Si Je n'Avais q'une Mouche ce Serait une MUDDLER par Serge J. Vincent

     La mouche se dépose dans le calme d'un remous, hésite un instant et disparaît aspirée sous l'eau, sans le moindre indice de gobage. Je ferre, d'un coup sûr mais contrôlé, ma canne s'arc-boute et la brune de quatre livres fend l'eau à la manière d'un saumon, puis danse dans les airs, frappant la surface de sa queue sur une distance de plus de dix pieds avant de réintégrer les rapides au pied du barrage de Chambly.

Si Je n'Avais q'une Mouche ce Serait une MUDDLER
     Ce n'est certes pas là le comportement d'une truite franche, mais qui peut vraiment prédire comment un poisson agira lorsqu'il est piqué au palais? Encouragé par mon compagnon Jacques, j'entreprends la rentrée qui dure près de vingt minutes.

     Témoin de ce spectacle et des cinq autres prises qui l'ont précédé ce soir-là, Fernand Grimard, un puriste de la sèche qui a toujours levé le nez sur cette mouche que j'emploie sporadiquement au cours de l'année et tout spécialement à la fin de l'été, s'est permis de m'en parler sans froncer les sourcils. Ce fut le début d'une longue, mais plaisante conversion que Fernand entreprenait.

     Ce n'est que lorsque nous avons analysé ensemble le pourquoi de ce phénomène "Muddler" qu'il a compris pourquoi ce n'était pas se prostituer que d'employer cette artificielle quand il n'y avait pas d'éclosion d'éphémères.

UNE MOUCHE À TOUT FAIRE

     Indépendamment des saisons et des éclosions, le Muddler vient en tête de ma liste d'artificielles, à cause de sa versatilité. Il combine en une seule mouche les caractéristiques des trois stades de l'insecte avec la ressemblance aquatique du méné.

     Ayant une tête construite en poils de chevreuil, il flotte avec l'apparence d'une mouche sèche du genre "stone-fly" ou encore représente une terrestre qui aurait bêtement fait une fausse manoeuvre. Un hameçon #10 ou #12 à longue tige s'y prête particulièrement bien dans ce cas. Le Muddler étant gris brun, il imite très bien les nymphes de différents insectes, lorsqu'il est submergé et tient le fond. Il se veut dans ce cas attaché sur un hameçon N° 14 ou 12.

     Péché avec une soie flottante s'il demeure sous l'eau, il imite l'insecte qui voyage vers la surface ou qui s'active, laissant présager une éclosion prochaine. Il peut à ce moment-ci être monté sur un hameçon N° 10, 12 ou 14. Enfin, le Muddler sur hameçons forts de grosseurs N° 8, 6, 4 ou 2 joue le rôle pour lequel il a été conçu, c'est-à-dire, représenter le chabot tacheté. Il ne faut ici que ramener par petits coups, pour qu'il puisse reproduire les actions propulsives du méné et cela suffira à réveiller les instincts des plus grosses truites.

     Le Muddler peut être péché en tout temps de l'année, mais atteint son sommet de productivité à l'automne quand les poissons de taille imposante se gorgent en vue d'emmagasiner une réserve de graisse pour faire face à la saison froide.

     Le "Muddler" est une mouche assez inusitée et son historique relativement moderne la classe parmi les artificielles vulnérables aux critiques acerbes des moucheurs qui puisent leur savoir dans l'antiquité.

     Un jour que Don Gapen, péchait la Nipigon en Ontario, il vit non loin de lui un Indien soulever une roche sur le bord de la rivière pour ensuite y harponner un méné. Un petit poisson à la tête plutôt applatie, au corps en fuseau et aux larges ailerons pectoraux gisait transpercé par un fourchon. Don l'a immédiatement reconnu comme étant un "chabot tacheté" de la grande famille des Cottus. L'indien lui donnait le nom de "Cocatouse" et dit à Don que c'était le meilleur appât pour capturer de la grosse truite. Ce soir-là, Don a rapporté un de ces ménés à la maison et se mit immédiatement à la tâche d'attacher une artificielle qui lui ressemblerait dans l'eau.

     Le biologiste Jean-René Mongeau, attaché au service de l'aménagement de la Faune du district de Montréal, confirma ces dires en m'informant qu'il avait retrouvé des chabots tachetés (cottus bardi) et des chabots visqueux (cottus cognatus) dans les estomacs de truites brunes et arc-en-ciel. Peu de pêcheurs les connaissent, parce qu'ils se tapissent sous les roches dans les eaux claires et oxygénées des rapides.
Il est un fait que les truites se déplaceront de plusieurs pieds pour gober les sauterelles impuissantes flottant à la dérive, et c'est le moment propice d'utiliser le Muddler péché sec. Sur les lacs à truite mouchetée, il est un des plus grands producteurs car il peut à la fois représenter une terrestre tombée des arbres ou encore, une nymphe de libellule. D'ailleurs, Don Gapen l'a conçue pour capturer les truites mouchetées de la Rivière Nippigon, et une mouchetée, qu'elle soit en rivière ou dans un lac, c'est toujours une mouchetée.

L'originale est la meilleure

     Depuis qu'il a vu le jour en 1948, le Muddler Minnow de Don Gapen a subi plusieurs modifications, mais l'originale demeure toujours en tête de liste chez les pêcheurs de grosses truites.

     Le Muddler, comme la mouche sèche Adams, souleva l'enthousiasme des pêcheurs et fabricants d'artificielles partout où elle fut introduite. Si un jour vous péchez les rivières de l'Argentine, vous pouvez y acheter une mouche appelée Morin qui est le patron original du Muddler de Don Gapen.

     Parmi les artificielles qui sont une conséquence directe des variations qu'a subies le Muddler, nous retrouvons toute la gamme des Marabou Muddler, la Missoulian Spook, le Muddler blanc, le Muddler jaune, le Spuddler (Muddler — Spruce Fly), le Letort Cricket et le Letort Hopper.

     Le patron d'origine du Muddler Minnow de Don Gapen est le suivant: Tête — Poils de chevreuil, filés et taillés en fuseau vers l'oeil de l'hameçon pour ainsi former un semblant de tête aplatie. Ailes — Poils d'écureuil gris attachés en arrière de la tête à un demi-pouce de la courbure de l'hameçon. De chaque côté des poils de queue d'écureuil, sont fixées des ailes en plume de dinde marbrée. Corps — Lamé (tinsel) doré étroit. Queue — Morceaux de plume d'aile de dinde tachetée se terminant à l'égalité du bout des ailes. Le Muddler est aussi  la mouche miracle que j'utilise pour l'achigan et elle s'avère la meilleure que je connaisse à date pour les crapets. Jacques Authier s'en sert pour capturer la la-quaïche argentée et André Croteau pour faire la barbe à ses compagnons.

     Joe Brooks, un des plus grands amateurs de pêche à la mouche, classait le Muddler au sommet des artificielles. Quant à moi, tout compte fait, si je n'avais qu'une seule mouche, ce serait une "Muddler Minnow"!

Références

» Texte & Photos: Serge J. Vincent (Août 1974).
» Magazine Québec Chasse & Pêche.

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