Saumon, Côte-Nord, Anticosti, Gaspésie par Jacques Juneau

     Sur une centaine de rivières à saumons au Québec, une cinquantaine d’entre elles méritent vraiment d’être visitées. Pour ceux qui connaissent les rivières de la Côte-nord, de la Gaspésie ou de l’île Anticosti, le mot « saumon » évoque une grande magie. Ces trois régions contiennent les rivières les plus représentatives de ce qu'est la meilleure pêche au saumon Atlantique au Québec.

Entrée en rivière

Saumon, Côte-Nord, Anticosti, Gaspésie par Jacques Juneau
     C'est en juin que les gros saumons de trois ans arrivent dans nos rivières, suivis par les saumons de deux ans et, en juillet, des saumons de un an appelés « madelinots », que les anglophones nomment « grilse ». Habillé d'une livrée argentée, le saumon Atlantique arrive dans « sa » rivière, après un séjour en mer qui l'a rendu gras. Il est parfois infesté de puces de mer, qui ne vivent que 48 heures en eau douce, mais dont la présence peut indiquer au pêcheur qu'il s'agit d'un saumon frais, un peu plus motivé à saisir l'artificielle. Son séjour en eau douce transforme le poisson en quelques semaines et il revêt bientôt une parure nuptiale colorée.
 
     Lorsque l'eau est basse dans la rivière, le saumon ne peut pas la remonter facilement et il reste bloqué dans l'estuaire. Un volume suffisant du débit d'eau et une marée haute le précipite dans sa course. Il met toute son énergie à vaincre le courant et les divers obstacles, mais il doit se reposer dans certaines fosses, appelées « fosses de stationnement ». Fréquentées depuis longtemps, ces fosses sont maintenant bien identifiées et leur nom fait habituellement référence à l'histoire de cette rivière ou à la pêche au saumon qu'on y a pratiqué.
 
MORPHOLOGIE DES FOSSES
 
     On reconnaît une fosse par une plus grande profondeur de la rivière où le courant ralentit suffisamment pour permettre au saumon de se reposer. Le jeu du courant nettoie à la fois le lit de la rivière et accumule des obstacles naturels qui peuvent protéger le saumon des prédateurs. On divise habituellement une fosse en trois parties: la tête, le milieu et la queue. La tête de la fosse est bien oxygénée et c'est là que les saumons se tiennent, prêts pour leur prochaine étape. Leur comportement est nerveux, ce qui peut les rendre agressifs, même envers une artificielle.
 
     Dans le milieu de la fosse, l'activité est fréquente. Certains saumons marsouinent, d'autres sautent carrément hors de l'eau, suscitant les cris d'excitation des observateurs. Ces gros géniteurs, habités par l'instinct de reproduction, sont souvent agressifs envers les saumons rivaux qu'ils cherchent à dominer. Difficiles à attraper, ils se laissent toutefois séduire par de grosses sèches parfaitement présentées.
 
     Les derniers arrivés se regroupent évidemment à la queue de la fosse. Fébriles et fatigués par l'effort qu'ils viennent de fournir, ces saumons se taillent une place en tentant d'évaluer la situation: ils cherchent les aires possibles de repos et repèrent les autres poissons. Puisqu'ils ne sont pas à l'abri des prédateurs, leurs décisions doivent être rapides. Malgré la mauvaise réputation de cette section de fosse, les surprises y sont souvent de taille et on peut y pêcher à la noyée.

Les tenues

     La « tenue » est l'endroit où le saumon prend position dans la fosse. Le devant des roches submergées ou immergées, le côté des plaques rocheuses et les crans de roches stratifiées sont les lieux les plus recherchés. Évidemment, quand les meilleures positions sont occupées, on retrouve alors des saumons sur les côtés des obstacles, où ils suivent le tranchant du courant, en profitant du mieux qu'ils peuvent du site. On en retrouve même sur le dessus d'une roche, quand celle-ci est profondément immergée. Lorsque l'eau est haute, des saumons sont poussés plus près des rives. Plus l'eau est basse, plus les saumons recherchent les endroits mieux oxygénés en tête de fosse, ou carrément dans les plus grandes profondeurs. De même, le matin, les saumons se reposent davantage aux abords des rives. L'augmentation de la lumière les repousse vers la sécurité des profondeurs. Durant la canicule, il faut vérifier les fosses recevant de l'eau fraîche venant des tributaires de la rivière, car le rafraîchissement semble sortir le saumon de sa torpeur, ce qui augmente d'autant les chances d'en capturer un. Il faut donc adapter ses techniques de pêche à la situation de la fosse et aux conditions d'éclairage et de débit d'eau.
 
     Si vous pêchez dans une rivière qui ne vous est pas très familière et que vous hésitez à utiliser les services d'un guide, c'est que vous n'avez pas encore compris à quel point le comportement des saumons est influencé par les conditions particulières qui régissent sa rivière. Les connaissances des lieux et des habitudes locales du saumon ne sont pas inscrites sur les panneaux indicatifs des fosses, mais elles le sont dans l'expérience d'un guide doublé d'un bon communicateur.

