Saumon Atlantique ; Montaison d’Atelier... par Denis Saint-Yves

     Je ne me risquerais pas à dire quel est le saumon le plus beau: celui que Jean-Paul Dubé tient au bout de sa ligne sans pouvoir prédire qui, de l'homme ou du saumon, l'emportera, ou celui que Jean-Paul Dubé tient au bout de sa gouge de sculpteur, sans pouvoir non plus prédire qui l'emportera dans cet élan irrésistible vers l'absolu de la forme! C'est là un risque que je ne suis pas prêt à courir, les deux saumons m'apparaissant la beauté même, se débattant sans jamais cesser, même dans l'immobilité ... vitesse inversée.

     Quand Jean-Paul Dubé ouvre la porte de son atelier, il s'y engouffre une montaison. Là, l'artiste prend sa gouge comme une perche. Là, un coup de l'outil bien placé devient un lancer bien placé sur la fosse aimée ... et ainsi de suite jusqu'au coup final qui fait littéralement jaillir le saumon hors de l'eau « la sueur » de la création! Le bois, la chair, bien malin qui se risquerait à les comparer...

L'ENTREVUE

Saumon Atlantique ; Montaison d’Atelier… Jean-Paul Dubé
     - L'histoire de la sculpture du saumon atlantique est toute autre que celle de la sculpture du canard. On sait que la sculpture du canard a commencé comme atout sportif et qu'elle est devenue, dans certains cas, avec le temps, un art particulier fort prisé de la part des collectionneurs. La sculpture du saumon, quant à elle, ne répond pas à la base au critère sportif, bien qu'il serait peut-être intéressant de tenter quelque expérience en ce sens! Alors, pour vous, cette histoire tient à quoi?

     La sculpture du canard, de l'oie et surtout de la bernache et des oiseaux de plage a connu une vogue extraordinaire au siècle dernier et dans la première partie du vingtième siècle. Il s'agissait de leurres (decoys) pour attirer le gibier à plume que l'on chassait, mais certains se sont tellement distingués dans leur création que c'est devenu une forme d'artisanat, peut- être même la plus importante du folklore américain. Quelque-unes de ces vieilles pièces se vendent d'ailleurs à un prix tel qu'il faut croire que des collectionneurs se départiraient du « Penseur » de Rodin et y ajouteraient peut-être le « Baiser » pour posséder un « decoy » de Crowell, Shang Wheeler, Shourdes, Perdew ou des frères Ward. Il se fait encore beaucoup de ces leurres qu'on présente à l'un ou l'autre des nombreux concours annuels qui se déroulent ici ou chez nos voisins du Sud, mais ils sont maintenant sculptés avec tant de maîtrise et de finesse qu'après en avoir payé le prix, l'acquéreur n'a guère le goût de leur faire remplir leur rôle initial. N'étant pas chasseur, mes oiseaux sont ceux que les différents concours classifient comme « décoratifs ».

     Quant à la nature d'une sculpture, je crois bien qu'il s'agit avant tout d'un mode d'expression déjà utilisé, tout comme la danse, chez les peuples primitifs. Mais elle implique aussi le désir de créer quelque chose. On choisit de reproduire un objet, un animal parce que sa forme est attrayante ou pour ce qu'il représente pour nous. C'est aussi une forme d'évasion sans pareille: la création d'une pièce est, par moments, une activité tout à fait absorbante, mais elle n'exige pas constamment une attention totale. Elle permet alors de laisser errer son imagination de sorte que parfois, l'artisan se retrouve bien loin de son atelier. Ainsi, combien de fois mon épouse a dû s'égosiller à répéter son appel au dîner; c'est que, tout en façonnant un saumon, je peux bien être à lancer une « Blue Charm » sur la fosse favorite d'une des superbes rivières que j'ai connues.

     Cela explique en partie pourquoi je fais des saumons (sans mentionner le fait que la pingrerie du MLCP nous laisse tous sur notre appétit). Mais je dois dire d'abord que je n'ai rien innové: on a trouvé un saumon dans les Pyrénées qui avait été sculpté dans un os de renne, il y a douze mille ans. Le grand corps en fusée du saumon, acquis au cours des siècles à combattre les pires rapides des rivières, donne une impression de puissance qui incite à le reproduire sur bois dans une de ses contorsions défensives qui permet de donner de la vie à la sculpture. Et que penser en plus des douces rêveries que cette activité provoque?

