A la Défense du MOUCHEUR par Serge J. Vincent

     La truite bondit hors de l'eau, pirouette, culbute, regagne son asile. La surface est éclaboussée jusqu'à vingt pieds autour du point d'impact. Jacques Authier lève sa canne, pointe le scion vers le ciel et, d'un geste sûr, récupère la soie déposée en réserve dans le fond du canot. Il soulage un peu la tension sur le moulinet et laisse la truite effectuer des courses affolantes dans toutes les directions. Il sait qu'elle est belle, c'est peut-être même le trophée qu'il convoite depuis plusieurs années. Il a réussi à la charmer, et ses jours sont comptés. Elle est à sa merci. Il l'attire et lui présente son épuisette. Soudain, elle bifurque à sa droite, exécute un tête-à-queue et pique du nez en direction d'un barrage quelque cent pieds plus bas. Sans hésiter un instant, mon compagnon hisse l'ancre. Le courant entraîne le canot. Il augmente de vitesse. La truite exerce des efforts violents pour se débarrasser de l'artificielle qui lui pique la gueule. Le moulinet chante de plus belle et Jacques lui tient compagnie.

A la défense du MOUCHEUR
     Nous avions inauguré la soirée en taquinant la laquaïche, mais notre sortie se terminerait à la truite brune. La brunante arrivée, Jacques me déposa sur un bas-fond de roches, dans trois pieds de profondeur. À ce point stratégique sis à cent pieds en aval du barrage, du côté de Richelieu, les roches sont glissantes, le courant, ferme, et malgré les semelles de feutre de mes «waders», ma position demeurait précaire.

     Mon confrère s'ancra deux cents pieds à ma gauche, là où il avait repéré un moucheronnage. Au premier lancer, il ferra la brune. Distrait par les acrobaties de cette dernière, je perdis pied. Position peu enviable, mais passagère ; je réussis à reprendre mon aplomb pour l'encourager. L'éventualité de ressembler à un sous-marin ne me plaisait guère.

     Mon compagnon. Jacques Authier. reconnu comme un excellent pêcheur de truites brunes, pêche à la mouche depuis une dizaine d'années. Comme tant d'autres, c'est grâce aux ensemencements de truites brunes et arcs-en-ciel, effectués par le Service de l'aménagement de la faune du district de Montréal, sous l'habile direction  d'Albert Courtemanche, secondé par le docteur Jean-René Mongeau, qu'il s'est intéressé à la pêche à la mouche.

     À Chambly, il habite à cinq minutes du meilleur bassin de reproduction de la Vallée du Richelieu. Là, au printemps, il pêche la brune, le doré et le brochet. Un peu plus tard en saison, il concentre ses efforts sur l'arc-en-ciel et la laquaïche. Sa saison de pêche atteint son apogée sur la Matane, où il convoite le saumon ; mais, tout au long de la saison, il aura péché à la mouche dans les féériques rivières du nord des États-Unis.

     Le copain fait partie de cette grande confrérie des propulseurs d'artificielles, il est moucheur.

COMMENT IDENTIFIER UN MOUCHEUR

     Je tenterai par la plume de tracer le profil du moucheur, d'élucider ce qui l'anime, de l'exposer dans son entêtement.

     Le moucheur n'est pas une bibite rare, ni un sycophante bigarré, mais un pêcheur qui a choisi comme moyen d'expression la soie et la mouche artificielle. Antithèse du pêcheur au coup, qui hante les rives et dérobe la gent halieutique convoitant un copieux repas, le moucheur tente de subtiliser, au moyen de l'imitation artificielle d'un insecte délicat, les salmonidés, source principale de ses perquisitions.

     On le retrouve, partiellement submergé, au centre de la rivière. Là, il s'expose dans un rituel constant par l'arrachée, la projection arrière et enfin le déclenchement d'un lancer qui se déploie, s'étale, déroule un long bas de ligne qui, à son tour, dépose finement un soupir de leurre. L'adresse, l'élégance et le raffinement dont il fait preuve ne trahissent pas l'ardeur avec laquelle il se dépense. Qui est cet arbre de Noël ambulant, ce chevalier immergé, qui décapite les éphémères survolant l'eau, pour n'en retirer souvent qu'une truite dont les dimensions rencontrent à peine celles de la sardine? Et quel est donc son but, quand il relâche sa prise pour laquelle il a déployé tant de science?