Techniques de pêche

     Chaque pêcheur utilise les techniques qui lui plaisent le mieux. Pour certains, la pêche à la noyée dans des fosses où attendent les saumons est plus productive. Pour d'autres, la pêche à la mouche sèche est la seule digne d'un tel combattant.
 
     Pour la pêche à la noyée, il faut rapidement apprendre à bien contrôler la « parade» de l'artificielle. C'est à dire que le lancer en amont dérive en suivant le courant et la traction sur la soie permet à l'artificielle de décrire un arc de cercle qui doit croiser le poisson convoité. Il est alors préférable que la mouche se présente entière dans le champ de vision du saumon. Pour bien contrôler cette « parade» le pêcheur doit avancer dans l'eau plus vive lorsque le courant est plus faible et vice-versa. L’artificielle doit pénétrer l'eau en douceur, sans éclaboussure ni bruit. Pour obtenir la délicatesse nécessaire, on peut retenir la soie à la fin du lancer. Pendant la parade, le bout de la canne suit le déplacement de la mouche. Il ne faut pas qu'il y ait de tension sur la soie pour conserver l'équilibre de la mouche.

Rivières à Saumon, Côte-Nord, Anticosti, Gaspésie
     Pour ferrer un saumon qui attrape l'artificielle, tout est question de synchronisation. Au moment où le saumon se retourne pour redescendre vers sa tenue et que l'artificielle va se loger à la commissure des mandibules et s'enfonce dans le cartilage, vous vous rendrez compte que la tension sur la canne augmente sans raison apparente: c'est le moment de FERRER!
 
     C'est souvent cet instant magique - quelques secondes - que laisse passer le débutant. Si vous relevez la canne verticalement en un geste puissant, vous permettez à l'artificielle de bien se fixer dans la gueule du poisson, permettant à la tension de la soie de mieux se répartir. Vous êtes en bonne position pour contrôler votre capture. Au contraire, si la canne demeure basse, vous perdez « l'effet de ressort », ce qui concentre la tension sur le bas de ligne et permet à votre prise de mieux contrôler sa fuite. Une canne haute fait relever la tête du poisson, que vous pouvez alors diriger vers la droite ou vers la gauche, en inclinant la canne de côté. Manquant de profondeur pour fuir, le poisson choisit parfois d'accomplir un saut acrobatique visant à se décrocher. Dans ce cas, il faut baisser la canne pour ramollir la soie, ce qui diminue la tension excessive, et la relever lorsque le saumon entre de nouveau dans l'eau. Ici, tout est question d'angle de la soie et de tension. De plus, vous pouvez tester l'état de fatigue votre prise en la laissant repartir, jusqu'à ce qu'elle semble moins combative (parfois elle tourne sur le côté ou semble déséquilibrée). Attention: il ne s'agit pas d'attendre que le poisson soit presque mort, ou qu'il s'échoue, si vous désirez le remettre à l'eau.
 
     Tout est plus spectaculaire si vous pêchez le saumon à la sèche. D'abord, un lancer en amont de la position, suivi d'une longue dérive sans sillon. L’artificielle est projetée au-dessus du saumon et elle doit continuer sa dérive jusqu'à ce que elle ait dépassé le poisson. Lorsque l'artificielle passe au-dessus du poisson, rien ne semble arriver, mais l'intérêt de notre gibier se manifeste fréquemment par un retournement agressif pour rejoindre l'artificielle. C'est une sensation peu commune que de VOIR un saumon s'emparer de votre sèche en éclaboussant la surface de l'eau. L’émotion ne fait que commencer car la tension sur votre canne vous ramène brutalement à la réalité. La suite de cet épisode est semblable à une capture avec une mouche noyée.

Techniques pour la Côte-Nord, la Gaspésie et Anticosti

     Le succès de la pêche passe nécessairement par l'adaptation à l'environnement. Eh oui! Selon que vous pêchez le saumon dans des rivières à géographies semblables ou à géographies différentes, les techniques ne sont pas les mêmes.

Rivières à Saumon de la Gaspésie
    Voici quelques exemples : Les rivières de la Côte-Nord sont constituées d'eau rapide. Elles sont sinueuses et leurs fosses sont étroites et accidentées. Les tenues de saumons y sont en nombre limité à cause des accidents nombreux du lit des rivières. Les déplacements le long des rives sont périlleux et limités. Le pêcheur s'installe donc dans une bonne position et « allonge » sa soie pour rejoindre les différentes tenues. Le contrôle de la dérive de l'artificielle est crucial, à cause des nombreuses variations du courant. Vue la longueur de la soie sur l'eau, la position de départ prend donc toute son importance. Elle permet d'aborder les saumons à proximité du pêcheur et de finir par les plus éloignés.
 
