Les Bars Rayés de Miscou! par Gérard Bilodeau

     Naguère reconnu pour sa grande combativité et son abondance, le bar rayé du Saint-Laurent fait maintenant partie des souvenirs pour nombre de Québécois. Par contre, ce défi ancestral de taille vous attend encore annuellement à l'île Miscou, sise à l'extrémité de la péninsule acadienne. Ce sont de fortes émotions que vous y découvrirez, sous le signe de la différence!

     Les pêcheurs sportifs du Québec qui sont âgés de plus de 40 ans se rappellent certainement, parfois avec un peu de nostalgie, la pêche du bar rayé qui se pratiquait dans le fleuve Saint-Laurent de Rivière-Ouelle jusqu'au lac Saint-Pierre en passant par les îles de Montmagny. Bien que, de nos jours, quelques captures soient signalées de temps à autre, surtout par des pêcheurs commerciaux, il semble que le bar rayé soit définitivement disparu des eaux québécoises en raison de la destruction de ses frayères ainsi que du taux de pollution élevé du fleuve.

     Dans le livre de Michel Chamberland La pêche au Québec, l'auteur décrit le bar rayé comme étant «un poisson fort et violent, prêt à tout casser et à tout briser» lorsque piqué à l'hameçon, il va sans dire. De son côté, dans son bouquin La pêche sportive au Québec, Serge Deyglun ajoutait que «ce magnifique poisson était aussi beau à voir que bon à manger». On comprend mieux, à la lecture de ces commentaires sur le bar, pourquoi les pêcheurs sportifs de l'époque lui accordaient une si grande importance.

     Mais pour ces pêcheurs un peu nostalgiques et aussi pour ceux qui aimeraient faire la connaissance de ce poisson, il est possible de renouer avec le passé en se rendant pêcher le bar rayé à l'île Miscou, au Nouveau-Brunswick. J'ai eu la chance de vivre cette expérience l'été dernier suite à une invitation du gouvernement du Nouveau-Brunswick, et j'aimerais la partager avec vous.

Distribution et description

     Avant de traiter de la pêche du bar à l'île Miscou, laissez-moi tout d'abord vous présenter ce poisson ainsi que ses principales caractéristiques.

     Le bar rayé (Morone saxatilis - 1966), que l'on appelle aussi achigan de mer, bar de mer, «striped bass» ou «striper» en anglais, se retrouve en quantité plus ou moins grande tout le long de la côte est de l'Atlantique, en partant du Nouveau-Brunswick jusqu'en Floride. Sa présence est rarement signalée au Québec.

     Le bar rayé est un poisson anadrome comme le saumon atlantique. Cela signifie qu'il vit en eau salée mais qu'il ira frayer en eau douce. Le bar se distingue toutefois du saumon en ce sens qu'il ne revient pas frayer à l'endroit précis où il est né; il dépose plutôt ses oeufs dans le même secteur, ce qui peut représenter alors un territoire de plusieurs kilomètres carrés. Le bar remonte un peu en amont de l'estuaire des cours d'eau pour trouver un site de fraye approprié. C'est pourquoi on retrouvait autrefois du bar dans le fleuve Saint-Laurent jusqu'à la hauteur du lac Saint-Pierre et parfois plus loin en amont. Au Nouveau-Brunswick, le bar rayé peut compter sur plusieurs cours d'eau pour frayer. Parmi les plus importants mentionnons le réseau de rivières de la Miramichi et la Richibucto.

     De façon générale, la fraieson se déroule au cours des mois de mai, juin et juillet, mais elle peut aussi se prolonger si la température de l'eau est inadéquate. Le nombre d'oeufs produits par une femelle dépend de son poids. Par exemple, une femelle de 2 kilos (4,5 livres), correspondant au poids moyen des bars nageant dans l'Adantique, contiendra près de 420 000 oeufs.

     Le corps du bar rayé est fusiforme. Sa tête longue et large est ornée de gros yeux qui lui permettent de capturer sa nourriture autant le jour que la nuit. Cependant, parce qu'il est myope, le bar compte tout d'abord sur son odorat pour repérer sa nourriture. C'est seulement au moment de capturer sa proie, alors qu'il est près d'elle, que sa vision entre en action.

