L'équipement du moucheur sophistiqué par Serge J. Vincent

Rien de trop Beau Rien de trop Cher

     La pêche à la mouche est un sport fascinant que certains de ses adeptes pratiquent jusqu'a la passion, Cette pêche semble souvent compliquée au débutant qui ne' croit pouvoir s'y exercer qu'à l'aide d'un équipement hautement sophistiqué. Pourtant, on peut s'y adonner avec bonheur, on l'a vu dans les deux derniers numéros, avec le concours de seulement cinq accessoires.

L'ÉQUIPEMENT DU MOUCHEUR SOPHISTIQUÉ
     Mais pour atteindre les sommets, le moucheur novice ou sérieux doit cependant espérer pouvoir un jour devenir l'heureux possesseur de la crème des articles de base de la discipline qu'il a choisie, sans toutefois négliger les accessoires de soutien.

     Muni de tous ces agrès, le novice sérieux ou sophistiqué convoitera traditionnellement, comme Halford, Gordon, Skues, La Branche et les autres, toutes les espèces de salmonidés et même, en certaines occasions, les cousins de cette gens halieutique qui s'attirent la faveur de l'artificielle.

     La longue route que nous avons parcourue nous a menés aujourd'hui au socle de l'empire du moucheur: la classe du moucheur sophistiqué. À ce niveau débute l'ascension du piédestal par les rares généralistes et puristes choisis. Lentement, ils gravitent les paliers hiérarchiques de la suprême confrérie des pêcheurs d'artificielles, pour enfin s'y installer confortablement et écrire leurs mémoires! Les sophistiqués qui s'y essaient et ceux qui réussissent ont un engin de base en commun: la canne de bambou.

     La seule mention de ce nom fait frémir les portefeuilles des moucheurs qui en rêvent. Le fait que nous sommes en plein dans l'ère de la renaissance du bambou, en ayant été privés entre 1950 et 1960, n'enlève pas à la fibre de verre et au graphite la quasi-totalité du marché.

     Alors que la canne de bambou a une longue histoire, soit celle de l'artisan qui a mis des années de travail à la rendre parfaite, soit celle de la conquête de la truite par la pêche à la mouche, soit celle de la terre d'où ont jailli les roseaux avec laquelle elle est façonnée, les cannes de fibre de verre et de graphite n'ont que leur courte histoire de la conquête du marché.

     Aujourd'hui, on fabrique encore à la main, comme jadis, la canne de bambou. Chacune d'entre elles est une pièce unique, n'attirant que les moucheurs qui savent l'apprécier et les rares poêtes qui approchent cette pêche avec la conviction profonde qu'ils jouissent d'un héritage qu'il leur faut perpétuer à tout prix.

LA CANNE

​L'ÉQUIPEMENT DU MOUCHEUR SOPHISTIQUÉ
     La canne de bambou nous est présentée en diverses longueurs et en diverses actions. Le sophistiqué sait ce dont il a besoin: il est donc inutile de lui en recommander une. Cependant, il est intéressant de noter que la compagnie Leonard, la plus ancienne maison (1871), -nous présente la canne "Le Tort", modèle 36L, qui ne pèse qu'une once et emploie une soie L2F. Elle se détaille $320.00 aux États-Unis. D'autres maisons nous offrent des pièces semblables, soit E. F. Payne, Orvis, Thomas & Thomas, Peson & Michel, Paul H. Young, Hardy, et bien d'autres qui n'en produisent que sur commande spéciale.

     Le moucheur sophistiqué choisit une canne selon ses propres critères, mais le rnoucheur sérieux qui aimerait en posséder une, parce que séduit par ses charmes, s'en tirerait à meilleur compte en choisissant un bambou imprégné qu'offrent Orvis ou Leonard. Leurs prix oscillent entre $150.00 et $200.00.

    Tout en réspectant la canne en bambou et ce qu'elle représente, nous assisterons peut-être à une révolution au niveau des moucheurs sophistiqués. En effet, tout laisse présager qu'ils se rangent du côté de la canne de graphite pour ne laisser qu'aux puristes la bonne gouverne du bambou. D'ailleurs, n'est-il pas vrai que Orvis et Leonard ont eux aussi emboîté le pas pour nous offrir le graphite, tout comme Berkley, Fenwick et Shakespeare. Ont-ils reconnu au graphite des qualités que ne pouvaient nous offrir le bambou et son rejeton la fibre de verre, ou ne font-ils qu’évoluer avec le progrès technologique?