     La rotation, qui est à la fois une technique de pêche et un déplacement permettant à plusieurs pêcheurs de fréquenter démocratiquement une fosse, est fortement encouragée sur les rivières gaspésiennes. Les fosses sont de style « classique », longues et propices pour un grand nombre de saumons. Le pêcheur emploie une longueur raisonnable de soie et se déplace graduellement le long de la rive avec cette même longueur, afin de couvrir la fosse entière.

     Sur l'île Anticosti, les eaux des rivières sont d'une limpidité sans pareil. Elles sont peu profondes et on peut y observer le saumon dans ses moindres mouvements. Le courant de ces rivières n'a pas la rapidité de celles de la Côte-Nord, ni la force des rivières gaspésiennes. Ce courant est concentré et occupe une mince partie de la fosse. On retrouve les saumons en bordure de ce courant ou souvent près des rives. Dans le courant moins rapide, la dérive de l'artificielle semble manquer de vitesse et de « présence », ce qui n'a rien pour exciter un saumon. C'est pourquoi à Anticosti, on utilise le plus souvent la technique de la rentrée saccadée de la soie (stripper). Il s'agit d'un mouvement rapide et saccadé qui provoque l'attaque du saumon.
 
     Dans ces fosses peu profondes, le saumon parcourt rapidement la distance le séparant de l'artificielle. Ilia capture alors comme le ferait une truite. Il se ferre lui-même souvent du bout des « lèvres » avant même de redescendre vers le fond. Plusieurs ferrent à vue. Cependant, le combat est vraiment difficile car la réaction est vive, l'emprise fragile et l'eau peu profonde, ce qui incite le poisson à sauter. Ces saumons plus petits sont vraiment fringants et se débattent comme un diable dans l'eau bénite. Amen!

Mouches: Choix et chance!

     Pour ménager les susceptibilités sur l'importance du choix de « la » mouche à utiliser, je vous raconte cette anecdote. Un de mes amis - appelons-le André - accompagné d'un réputé guide, - « Claude » - arrivent à une fosse à saumons. Claude jette un regard offensé sur le véritable fouillis de mouches empilées dans la boîte d'André, pour éventuellement le conseiller.
 
     André, nonchalamment, semble piger une artificielle au hasard, qu'il attache sous les yeux incrédules de Claude. Dès les premiers lancers, André capture un gros saumon. Claude, à son tour choisit avec soin une délicate artificielle pour balayer la fosse avec grande application. Rien n'y fait. C'est au tour d'André, qui est évidemment euphorique. Il recommence à pêcher dans la fosse, avec la même mouche, et déjoue la méfiance d'un second saumon!
 
     Morale: chaque capture de saumon possède son secret et chacun a sa manière d'interpréter l'efficacité de son artificielle. Mais c'est toujours Salmo salar qui a le dernier mot!

Rivières à Saumon, Côte-Nord, Anticosti
     Vous trouverez partout au Québec d'exceptionnels monteurs de mouches internationalement reconnus. Au moment de choisir « la » mouche, des éléments pris en considération par des générations de pêcheurs de saumons peuvent vous guider. La luminosité résultant des conditions climatiques, du dégagement du ciel, de la période de la journée et d'autres facteurs peuvent vous faire choisir une artificielle de teinte sombre pour les moments plus sombres de la journée. Mais une sèche blanche se démarque bien sur un ciel bleu foncé du matin ou de fin de journée. Quand la luminosité augmente, on peut choisir des artificielles dont une partie est plus claire. Lors d'un plein ensoleillement, votre choix se portera sur des mouches aux couleurs brillantes. Lors de journées très nuageuses et même pluvieuses, n'hésitez pas à contredire ce qui précède en utilisant des artificielles montées avec des matériaux « clinquants» qui réfléchiront la faible luminosité.
 
     On considère le jaune et le vert lumineux. Le blanc est une couleur claire. Le gris est une couleur neutre mettant en évidence les autres couleurs en sa présence. Tout ce qui est monté en grande partie avec du lamé (tinseI) ou des matériaux étincelants est clinquant. Ça peut vous sembler évident, mais quand vous approchez votre main des mouches de votre boîte, ce n'est pas à ces éléments que vous vous arrêtez le plus souvent, alors qu'ils devraient être la base de votre choix.
 
     Il n'y a pas non plus de règle absolue sur le choix de la grosseur de l'artificielle. Cependant, la tendance est de choisir de plus grosses artificielles pour des niveaux d'eau plus élevés et de rapetisser ce format à mesure que le niveau d'eau diminue.
 
     On appelle avec raison le saumon « roi des poissons sportifs ». La beauté de nos rivières, la splendeur des fosses, le bruit des soies et des moulinets qui se joignent au chant de la rivière, les émotions intenses qu'on ressent au moment de ferrer vous feront vivre un moment de félicité dont la nostalgie vous poussera, souhaitons-le, à vouloir recommencer. Et rappelez-vous mon anecdote, qui démontre bien que la pêche au saumon n'est pas une science, où tout est connu: cette pêche est le royaume de l'intuition ... aidée d'un peu d'expérience!

Références

» Textes et photos Jacques Juneau (2004).
» Magazine Pêche à la Mouche.
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