Saumon Jean-Paul Dubé
     - En entrant chez vous, j'ai été frappé, croyez-moi, par un certain « monstre » prenant ses aises dans votre salon. Quelle est son histoire?

     L'été dernier j'ai reproduit un saumon de 44 livres qu'une dame avait capturé à « Middle Camp » sur la Cascapédia. Il mesurait 47.5 pouces et avait une circonférence au tour de poitrine de 17.5 pouces.

     Je dois avouer avoir été intimidé devant la tâche qui m'attendait quand j'ai placé sur ma table de travail le bloc de bois découpé à la scie à ruban et tout prêt pour commencer la sculpture. Et puis, à bien y penser, un saumon de 40 livres et plus est pour le pêcheur à la ligne ce que devait être la Toison d'or pour Jason et ses Argonautes.

     Il s'agit du plus grand saumon que j'ai sculpté jusqu'à maintenant mais je me souviens d'un autre, il y a une quarantaine d'années, qui devait faire les trente-cinq livres. Celui-là, je l'avais taillé dans une énorme bille de « Balm of Gilead » et sans le bénéfice d'une scie à ruban; un travail à la hache et à l'herminette qui avait nécessité le renouvellement de plusieurs couches d'épiderme sur mes mains! J'en étais quand même plutôt fier mais il s'est envolé en fumée lors de l'incendie d'un camp de pêche que j'avais sur la Ristigouche. Pour revenir au saumon que la petite dame a amené au sec en une heure et demie, j'ai pris environ un mois à le faire. Il faut dire que je m'obstine à faire mes saumons tout d'une pièce. Je pourrais bien ajouter les nageoires après avoir donné la forme voulue au bois, ce qui serait une bonne économie de bois et de découpage, mais que voulez-vous, on a de ces berlues qu'on débite complaisamment, sinon rationnellement en vieillissant. Il reste que l'incision des écailles à la gouge est un travail très long et que l'application des couleurs constitue un véritable défi pour l'amateur que je suis.

     - Y a-t-il, à votre connaissance, d'autres sculpteurs qui se consacrent à la sculpture du saumon atlantique?

     Tout récemment, je me suis procuré le nouveau livre de Bob Berry, « Fish Carving », qu'on dit être le premier sur le sujet. Il y montre comment faire des truites, des perches et une variété de poissons tropicaux à coloris superbe, mais il ne parle pas du saumon. Aussi, autant que je sache, je pourrais bien être le seul à le faire.

     - Votre champ d'activités ne se limite pas à la sculpture du saumon atlantique. Parlez-nous donc des autres espèces animales que vous aimez et reproduisez sur bois.

     J'ai commencé à m'appliquer plus sérieusement à la sculpture au début des années 1970 et, suivant en cela les conseils de mon ami Milton Weiler, un artiste de réputation internationale, je faisais exclusivement des canards et des oiseaux de plage. En 1979, j'ai eu une agréable et surtout fort encourageante surprise quand un bécasseau à échasses m'a rapporté un premier prix et une gélinotte huppée une mention honorable, au National Decoy Contest à Toronto. Comme il s'agit d'un concours international, c'était aussi une occasion de rencontrer de grands sculpteurs et d'examiner leurs oeuvres.

     Il serait bien souhaitable d'avoir ici un regroupement d'amateurs s'intéressant à cette discipline. On pourrait alors envisager obtenir, par les programmes d'éducation aux adultes ou autres, que des cours soient donnés. Ceci permettrait à des dizaines d'adeptes de réorienter leurs loisirs et de les agrémenter tout en réalisant des revenus d'appoint assez appréciables.

     Le monde des oiseaux en est un de grâce, de couleur et de chanson et il n'est pas étonnant qu'il ait été de tout temps une source d'inspiration pour les artistes, peintres ou sculpteurs. Ici encore, comme avec le saumon, il n'y a pas que l'attrait esthétique de la forme, du coloris ou du mouvement qui soit une invitation à les reproduire. Pour le sculpteur-rêveur (et il doit être en grande majorité), il y a peu de représentants de la gent ailée qu'il puisse façonner sans être ramené en imagination à des situations ou expériences qui ont enjolivé sa vie.