LA SOIE

     Notre moucheur d'élite ne recherche que la meilleure qualité dans tout ce qu'il pêche, et la soie n'en est pas exempte. Cette année, la maison Berkley lui offre le dernier cri, la "Specialist". Cette soie offre la possibilité d'effectuer des lancers à plus grande distance, son fini refuse de se fendiller et elle garde sa souplesse même par temps froid, sans cesser de flotter d'une façon exquise. La maison Berkley garantit sans réserve la "Specialist", ce qui à mon avis fait foi qu'elle est compagnie sérieuse qui ne recherche qu'à satisfaire son client.

     Il y a aussi, pour les plus sophistiqués, une soie en soie qu'une compagnie britanique a réinventée. Pensez-y, une vraie soie en soie qui demandera au moucheur de l'assécher, de la traiter, de l'étirer, et que diable encore.

LES MOULINETS

     Le moulinet a toujours tenu, chez le sophistiqué, un rôle secondaire, car ce pêcheur sait que la qualité de cet engin ne dépend pas de son prix. Cependant, il y en a un qui fait leur orgueil, et c'est le "Tycoon" de Fin-Nor. Ce moulinet fait apparaître les trois chiffres, plus précisément $15O.OO, sur le ruban de la caisse enregistreuse. Je ne crois pas qu'il existe de moulinets plus dispendieux que les Fin-Nor, et si le Hardy est la Rolls Royce des moulinets légers, Fin-Nor est la Rolls unique, ciselée et dorée à la main par des artisans, sur commande spéciale, et que possède déjà le propriétaire d'une Rolls Royce.

     Chez les moulinets à prix abordables, les Hardy ont acquis, au fil des années, beaucoup de respect de la part des pêcheurs. De nouveaux engins sont venus s'ajouter, depuis déjà trois ans, et ils commencent à s'implanter. Tel est le C.F.O. d'Orvis, baptisé ainsi à la mémoire de Charles F. Orvis, qui est le premier à avoir breveté le moulinet à tambour ventilé il y a cent ans. La maison Berkley nous offre deux moulinets qui, selon les connaisseurs, rafleront le palmarés cette année. Le plus modique est le Custom 2 (modèle 756) que l'on freine avec la paume de la main. Le second, le Specialist 2 (modèle 1056), est muni d'une barre de freinage activée par la pression des doigts.

LE BAS DE LIGNE

     Rares sont les moucheurs ayant atteint ce niveau, qui se laissent guider par les spécifications qu'annoncent les manufacturiers de bas de lignes. Ils sont conscients que des erreurs peuvent se glisser au moment de la production ou de l'emballage. Ils s'en voudraient aussi d'avoir à subir un échec quand ils sont aux prises avec un spécimen rare qu'ils ont réussi à tenter.

     Afin de contrer cette possibilité, ils montent eux-mêmes leurs bas de lignes avec des ensembles de Tortue (Racine), Orvis, Maxima ou de Mason. Là encore, ils ne se fient pas aux fiches techniques, mais comptent sur le micromètre pour mesurer les diamètres du monofilament. Ils peuvent ainsi déceler les inconsistances ou faiblesses et y remédier avant de se rendre en rivière. Le critère qu'ils emploient n'est donc pas la résistance en livres (lb test) annoncée, mais le diamètre de l'avançon qu'ils codent en lui donnant la valeur du "X".

     Afin que vous puissiez vous rendre compte par vous-mêmes que le moucheur sophistiqué ne s'attarde pas à mesurer le diamètre de ses bas de ligne par snobisme, j'ai préparé pour vous un tableau de comparaison des normes annoncées par différentes maisons. Sous chaque marque vous trouverez la résistance en livre (lb test) correspondant au diamètre du monofilament.

LES MOUCHES

     S'il n'a pas fondé sa propre école en ce qui a trait à l'artificielle, il aura certainement mis de l'avant des théories qu'il défend avec les moyens à sa disposition. Dans un cas comme dans l'autre, le moucheur sophistiqué n'a pas inventé la pêche à la mouche, et il se doit donc d'emmagasiner les paroles ou écrits de ses ancêtres ou d'autres pêcheurs et entomologistes amateurs, qui ne cessent d'ébahir les vrais bibitologues enfermés dans les laboratoires de recherches, des lieux sacre-saints de haut savoir.

