Une Pêche au Saumon sur la Rivière Jacques-Cartier en 1816

"Chroniques de chasse, de pêche et de vie galante, en 1816-1818"

     Suivant l'exemple de mes compagnons, je descendis et j'aperçus une route, à vingt pas de nous qui menait dans la forêt. Le major qui suivait des yeux mes regards me dit "sotto voce" comme pour refréner ma curiosité: "Restez tranquille encore une minute voulez-vous! Vous allez bientôt la voir cette rivière". Je me demandais qui allait prendre soin de nos voitures lorsque nos aides surgirent soudain de cette route que je venais d'apercevoir. Nos compagnons avaient également mis pied à terre et chevaux et voitures furent confiés aux valets. Le major sortit nos perches de la calèche et au signal de départ, je pris la mienne sur l'épaule et suivis le capitaine Griffith et Monsieur Hamilton tandis que le major ouvrait la marche, fredonnant une complainte irlandaise avec une richesse d'humour et de style que seul un natif de la Verte Erin peut donner à une chanson.

Une Pêche au Saumon sur la Rivière Jacques-Cartier en 1816
     À ma grande surprise, je vis que cette route n'était que le sommet d'un amas de sable amené par le vent et conduisant à la rivière. On ne voyait pas l'eau du haut de ce précipice, pas avant d'être rendu à mi-chemin où l'on découvrait le paysage. Un détour imprévu de cette colline fragile présenta soudain un tel coup d'oeil que je restai cloué sur place par enchantement.

    Comme le dirait monsieur George Robin, l'éloquent et savant commissaire-priseur: "il faut le voir pour le croire", et ma pauvre plume est incapable de rendre toute la beauté et la grandeur de cet endroit de la rivière. Ces rapides grandioses coulent du nord au sud et se jettent au fleuve à neuf milles du pont de péage où nous nous trouvions.

     Après m'être réjoui l'oeil de ce paysage romantique, je suivis mes compagnons au pied de la colline où le major attendait pour me conduire lui-même à la maison de péage de l'autre côté de la rivière. Le pont réunissant quelques chalets éparpillés aux sommets des bancs de sable des deux rives est plutôt primitif mais extrêmement pittoresque. J'ai dit que le bord de ces bancs de sable est comme un précipice; pour être plus exact je devrais dire que les flots impétueux coulent eux-mêmes à travers une paroi verticale de granit solide. Malgré la longue descente, nous étions quand même à trente pieds au-dessus des eaux dont la largeur à cet endroit n'est que d'une centaine de pieds.

     Ayant rejoint le major et ayant jeté un coup d'oeil rapide au pont rustique, il me prit le bras et m'amena en plein milieu du pont. Il me fit regarder à gauche et à droite, puis me dit de fixer un plateau de roches sous l'eau. J'obéis aux instructions bien que je ne comprenais guère son anxiété croyant qu'il me prenait pour un hydromètre. "Ne voyez-vous rien?" me demanda-t-il, avec impatience. Je répondis que j'apercevais bien une foule d'objets sous la surface de l'eau mais que je ne savais pas au juste ce que c'était.

    "Mais ce sont vos saumons, voyons!" répliqua-t-il. Ils étaient là, cher lecteur. Ce fut une vision nouvelle pour moi, et "certes" je ne l'oubliai plus. Ils étaient là, pêle-mêle, centaines pardessus centaines, dans ce bassin profond. Mais hélas! pour tout pêcheur au saumon qui le voyait, le roi des eaux se tenait hors de portée de toute perche, ligne, filet, piège, harpon ou attirail quelconque. La vue de tant de saumons rassemblés dans le même petit coin, bien que tentante, était extrêmement intéressante et valait à elle seule de traverser l'océan.

    D'autres attractions toutefois nous attendaient et le major ne perdit pas de temps à me le faire savoir. "Le lunch et la veuve nous attendent, mon garçon, et par le diable! allons vite voir "l'hôpital" me dit-il pour m'arracher à la vue des saumons. Laissant la faune de cette belle rivière à sa sécurité et à son plaisir, nous passâmes sur le pont. En approchant de la maison de péage, une dame en noir, à l'air réjoui, sortit soudain, flanquée de deux grands enfants et suivie d'une demi-douzaine de marmots qui sortaient d'une petite maison blanche; elle accueillit tout le monde très cordialement.

