La Fabuleuse ÉpopÉe de la Ouananiche au lac St-Jean (1 ère partie)

D'HORACE BEEMER À L'APC ET LA CLAP

     L'histoire m'a toujours passionné. Mon grand-père disait « Si tu veux savoir où tu t'en va mon ti-gars, essaye donc de savoir d'où tu viens ». En effet, c'est fou ce qu'on peut découvrir en fouillant minutieusement les archives, les bouquins, les dossiers, les vieux articles de journaux et surtout de nos jours, internet.

La fabuleuse épopée de la Ouananiche au lac St-Jean
     La région du Saguenay-Lac-St-Jean fêtait son 175e anniversaire de fondation en 2013. C'est en 1838 que la Société des vingt-et-un, pilotée par messieurs Alexis Tremblay (dit Picoté) et Thomas Simard s'implantent dans la région. Les noms de Price, Hébert, McLeod, Walberg, Desbiens, Perron et quantité d'autres viendront par la suite construire et marquer l'histoire du Royaume.

     Toutefois, il y a un personnage qui se démarque pour ce qui concerne l'intérêt que l'on porte à la pêche sportive: Horace Jansen Beemer. Cet homme d'affaires américain est ni plus ni moins « l'inventeur » du tourisme au Québec. À l'époque, la région de Charlevoix et la ville de Tadoussac commençaient déjà à recevoir en grand nombre les riches touristes américains et canadiens en cette fin du 19e siècle.

     Lorsque M. Beemer obtient en 1883 le contrat pour le prolongement du chemin de fer entre St-Raymond-de-Portneuf, Chambord au lac-St-Jean. Il découvre alors tout le potentiel que pourrait représenter la pêche sportive à la ouananiche. À Roberval, il fait construire un l'hôtel de luxe de 100 chambres aux allures des grands châteaux européens de l'époque. Le vaste immeuble est inauguré en 1888 et l'homme d'affaires en double le nombre de chambres quelques années plus tard.

     On a dit à l'époque que le luxe de l'Hôtel Roberval n'avait rien à envier à celui du Château Frontenac qui sera construit quelques années plus tard, c'est peu dire! Pour attirer les touristes, Horace Beemer faisait paraître des annonces publicitaires dans les grands journaux américains et canadiens en y vantant les mérites des paysages grandioses du lac St-Jean et de la pêche miraculeuse à la ouananiche qu'on pouvait y pratiquer. Il faut dire qu'à cette époque, il était possible de capturer jusqu'à 300 ouananiches lors un séjour d'une semaine tant la ressource était abondante.

L'Hôtel Roberval
L'Hôtel Roberval avait vraiment des allures des grands châteaux d'Europe.
Le camp Island House
Le camp Island House et ses 36 chambres; le grand luxe des camps de pêche de l'époque.

     Au même moment, Beemer réussit à obtenir les droits de pêche exclusifs pour tous les cours d'eau qui se jettent dans le lac St-Jean. Il fait même construire un lodge de pêche luxueux, l'Island House, comprenant 36 chambres. Ce « chalet » était stratégiquement situé tout près de la rivière Grande Décharge, qui alimente le débit à la décharge du lac St-Jean pour former le Saguenay un peu plus en aval. Les invités jouissaient bien sûr à cet endroit d'une qualité de extraordinaire. Il était même possible de faire la navette entre l'hôtel Roberval et l'Island House en bateau à vapeur de luxe... rien de trop beau!

     Avec une telle pression de pêche, le déclin ne se fait pas attendre et quelques années plus tard, les stocks de poissons s'effondrent. Un coup dur n'attend pas l'autre pour Beemer. Un incendie détruit complètement l'hôtel Roberval en 1908 et Island House doit fermer ses portes peu après. Beemer meurt quelques années plus tard, à Londres, en 1912. Bien triste fin pour un développeur de son calibre.

     Faisons maintenant un saut dans le temps, pour se retrouver 70 ans plus tard. Au début des années 80, on constate que la qualité de la pêche à la ouananiche n'est plus l'ombre d'elle-même. On parle encore ici d'une pression de pêche intense, d'une surveillance déficiente et malheureusement, encore une fois, de l'abus de certains pêcheurs pas très sportifs... mais il y avait plus!

     Résultat: on en est arrivé en 1996, à la création d'une aire faunique communautaire (AFC). Par définition, une AFC est un plan d'eau, lac ou rivière, ou un ensemble de plans d'eau, accessibles au public et géré par un organisme à but non lucratif. L'AFC du lac St-Jean est donc mise en place et débute ses opérations par l'entremise d'une corporation publique à but non lucratif: la Corporation de LACtivité Pêche Lac-St-Jean (CLAP).

     Pour faire court, l'AFC c'est la fin, soit l'entité réglementa et la CLAP c'est les moyens, soit l'organisme qui voit à mise en application des règles qui encadrent la pratique la pêche sportive. La «mission» de la CLAP ratisse large: voit à la gestion, au développement et à la promotion de pêche sportive et du même souffle, on vise à protéger la ressource et accroître les connaissances.

somptueux abri tout équipé
Le somptueux abri tout équipé accueille les pêcheurs pour le lunch sur la Haute-Ashuapmushuan.
freighter
L'imposant freighter qui nous transporte confortablement, guide et pêcheurs, dans le secteur de la Haute-Ashuap.