    Sa bibliothéque renfermera les écrits techniques de Harris, "An Angler's Entomology"; de La Branche, "The Dry Fly and Fast Water The Salmon and the Dry Fly"; de Hewitt, "A Trout and Salmon Fisherman for 75 Years"; de Sawyer, "Nymphs and the Trout"; de Schwiebert, "Matching the Hatch" et "Nymphs"; de Koch, "Fishing the Midge"; de Dame Juliana Berners,"The Book of St.Albans"; de Haltord, "Dry Fly Fishing"; de Flick,"New Steamside Guide to Naturals and their Imitations"; de Marinaro. "A Modern Dry Fly Code"; de Wright, "Fishing the Dry Fly as a Living Insect"; de Swisher et Richards, "Selective Trout": de Heacox, "The Compleat Brown Trout"; et enfin de Caucci et Nastasi, "Comparahatch" et "Hatches". Il aura égaIement accumulé, au cours des années, les écrits de Ritz, Brooks, Wulff, Fuisher, Skues, Ginqrich, Haig-Brown, Hidv, Lyons, McDonald, Fox, Traver, Bergman, Lamb, Ovinqton et plusieurs autres auteurs ou poètes de la mouche. C'est dans ces livres qu'il puisera l'information qui le guidera dans sa sélection d'artificielles.

     Vous avez remarqué: ce sont tous des auteurs anglais ou américains, sauf Charles Ritz. La raison en est simple: les Anglais ont propagé la fièvre de la mouche, lui ont donné cet esprit de "sportsmanship" et, même aujourd'hui, ils en font leur fief. Les Français ou les Belges ne se sont intéressés qu'à la mécanique du lancer et n'ont pas publié, à ma connaissance, d'écrits recherchés et valables sur la relation de la truite avec son environnement.

     J'espère pour nous, ici au Québec, que le lancement de "La Truite et la Pêche à la mouche" de Jeannot Ruel engendrera des publications intéressantes.

     Selon les normes mises de l'avant par les auteurs dans leurs écrits, et aussi suivant les périodes d'activité des insectes, on retrouvera notre pêcheur assis à un étau en train de confectionner les artificielles indispensables à sa réussite en rivière. Il attachera ses propres mouches par amour pour ce sport, ou parce que les mouches commerciales ne répondent pas aux hauts standards de qualité auxquels il a: droit de s'attendre.

LES ACCESSOIRES

LES ACCESSOIRES
     Ayant présenté un nombre considérable d'accessoires de support dans les deux premiers articles de cette série, il est difficile de s'imaginer que je n'ai fait qu'effleurer le sujet. Afin de ne pas vous embêter avec d'autres trucs du même type, je n'en proposerai que quelques-uns, des spécialités qui intéressent d'avantage le sophistiqué.

    Le premier accessoire qui me vient à l'idée est la lampe munie d'une loupe qui s'avère indispensable lorsqu'on se voit obligé de changer de mouche à la brunante ou en pleine obscurité. Le micromètre, pour le novice qui fabrique ses propres avançons, est peut-être un luxe, mais les vrais mordus ne sauraient s'en passer. Les sandales de chaînon, en grille d'aluminium ou à semelle de feutre, assurent plus de sécurité à notre amateur qui marche dans les rivières limoneuses. Le filet qui sert à récupérer les nymphes et les imagos ne peut que favoriser le pêcheur intéressé à connaître l'insecte au menu de la truite. Enfin, l'ensemble complet pour le montage des artificielles complétera le nécessaire permettant au moucheur de savourer pleinement sa discipline sportive. Je n'ai pas mentionné les prix de ces accessoires, et pour cause. Les pêcheurs qui croient à l'utilité de ces articles ne reculeront pas devant la note, quelle qu'elle soit.

CONCLUSION

     Le palier de ce dernier moucheur ne s'atteint pas du jour au lendemain. C'est en relisant Hewitt que j'ai compris que le pêcheur passe par trois étapes. La première, lorsqu'il ne veut que capturer le plus grand nombre de poissons possible. La deuxième, lorsqu'il ne s'intéresse qu'à essayer de capturer les plus gros. La troisième, lorsqu'il recherche les poissons les plus difficiles à tromper. Il fait alors appel à son habileté plus grande et à des équipements plus raffinés, le sport le préoccupant d'avantage que la victime.
Je me suis aperçu que ces étapes sont en rapport direct avec le nombre d'années que le moucheur a passées en rivière et ce) dans la majorité des cas. Le moucheur qui atteint cette troisième étape est donc généralement un pêcheur qui en a vécu des vertes et des pas mûres, mais qui un jour, dans un sublime instant de réflexion où toute sa sagesse fut mise à l'épreuve, s'est engager dans la voie qui le "sanctifiera".

Références

» Texte & Photos: Serge J. Vincent (1975)
» Illustrations : Jeannot Ruel.
» Québec Chasse & Pêche.
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