    On voyait que cette fascinante veuve avait beaucoup d'estime pour le major, et vice versa, parce que la réception de cette belle hôtesse était aussi sincère et gracieuse qu'un fils d'Irlande peut le souhaiter. Passés les saluts et les compliments d'usage, nous prîmes possession de nos chambres dans cette maison fort propre et plus que confortable. Notre salle de séjour donnait sur la rivière et avait l'allure du parfait cabinet - un endroit rêvé pour un pêcheur - et du boudoir idéal où un homme voudrait finir ses jours. Le major et moi occupions une petite chambre à deux lits, adjacente à ce salon, tandis que nos compagnons avaient la leur de l'autre côté de la cuisine. Les arrangements conclus, nous donnâmes l'ordre de préparer le repas et pendant que nos valets déballaient cantines et victuailles nous commençâmes à assembler nos cannes car le major voulait visiter son lieu préféré de pêche avant le dîner.

    Lorsque nous étions sur le pont, il avait parlé de visiter l'hôpital et de voir la veuve mais je me demandais encore ce que l'hôpital avait à faire avec la veuve, ou la veuve avec l'hôpital. En assemblant nos perches, je me risquai donc à demander au major s'il avait vraiment l'intention de visiter des malades à un hôpital quel-conque? Il me fit un grand sourire et me fit comprendre qu'il donnait ce surnom à un petit plan d'eaux tranquilles - en fait la première fosse à saumon, au-delà du pont où les poissons se reposaient de l'ascension des nombreux rapides et bouillons depuis le fleuve. "Vous allez voir comme il est beau mon hôpital! Mais vous n'y verrez pas de poisson malade, soyez-en assuré, 'parce que la "saison"est bonne.

    Après avoir fait honneur aux côtes de boeuf froides et au pâté de tourtes, dûment arrosés de blonde bière Hodgson bien glacée, nous commençâmes à penser passer à l'action. J'étais à garnir mes poches de l'attirail nécessaire lorsque j'aperçus le major en train de remuer une couenne de lard et de la térébenthine dans un petit bol d'étain. J'appris vite que ce mélange savoureux était destiné à protéger nos visages et nos mains des attaques de maringouins et d'une sorte de mouche noire assoiffée de sang dont les assauts infernaux font que tout Jos Nouveau Venu, à sa première excursion en forêt canadienne, est sucé à blanc par ces impitoyables envahisseurs du confort et du repos de l'homme.

    Le major, toujours soucieux de sa tranquillité et de celle de ses proches, avait découvert les vertus de ce baume qu'il nous préparait. Il faut admettre qu'une couche épaisse de gras de lard et de térébenthine n'est pas la pommade la plus odoriférante qui soit et plusieurs lecteurs préféreront sans doute le Rowland's Kalydor ou le Warren's Milk of Rose; de toute façon ce vilain onguent valait mieux que les funestes conséquences qui s'ensuivent si on n'y prend garde. Et je parle d'expérience puisqu'un an environ après cette excursion, au mois de mai, j'accompagnai un ami, l'actuel Barrack Master de Québec, qui allait reconnaître différents endroits de la rivière, histoire de s'assurer de la présence du saumon et de la truite. Or je n'avais pas apporté d'antidote pensant bien que ces insectes maudits n'étaient pas encore arrivés.

    Je payai chèrement cette imprudence. J'avais apporté une canne à truite et je trouvai à m'occuper jusqu'au soir. Je n'arrêtai pas de sortir la truite et de me taper le visage. L'excitation du sport ayant diminué je me sentis vaguement endolori autour des yeux et du nez et regagnai la maison de péage. Là, je vis bien que mes traits avaient grossi. On m'appliqua du vinaigre et du brandy et on me mit au lit, fort fiévreux. Le lendemain matin, tous les traits du visage étaient disparus sous l'effet d'une enflure inquiétante. Je ne voyais plus rien. Aussi me ramena-t-on dans cet état à la garnison. Un ami trop aimable compara mon visage à un énorme plum-pudding mal cuit.

     En fait, je fus en piteux état durant une semaine. Merci au docteur Lloyd de l'Artillerie Royale, qui a nourri ses sangsues à mes dépens et qui m'a rapidement guéri grâce à des applications de goulard et de lotions rafraîchissantes. Que cet incident malheureux serve de leçon aux pêcheurs néophytes qui s'aventurent le long d'une rivière à saumon au Canada.

