivière, à raison d’un degré par heure. Sans cette période d’adaptation, le taux de mortalité est colossal. Dans ce contexte, est-il réaliste de croire à une certaine chance de succès en choisissant la rive « Causapscal » comme point de pêche?

     Lors de cette fameuse journée, j’ai fait la capture d’un saumon de 29 lb, juste en amont de la Causapscal, à partir de la rive du terrain de balle, dans une eau très vive. La soie utilisée en était une à bout calant de 30 pieds et de densité 3. La mouche, une Rusty Rat no 2/0. Le lendemain, j’ai perdu un monstre après plus d’une heure de combat, avec le même attirail. Sans mon thermomètre, je n’aurais sans doute jamais fait ces captures. Je n’aurais sans doute pas adopté la rive opposée à la Causapscal, là où l’eau était plus chaude, pas plus que je n’aurais adopté une soie à bout calant.

     Démystification d’un mythe… une soie à bout calant bien utilisée sert souvent davantage à ralentir la course de la mouche qu’à la plonger en profondeur. Le poisson en eau froide a une réaction beaucoup plus lente qu’en eau chaude. Autre élément important: le saumon destiné à migrer dans un tributaire ne le fera qu’en présence de conditions favorables, donc lorsque les températures de l’eau de la rivière et du tributaire sont similaires. Parfois, de telles conditions ne durent que quelques heures durant une journée, surtout au début de juin. 

7 juin 1999, rivière Patapédia ,Fosse « du Rocher »

     En matinée, nous parcourons cette fosse à la noyée avec une soie flottante. L’eau est à 50 °F. Aucune activité... Au passage en canot, nous observons cinq saumons, dont quatre de plus de 20 lb. Le soir venu, je retourne à ladite fosse. La température de l’eau est de 56 °F. Donc, une variation de température de plus de 5 degrés, en moins de 12 heures. Bates a déjà écrit que de telles conditions sont particulièrement propices à l’utilisation de la mouche sèche, même en début de saison. Sans aucune hésitation, j’opte pour une sèche et « patrouille » à l’aveuglette dans le secteur où les saumons ont été aperçus. Au premier passage, un saumon de 27 lb se laisse tenter.

PLUSIEURS JOURNÉES DE L’ÉTÉ 1998

     Ouf! Qu’il a fait chaud cet été-là! Même en juin! Malgré tout, les matinées nous procuraient quand même certaines joies. Le début de journée en juin, sur une petite rivière, signifiait souvent une température d’eau de 55 °F. L’activité durait jusqu’à la fin de l’avant-midi, alors que la température grimpait jusqu’à 62-63 °F. Les saumons devenaient soudainement inertes vers le début d’après-midi et ils ne se révélaient pas plus actifs en soirée, alors que l’eau était à ce moment-là de 65-66 °F. Lorsque la variation de la température de l’eau excède plus de 10 degrés en une même journée, mieux vaut opter pour une partie de cartes, un bon repos, ou un bon repas bien arrosé avec les amis, en prévision d’un lever matinal le lendemain.

     Durant ce même été, celui où je me suis finalement convaincu d’acheter un équipement de golf, écoeuré d’attendre après la pluie et un temps plus frais; j’ai fait l’acquisition d’une soie à bout intermédiaire. Le bout de cette soie est translucide comme un bas de ligne. Les nuits étaient chaudes, les journées torrides. À 4 heures du matin, la température des rivières était de 68-70 °F, atteignant parfois les 74-76 °F en fin de journée. L’activité des saumons sur la Matane (voir note en bas de page) se limitait à de brèves incursions vers les mouches lancées dans leur direction, sans jamais percer l’eau (sauf pour quelques « cas » quotidiens dont il importe peu de faire mention dans ce texte). J’ai alors tenté l’expérience de ma fameuse soie à bout intermédiaire (plongée extrêmement lente visant surtout à briser le fil de surface de la rivière). Après trois jours, cinq saumons s’étaient laissé tenter par cette offrande. En eau chaude, il est approprié de faire plonger sa mouche sous le fil d’eau chaude de la surface de la rivière.