     Le corps du bar est habillé de grosses écailles argentées. Son dos est généralement sombre, parfois presque noir, alors que ses flancs et son ventre sont blancs. De plus, sept ou huit bandes latérales sombres apparaissent de chaque côté de son corps; ces rayures très visibles sont d'ailleurs à l'origine de son nom. Le bar compte deux nageoires dorsales épineuses dont la première est aussi piquante que celle du doré ou de l'achigan à petite bouche.

     Le bar fréquente le littoral atlantique et les estuaires de rivières (secteurs sous l'influence de la marée), à la recherche de nourriture. Celle-ci est principalement constituée de poissons de toutes sortes, de jeunes anguilles et même de crustacés (crevettes, crabes, homards). Rien ne semble l'arrêter pour satisfaire son appétit gargantuesque! Le bar peut atteindre un poids impressionnant: on a déjà rapporté des spécimens qui faisaient osciller la balance à 57 kilos (125 lb). Ces spécimens avaient toutefois été capturés en Caroline du Nord, à la fin du siècle dernier, là où les conditions de température sont plus favorables à des croissances de ce genre. Sous des latitudes plus nordiques, le poids du bar varie habituellement entre 2 et 5 kilos (4,5 et 11 lb), quoique des captures de plus de 7 kilos (15 lb) soient rapportées à chaque année à l'île Miscou.

Comment se rendre à l'île Miscou

     Cette charmante petite île est située à l'entrée de la Baie des Chaleurs, du côté du Nouveau-Brunswick. Pour l'atteindre, on doit parcourir près de 800 kilomètres en automobile à partir de Québec.

     Pour vous y rendre, je vous suggère d'emprunter l'autoroute Jean-Lesage (anciennement la 20) et de bifurquer à droite un peu avant Rivière-du-Loup, en direction d'Edmundston. En arrivant dans la province du Nouveau-Brunswick, immédiatement après la frontière, arrêtez-vous quelques minutes au bureau d'information touristique, opéré par le gouvernement provincial. De charmantes hôtesses se feront un plaisir de répondre à toutes vos questions et elles vous remettront gratuitement toute la documentation nécessaire.

     À partir de ce bureau d'information touristique, engagez-vous sur la route 2 jusqu'à Saint-Léonard. Tournez ensuite à gauche pour joindre la route 17 et suivez cette dernière jusqu'à Campbellton; à cet endroit, la 17 devient la 11. Cette route vous fera traverser l'Acadie où vous rencontrerez des gens hospitaliers et chaleureux. Je vous recommande d'ailleurs très fortement de prendre quelques heures pour visiter, entre autres attractions, le village acadien. Ce village reconstitue très fidèlement la manière dont vivaient les Acadiens à la fin du siècle dernier. On y retrouve des habitations de l'époque où demeurent des gens dont le rôle est de vous donner tous les renseignements sur les modes de vie ancestraux. D'ailleurs, si vous êtes chanceux, vous pourrez peut-être goûter à la cuisine de l'époque, et surtout aux desserts!...

     Une fois passé Haut-Pokemouche, empruntez la route 113 qui vous mènera tout droit à l'île Miscou. Jusqu'à la fin de l'été, dernier, un bac assurait la liaison entre Miscou et le continent. Toutefois, à compter de 1989, un pont reliera les deux rives.

Hébergement et nourriture

     Sur l'île, vous pourrez loger au camping Miscou, propriété de Lincoln Haché. Le terrain comprend 60 emplacements et peut recevoir des tentes, des caravanes pliantes et des caravanes. Vous y retrouverez toutes les commodités de base à savoir l'eau courante, l'électricité, des toilettes et des douches. Si vous ne disposez pas d'équipement de camping, Lincoln pourra vous louer une caravane ou une cabine, cette dernière pouvant accommoder une famille puisqu'elle comporte l'électricité, un poêle et un réfrigérateur. Pour ce qui est de la «bouffe», on retrouve un bon restaurant sur l'île. Ceux qui préfèrent préparer leurs repas pourront également s'y approvisionner sans difficulté.

Équipement de pêche

     C'est Lincoln Haché qui m'a servi de guide au cours de mon séjour à Miscou et il se fera un plaisir de vous accompagner si vous vous rendez là-bas pour pêcher le bar. Étant donné que la pêche s'y pratique en eau salée, vous aurez besoin d'un équipement résistant à la corrosion. A défaut d'un tel équipement, Lincoln en mettra un à votre disposition moyennant un léger déboursé.