     Je disais donc qu'une fois ce cosmétique prêt, nous en recouvrîmes abondamment visage, cou, mains et poignets; un mouchoir bien noué autour de la tête, des oreilles et de la gorge nous protégeait de nos ennemis ailés. Toute l'opération suscita beaucoup de plaisir et je suis certain qu'on n'avait jamais vu quatre bouffons semblables partir à la pêche. Le fidèle valet du major, Dan, couvrait l'arrière-garde, portant le panier de pêche, la gaffe et l'épuisette. Au bout du pont que nous traversâmes, reposant sur le tablier, une échelle permettait de descendre au plateau de granit qui formait le vrai rebord de la rivière.

    Nous descendîmes sur ce roc solide et suivîmes le major environ un demi-mille en bas du rapide, à travers branches et bruyères, jusqu'à une merveilleuse nappe d'eaux calmes où il fit halte. "Sortez vos mouches, mes garçons, c'est ici l'hôpital! Et bonne chance". Il nous encourageait à sa façon. Vous pouvez croire qu'on ne mit que peu de temps à obéir. Le capitaine Griffith fut le premier à s'exécuter, à quelques verges d'où nous nous trouvions, le major et moi. Au troisième ou quatrième lancer, il fera un saumon qui cassa aussitôt la ligne, au grand regret du pêcheur. "Doucement, cria notre Mentor, ne les serre pas de trop près, laisse-les filer, dit-il, je te parie que tu vas en prendre un en moins de temps que tu ne vides un verre de whisky".

    Je n'étais pas fâché d'avoir à mes côtés un instructeur aussi capable et expérimenté, parce que je pouvais avoir de lui aide et conseil en cas de grand besoin. A dire vrai, j'appréhendais un peu de manier une si longue perche et un si lourd attirail et le tout me semblait infiniment plus embarrassant que ce que j'avais l'habitude d'utiliser si bien que je désespérais de réussir quoi que ce soit. Je suggérai au major d'aller m'essayer à lancer à quelques verges de là, avant de commencer dans sa fameuse fosse. Aussitôt dit, aussitôt fait. J'eus la surprise agréable de trouver ma perche plus maniable que prévu: en fait j'étais renversé par la facilité, la légèreté et la précision avec laquelle je pouvais lancer la mouche. Ayant repris confiance, je rejoignis le major qui avait complaisamment surveillé de loin mes essais. D'un signe de la tête encourageant, il m'indiqua l'endroit précis de la nappe d'eau où il me conseillait d'effectuer mon premier lancer. Avec précaution et en tremblant je lançai une première fois: "Bien! C'est un beau lancer! Par le diable, c'est - pas mal pour un jeune blanc-bec!" et d'autres commentaires du genre saluèrent cet effort.

     Soudain - je n'oublierai jamais cet instant, dans un léger tourbillon, presque sous un rocher - un poisson splendide vint à la mouche et se ferra. Vite, il repartit au large à un train d'enfer; il m'avait dévidé presque vingt-cinq verges de ligne lorsqu'il jaillit hors de l'eau, se débattant de son mieux pour se déprendre. J'avais de la chance, il s'était bien pris, et comme je savais avoir une bonne ligne, je pouvais me permettre un peu de fermeté. "S'il saute encore, dit le major, donne-lui une tête, sinon il va casser ta ligne d'un coup de queue". Ce fut une bataille rangée; mais j'avais un vieux renard à mon côté pour refréner mon impatience et grâce à lui je noyai mon poisson. Il le sortit de l'eau à ma place.

    Le saumon pesait presque dix livres. J'étais, on se l'imagine, assez fier du résultat. Je ne connais pas de sensation, attendue avec autant de délices, qui égaIe la capture d'un saumon. Pour le jeune homme que j'étais alors même passionné de la pêche, il est difficile sinon impossible de décrire cette sensation de prendre son premier saumon. Je débordais de tant de joie que je pense m'en souvenir jusqu'à mon dernier souffle.

    Le major y alla de ses compliments louant mon habileté, ma patience et ma sûreté de poigne; il était fier de son pupille et tous ses compliments et ses encouragements, comme si un fervent disciple en avait besoin, firent de moi à compter de ce jour un pêcheur chevronné. Je mis beaucoup de temps à retrouver mes esprits. Comme je brûlais d'assister à une leçon magistrale, je suppliai le major de me laisser à moi-même et de travailler un peu à son tour. Au lieu de se chercher un autre endroit pour lancer la: mouche, "III Gran’ Maestro" se mit à l'oeuvre une verge ou deux plus bas que l'endroit où j'avais pêché.