     Pour ma part, si je fais un « plongeon » (huard), par exemple, je me retrouve au Lac Huard où j'entends son cri étrange, mystérieux, un peu troublant et, par association d'idées, je suis à la chasse, à la pêche... en pleine nature, quoi. Puis je sculpte un tourne-pierre et je me revois à Pointe-à-la-Carde, par un frais matin de septembre, observant tout un voilier de ces jolis petits échassiers courant sur les sables humides d'une marée descendante en renversant les petites pierres, à la recherche de nourriture, avec une fébrilité qu'on associerait à celle d'une fourmillière.

     Je crée ensuite un canard pilet et je suis sur la Matapédia, où s'y retrouve une famille, année après année, sur la pointe aval d'une petite île tout près de l'Anse-au-Martin- Pêcheur. Un jaseur des cèdres me ramène sur la Bonaventure où j'en vois souvent. Et pour m'éviter des «frais de voyage», sans doute, des pics dorés («Flickers») reviennent toujours à leur nid dans l'énorme érable à Giguère face à une fenêtre de mon atelier où, toujours, ils sont évincés par ces exécrables étourneaux sansonnets.

     À moins de 1500 pieds, au bout de la petite rue où est ma demeure, il y a une longue crique que différentes espèces de canards visitent mais, invariablement, un couple de sarcelles à ailes bleues en fait sa demeure et en exclut les autres. Je vois là régulièrement des superbes pluviers kildir et d'autres à collier, des grands et des petits chevaliers à longues pattes jaunes, bien des sous-espèces de bécasseaux, des butors américains, des râles, des bihoreaux à couronne noire et, bien sûr, des goélands. Sur la berge, un carouge à épaulettes plonge furieusement vers moi pour m'éloigner de son nid. Dans le champ voisin, il y a un couple de goglus si distincts dans leur attrayant plumage et, de retour chez moi, il y a les rouges-gorges qui se sont partagé le terrain en trois territoires bien délimités. En plus, il y a les visiteurs occasionnels que sont les tangaras écarlates, les tourterelles tristes, les gros-becs, les hirondelles des granges, les colibris à gorge rubis, les jaseurs et même de jolies crécelles américaines.

64 Pound Salmon

  • 60 Pound Salmon, Mike Crosby, In August of 1988
Mike Crosby, In August of 1988.
sculpture d'oiseau Jean-Paul Dubé
     C'est tout un petit monde très visible, animé, mélodieux et pourtant, je me demande si j'aurais appris à le voir, d'abord, puis à l'observer, n'eut été mon goût de vouloir les sculpter.

     La sculpture prend tellement de mon temps que je ne voudrais pas risquer de m'en lasser. C'est pourquoi j'y amène de la variété. Présentement, je suis à faire trois chevaux: un arabe, un percheron et un clydesdale. Entre-nous, y a-t-il chez les quadrupèdes un sujet plus beau que le cheval? Mon écurie cependant n'en contiendra pas plus que ça parce que c'est très difficile: tous ces puissants muscles qui courent sous leur peau, il faut les reproduire, chacun à sa place et, pour une raison ou pour une autre, mon épouse ne me permet pas d'entrer un modèle dans mon atelier.

     L'art se veut reproducteur de beauté et peu de peintres et de sculpteurs n'ont jamais tenté de faire un nu. C'est un sujet fort attrayant qui peut aussi inciter l'imagination, cette « folle du logis », à courir à bride abattue. Il en résulte certes de plaisantes rêveries, mais aussi l'apparition de taches rouges sur le tilleul qui auront vite fait de rappeler au sculpteur qu'un manque de concentration peut lui faire « chacoter » ses doigts aussi bien que son bois!

Références

» Propos de Jean-Paul Dubé recueillis par Denis Saint-Yves.
» Photos Marien Jomphe, Stéphane Porlier, Jean-Pau Dubé.
» Salmo Salar #18 Novembre 1989.

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