25 Septembre 1995, rivière Miramichi

     Nous sommes sur une fosse située à quelques kilomètres en amont de Blackville. L’eau est basse et froide, à moins de 50 °F. J’attache une grosse Mickey Finn sur mon avançon. Le guide me regarde et rit comme « pas possible ». « Bon... le ti-cul de touriste québécois veut s’amuser! », qu’il se dit. Pourtant, après une « drop » dans la fosse, trois saumons s’étaient laissé tenter! Je venais de détruire le culte de la petite Green Machine!!! La taille et la couleur de la mouche sont davantage une question de température d’eau que de niveau d’eau. Une grosse mouche vive sera aussi appropriée au printemps qu’en automne, alors qu’une petite mouche sobre sera très efficace en eau haute estivale.

Éthique

     Les lignes qui précèdent font fréquemment mention de l’utilisation de soies à bout calant. Ce type de soie est un engin de pêche légal, tout comme certains types de mouches moins traditionnelles, tel que le tube fly à tube de laiton, tout à fait légal (cf. Avis formulé par Jean-Pierre Dorion du MEF, 1998). Au cours des dernières années, nous assistons à un débat malheureux sur l’utilisation de ce type d’outils. Malheureux, parce que certains en font un usage irraisonné. Ces outils font pourtant partie de l’attirail du pêcheur. Leur utilisation peut être malicieuse, mais est généralement raisonnée. Une minorité s’en sert malheureusement de façon déraisonnable, et souvent inconsciente. Le meilleur parallèle qui me vient en tête est celui d’une automobile. Est-il raisonnable de conduire à 100 km/h dans une zone résidentielle? Non! L’inconscient qui le fait sera ramené à la raison, soit par la justice, soit par un père de famille soucieux de la vie de ses enfants.

    D’une manière ou d’une autre, l’utilisation d’une soie calante dans une situation printanière où la densité de saumons est minime ne présente aucun risque. Une telle utilisation dans une fosse de rétention en période d’étiage ou automnale représente, d’un point de vue éthique, une pratique inacceptable. Les soies modernes offrent différentes densités de plongée permettant d’atteindre les objectifs sportifs de notre art, sans représenter une menace pour les concentrations de saumons. Il importe d’en faire un usage judicieux et raisonné. Dans une situation que nous jugeons inacceptable, notre devoir est de faire connaître notre réprobation. Nous ne pourrons cependant jamais modifier les comportements malicieux; ce domaine est du ressort de la justice.

Conclusion

     Tout sport ou activité comporte sa dose de défis. Pour le skieur, il s’agira de descendre la pente la plus abrupte, ou de descendre le plus rapidement. Pour le chasseur, l’orignal trophée sera le summum de sa vie. Pour le hockeyeur, jouer dans une équipe de la ligue nationale et, ultimement, remporter la coupe Stanley, comblera sa vie de joie (et de dollars). Plus simplement, le cueilleur de champignons sera à l’apothéose en trouvant une zone peuplée de morilles. Le marcheur sera comblé, arrivé au sommet du mont le plus haut. Le golfeur visera, dans la plupart des cas, jouer près de la normale (dans mon cas, surtout éviter de perdre plus de six balles dans les trous d’eau du parcours!).

     Le saumonier ne diffère pas des autres. Il vise à se mesurer à Salar, aussi souvent que possible. Il en rêve l’hiver. Le printemps venu, il se réveille aux petites heures du matin, avec en tête sa dernière prise, le gros saumon perdu l’été précédent… ou ceux qu’il affrontera dans quelques semaines… Pour y arriver il puisera dans son ingéniosité la plus profonde. Il procédera à la graciation lorsque la ressource le requiert, afin de préserver cet héritage pour lui et ses enfants; il consultera tous ceux qu’il connaît; il lira tout ce qui s’écrit; il appréciera ceux qu’il juge nobles… et répudiera ceux qu’il juge nuisibles à son sport préféré. À nous de faire en sorte que les techniques nous permettant de rencontrer notre idéal ne deviennent pas les outils de destruction de notre passion!

     Note : L’utilisation des soies plongeantes ou intermédiaires est maintenant interdite sur la rivière Matane.

Références

» Texte et photos: Pierre Manseau (2012).
» FQSA.
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