    Au lieu de serrer la rive droite, le major lança en travers de la rivière sous un rocher en surplomb. Son lancer fut extraordinaire, à une distance presque incroyable. La mouche tomba avec une légèreté et une précision que je ne revis plus jamais. En fait elle glissa à la surface comme un soupir. Au troisième essai, une masse énorme monta à la mouche. En une seconde le moulinet se débobina. Le major laissa le saumon aller à son rythme, puis raffermit un peu la ligne parce que le poisson, par une étrange humeur, s'était blotti au fond de l'eau et tentait de se défaire de l'hameçon en se frottant le nez sur les roches et au fond de l'eau. Le major m'appela à son aide et me demanda de lancer le plus de cailloux possible dans l'eau en direction du saumon. Je ne perdis pas une minute et je m'exécutai. La manoeuvre eut le résultat escompté et délogea le saumon de ses quartiers.

    Il se débattit à nouveau hors de l'eau, comme un "éclair de lumière" disent les "Yankees". "Doux mon gars, doux mon diable", disait le major. Mais le saumon n'entendait pas ces apostrophes amicales et continuait à se battre de plus belle. "Que diable, voilà un client malcommode, dit le major, et je vais le perdre s'il s'avise d'aller dans les chutes d'en bas, alors allons-y". Aussitôt dit, aussitôt fait; le major s'avança dans l'eau à mi-corps, prenant pied sur un haut-fond près de la rive et commença à jouer avec sa prise d'une façon magistrale. Cela méritait d'être vu - l'habileté, le calme, la maîtrise avec laquelle ce vieux renard anéantissait les efforts de libération du magnifique saumon.

     Nos compagnons qui pêchaient un peu plus bas laissèrent leurs lignes et accoururent assister à la capture. "C'est un rude gaillard, mes enfants, lança le major, et aussi têtu qu'une bourrique". "II va encore nous faire danser", ce qu'il fit aussitôt, "je crains que nous ne le perdions", ajouta-t-il. J'avais le coeur dans la bouche à chaque fois que le saumon s'élançait, sautait et retombait dans les bouillons. Mais il avait affaire à un vieux soldat à l'autre bout de la perche. Après trois quarts d'heure, le combat s'acheva. Épuisé et exténué, le prince des pêcheurs tira le saumon sur la berge où le capitaine Griffith s'en empara à la joie de tous: C'était un saumon splendide, pesant seize livres et trois onces, en pleine santé. Trois "hourrah" retentirent aussitôt, saluant "Jimmy Browne et la Jacques-Cartier, à jamais".

     Nous reprimes nos cannes à pêche, stimulés et pleins d'espoir. Je perdis malheureusement un beau petit saumon, sans doute à cause d'une trop grande anxiété. Le major prit deux autres petits saumons, le capitaine Griffith, un, et monsieur Hamilton, un beau gros poisson; si bien qu'à nous tous le rendement différait largement de ce à quoi on aurait pu s'attendre par une journée si ensoleillée. À la fin de l'après-midi, le saumon sembla cesser de monter à la mouche et comme notre commandant en chef avait fait préparer le dîner pour sept heures, nous battîmes en retraite, les perches sur les épaules. Je tournais le dos à regret à la fosse de "l'hôpital", car s'il est un endroit sur terre plus romantique et attachant qu'un autre, c'est bien celui-là.

     Il y a de la sublimité, une sorte de grandeur solennelle dans les paysages du Canada et de l'Amérique du Nord qui ne se voit pas ailleurs sur le globe. De tous les coins du monde que j'ai vus, la Jacques-Cartier est sûrement le plus enchanteur de tous. Notre charmante et prévenante hôtesse avait apprêté pour nous deux chapons rôtis. Elle nettoya prestement le plus petit de nos saumons, le mien, et en une minute, il fut mis à bouillir dans la marmite, si bien que notre toilette achevée, le repas était servi. Nous avions apporté un énorme jambon du Yorkshire bouilli, quelques langues de porc, des pâtés de viande froids et une bonne provision de sauces à poisson et de poivre rouge. Comme on le voit, nous n'étions pas trop mal pourvus. Et les liquides valaient bien les solides: bière blonde, madère et brandy.

Références

» Traduit et présenté par Paul-Louis Martin (Juillet 1975).
» Québec Chasse & Pêche.