Un Saumon par la Queue par Serge J. Vincent

     Sur la grève repose le roi des salmonidés. Il a rendu l'âme aux mains de mon guide, qui l'exécuta avec un bout de branche prélevé sur les lieux. Ce fier saumon a tenté, mais en vain, de se dégager des mailles de la gigantesque épuisette dans laquelle Lionel l'avait si adroitement glissé. C'était le premier saumon que j'avais réussi à maîtriser à la mouche, mais le rituel m'avait laissé sonqeur. La fin tragique de ce grand batailleur, victime d'engins emprisonnant qui sont réservés aux plus communes des espèces de la gent aquatique, n'avait pas sa raison d'être.

     Voyant que j'avais en peu de temps suivi à la lettre ses conseils, Lionel s'excusa et entreprit de localiser un saumon pour un confrère. J'étudiais cette masse inerte qui, quelques instants auparavant explosait d'énergie, quand me vint l'idée de mettre à profit une technique que Lee Wulff avait décrite dans un de ses livres. Sa technique consistait à capturer le saumon par la queue, à la main, c'est-à-dire l'empoigner solidement pour le soustraire à la rivière.

     Fort de mes quinze années d'expérience à la mouche et du fait que mon guide était absent, je choisis de tenter l'expérience. La technique me paraissait simple, et le saumon qui a fait face à l'artillerie du pêcheur a, j'en conclus, droit à une certaine considération lorsqu'il cède, exténué, après un valeureux combat.

     Je sautai dans la flotte et entrepris l'attaque. Le troisième lancer frappa droit au but, le saumon prit la "Butterfly" et piqua du nez pour s'en débarrasser. Un, deux, trois sauts majestueux, le moulinet chantait de ses verges de "backing" entraînées dans la course désespérée de la torpille argentée. Mais, après une vingtaine de minutes, mon adversaire montra des signes de fatigue. Je le guidai vers moi, et à deux reprises il tenta de s'échapper.

     La tension constante et la résistance que je lui offrais lui étaient devenues insupportables et il fut contraint de s'approcher à ma portée. D'un coup, je l'empoignai par la queue et, serrant de toutes mes forces, je soulevai le vaincu et le transportai triomphalement vers la berge. Je venais de servir une leçon à ce grand voyageur des mers en le matant avec ma main.

     Converti à cette méthode, je me suis mis à la répandre en prêchant ses qualités de "sportsmanship" et même ses raffinements de vrai retour aux sources. Cependant, les scènes que mon épouse a captées sur pellicule au cours de ce manège m'ont révélé que la technique que j'avais employée de bon coeur n'était pas celle prescrite; dans l'excitation, comme tout bon débutant, j'avais oublié les régies établies et m'étais fourvoyé dans 'la façon de procéder.

     Vous avez peut-être décelé mon erreur dans la séquence de photos, mais dans le cas contraire et pour les non-initiés, je passe à la critique en énonçant ce principe:
     Tout « Salmo salar » qui se voit empoigné par la main de "l'homo piscator", se perdra dans la plupart des cas si la paume de ladite main touche la queue". Examinez bien la photo, remarquez la position de ma main et comparez avec les autres photos. Vous avez reconnu mon erreur, moi aussi et je m'en repens. J'ai cependant la ferme assurance que le prochain saumon sera l'objet d'une technique mieux étudiée et sans merci.

Références

» Texte et photos Serge J. Vincent (1975).
» Québec Chasse & Pêche
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