     On a mis, ni plus ni moins, la science au service des pêcheurs. En effet, la Chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées de l'Université du Québec à Chicoutimi, largement financé par la CLAP, a travaillé sans relâche depuis des années afin de mettre le doigt sur le bobo en ce qui concerne les importantes fluctuations des populations de ouananiche et de doré qui habitent le lac St-Jean et ses tributaires et d'apprendre plus sur la principale source de nourriture de ces deux prédateurs: l'éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax)

     L'acquisition de connaissances scientifiques a aussi permis de mieux comprendre les écosystèmes complexes présents dans cet immense bassin hydrographique qu'est le lac St-Jean; le plus grand lac à ouananiche au monde!

     Plusieurs pseudos-experts vous diront que payer 65 $ par année pour l'autorisation de pêcher dans l'AFC du lac St-Jean, en plus du permis de pêche du Québec, c'est très cher payé. J'inviterais les lecteurs à vérifier que l'argent dépensé en « permis » dans les AFC du Québec est réinvesti à 100% dans la protection, l'aménagement et les recherches sur la ressource faunique du territoire. En revanche, essayez-donc de savoir ce qu'on fait avec l'argent que vous payez pour votre permis de pêche provincial; bonne chance!!

Notre tournée 2015

     Philippe Charron, de Caudale pêche à la mouche, m'accompagnait pour cette tournée des rivières, du 15 au 20 août, au royaume de la ouananiche. La CLAP offre une expérience des plus intéressantes de pêche contingentée à la mouche en rivière. Comme pour le saumon atlantique, on participe au tirage présaison, à la fin de février, qui permet à chaque gagnant de se mériter jusqu'à 3 jours de pêche, consécutifs ou non.

     Pour les détails, je vous recommande de visiter le site internet fort instructif de la CLAP qui vous donnera toute l'information au sujet des modalités des tirages et de la réglementation. Le site web fourmille également d'informations pertinentes, de résumés de mémoire de maîtrise de chercheurs et de scientifiques (j'en ai compté près d'une quarantaine), recueillis depuis plus de 20 ans.

     J'en ai appris plus au sujet de la ouananiche sur le site de la CLAP que dans toutes mes lectures sur cette espèce en 30 ans. À consulter absolument avant de vous rendre sur place ou tout simplement pour en apprendre un peu plus sur cette mystérieuse espèce.

passe migratoire de la rivière Mistassini
Vue en plongée de la passe migratoire de la rivière Mistassini.
Les pêcheurs doivent emprunter cette spectaculaire passerelle pour accéder au légendaire secteur du Trou de la Fée.
     On s'installe donc à St-Félicien, à l'Hôtel du Jardin, en ce 15 août. Dès notre arrivée, on constate en consultant Météo Média que le mercure va se maintenir autour des 30 degrés C pour les prochains jours... On a commencé par la haute Ashuapmushuan. De toute beauté! Un parcours de 10 km, des paysages rappelant les plus belles rivières à saumon et un guide expérimenté qui vous fait découvrir le secteur en manœuvrant son freighter avec adresse. Le niveau d'eau était bon et le soleil... de plomb! On a capturé une première ouananiche vers 9 h le matin et la deuxième, en toute fin de journée, dix minutes après le départ du soleil de l'horizon. Les deux poissons ont été capturés et remis à l'eau, près de l'embouchure de la rivière du Cran. Le transport des pêcheurs est aussi inclus dans le forfait, à partir de St-Félicien. Pour 150 $ par jour, par personne, on peut difficilement trouver mieux.

ouananiche de Ashuapmushuan
Capture et remise à l’eau d’une combative ouananiche de Ashuapmushuan.
     Nos trois autres journées se sont déroulées aussi agréablement, en aussi agréable compagnie, conseillé par des guides compétents et passionnés, sous la supervision de Marc Archer, le sympathique directeur général de la CLAP.

     On a pêché la basse Ashuapmushuan et les immenses fosses des chutes À Michel et celle de la Chute à l'Ours. Le niveau d'eau était très haut ce qui ajoutait au spectacle saisissant.

     Par la suite, on a visité et péché la rivière aux Saumons à hauteur du Moulin des Pionniers, pittoresque site d'un molin à eau d'une autre époque, dans le secteur de La Doré.

     Pour terminer, on a eu le dessert: la Métabetchouane, toute en rapides et ses trois fosses magiques : Le Trou de la Fée, Cran Serré et le Remous des Ouellet. Malheureusement, il faisait encore 30 degrés (maudite canicule!). J'ai finalement réussi à faire lever une grosse ouananiche au Remous des Ouellet... que j'ai gardé sur la ligne une dizaine de second. Le portrait de cette région-mère de la ouananiche au Québec se termine avec la rivière Mistassini qui possède plusieurs fosses productives plus tôt en saison; on y pêche du 15 juin au 31 juillet.

     Comme il s'agit d'un premier reportage sur trois, des visites sont prévues à l'été 2016 et 2017 afin de vous tracer portrait plus complet de cette magnifique région et de ses rivières, habitées par ce mystérieux saumon d'eau douce.

À suivre...

références

» Texte: François Boulet
» Photos: Philippe Charron
» Pêche à la Mouche Destination, Annuel 2016.

» NOTE : Le magazine annuel « Pêche à La Mouche Destinations » édité par François Boulet est disponible dans les bonnes boutiques Chasse & Pêche, Dépanneurs… François Boulet est sur Facebook ou tu peux écrire un Courriel à François Boulet (l'éditeur)
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