     Absorbé dans son rite, il exclut tout ce qui l'entoure. Non, il a repéré une éphémère, à quelques pieds d'une souche. Il la suit et assiste passionnément à son engloutissement. Il réagit. Là se trouve une truite. De nouveau, c'est le lancer. Son artificielle se dépose à l'endroit même où se trouvait l'éphémère Subvaria. Il se penche, fixe sa Hendrickson, ses muscles se tendent, son artificielle disparaît, il ferre, et l'arc-en-ciel déchire le silence, faisant éclater la mince pellicule de l'eau. Et le combat s'engage.

     L'analyse attentive de ce tableau nous fait découvrir toute la concentration du pêcheur à la mouche qui accomplit quatre actions simultanément.

     Premièrement, il se déplace adroitement sur un fond de roches glissantes. Il échappe au dérapage parce que ses semelles de feutre adhèrent au fond. Il tâtonne, on le dirait même aveugle au roulement du courant. Il viole l'asile de la truite.

     Deuxièmement, son cerveau évalue activement les courants. Il juge sa position face à l'eau qui déferle sur lui. Il évalue la profondeur dans laquelle il se déplace. En même temps, il scrute l'eau afin d'y déceler le repaire de la truite ou une activité quelconque qui lui dévoilera la présence d'une truite en chasse. Les tourbillons, contre-courants, cirés, fosses, enfin, le visage même de la rivière lui révèle la configuration de son sein.

     Troisièmement, tout en se transportant à proximité du repaire de la truite, il scrute les airs, la surface de l'eau et perce la pellicule d'un regard inquisiteur. Il cherche les insectes, éphémères, phryganes ou encore nymphes en activité. Il est entomologiste, par besoin. L'éclosion d'un type d'insecte dans les conditions favorables lui est un atout des plus précieux lorsqu'il en est témoin. Le bal des éphémères adultes qui se courtisent les amène à amerrir. Les mâles agonisent à la surface tandis que les femelles y déposent leurs oeufs. Cette manne engendre souvent la frénésie des truites et le pêcheur à la mouche s'y trouve mêlé, bien qu'il ne figure pas sur la liste des invités.

     Quatrièmement, pendant qu'il prend position et qu'il identifie l'insecte de l'heure, il explore son portefeuille, fouille ses boîtes à mouches et choisit une représentation, en poils et en plumes, de la naturelle qu'il a reconnue. Il arme sa canne et décoche un lancer précis. Il présente son artificielle dans un lancer courbé. Elle dérive lentement. Légèrement, sans rider la surface, elle navigue dans un courant transversal et s'engage dans une artère occupée par les imagos morts que cueille un beau spécimen aux couleurs de l'arc-en-ciel.

     Ce rôle n'est certainement pas celui que tient le pêcheur au coup à sa retraite. Pas du tout. Le pêcheur à la mouche ne fait aucunement preuve d'une telle patience. Pendant qu'il se déplace à la vitesse d'un colimaçon, il est en activité constante. On l'a vu ; il marche adroitement sur un fond irrégulier et glissant, il repère la truite, identifie l'insecte et enfin, présente au poisson une artificielle imitant la naturelle. S'il a de la veine, l'artificielle s'accrochera à une des lèvres d'un salmonidé trompé, à qui il livrera un fier combat. La truite qui capitule honorera l'assiette du vainqueur ou retrouvera sa liberté. Ce choix n'appartient qu'aux pêcheurs à la mouche.

     Confronté aux eaux troubles et aux salmonidés indifférents, le pêcheur à la mouche en devient le seul maître. Il viole sans choquer, triomphe sans blesser et domine, en conquérant charmeur, la truite qui daigne l'encourager.

Références

» Texte & Photos: Serge J. Vincent (Mars 1978).
» Magazine Québec Chasse & Pêche.

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