     La plupart des pêcheurs que j'ai rencontrés utilisent une canne de fibre de verre ou de carbone (graphite) d'une longueur de 12 pieds (3,6 m). Ils emplient un gros moulinet à tambour ouvert à l'épreuve de la corrosion; ce moulinet doit contenir environ 100 verges (91,5 m) de monofilament d'une résistance de 20 à 40 livres (9 à 18 kg). Cet attirail peut vous sembler inutilement lourd de prime abord, mais vous vous rendrez vite compte qu'il est nécessaire en raison du poids de la pesée utilisée pour projeter les appâts loin du rivage. Au bout du monofilament, les pêcheurs attachent un émerillon de grosseur # 6 à l'extrémité duquel ils nouent un monofilament d'une longueur de 4 à 5 pieds (1,5 m). Après y avoir fixé 2 ou 3 hameçons à morue de grosseur 6/0, ils terminent le tout par une pesée dont le poids varie entre 3 et 9 onces (85 et 255 g).

     L'emploi de l'émerillon permet de détacher rapidement et facilement la section du monofilament sur laquelle on retrouve les hameçons. Une fois la pêche terminée, cette section est remisée dans le coffre, ce qui permet de transporter de façon sécuritaire canne et moulinet.

     D'autres pièces d'équipement sont également utiles, mais pas indispensables. Ainsi, quelques pêcheurs emploient un porte-canne. Il s'agit d'un tuyau d'une longueur approximative de 2 pieds (61 cm), au bout duquel on a fixé une pointe de manière à pouvoir l'enfoncer dans le sable. La canne est insérée dans l'autre extrémité du tuyau, ce qui évite au pêcheur d’avoir à tenir cette dernière. Il peut don/utiliser plus d'une canne, augmentant alors ses chances de succès. Une chaudière s'avérera également bien pratique pour transporter les appâts. Finalement, une petite chaise pliante contribuera à rendre plus agréables et confortables les longues heures passées sur le bord de l'eau.

Appâts et leurres utilisés

     Les appâts naturels, que les insulaires nomment «bouette», sont de loin les préférés des pêcheurs... et aussi des bars, semble-t-il. Le hareng et le maquereau comptent parmi les meilleures «bouettes» à utiliser; la forte odeur qu'ils dégagent attire le bar qui s'empressera alors de les gober avidement une fois qu'il les aura repérés.

La préparation de l'appât.
Le montage sur l'hameçon.
L'utilisation d'un gros jig blanc est aussi efficace.
     Les appâts sont préparés selon un procédé bien précis. On tire tout d'abord les filets du poisson, et on coupe ensuite chacun en bandes d'une largeur d'environ 1 pouce (2,5 cm). Chaque bande ainsi prélevée sera piquée à l'hameçon en 2 ou 3 endroits (voir photo) de façon à ce qu'elle y soit fixée solidement. Il est facile de se procurer de la «bouette» à Miscou. Il s'agit de prendre contact avec un pêcheur commercial ou mieux encore de s'adresser à Lincoln Haché qui en a toujours une bonne réserve sous la main.

     Bien que les leurres artificiels soient moins populaires auprès des pêcheurs de bar qui arpentent les rivages de l'île Miscou, ils sont pourtant très prisés des pêcheurs américains qui fréquentent régulièrement la côte est, de l'État du Maine jusqu'en Floride. Pour ces pêcheurs, la productivité des leurres artificiels ne semble faire aucun doute. Lincoln Haché aime bien attacher un gros jig lesté de couleur blanche, à la place de sa pesée de plomb. À son avis, cela pourrait avoir un effet attractif additionnel. D'autres pêcheurs utilisent des poissons-nageurs de type Rapala (le format Magnum, couleur argent) ou une cuillère ondulante de type Daredvle.

Quand et où pêcher

     Le «temps du bar» débute normalement à la mi-juillet pour se poursuivre jusque tard en automne. Le mois d'août représente toutefois la période idéale pour les pêches.

     Lorsque la marée est montante et que les vagues déferlent avec fracas sur le rivage, vous faites face aux meilleures conditions pour la pêche du bar. Certains pêcheurs, comme Ernest Mallet de Petite-Rivière-de-Île (Lamèque), n'hésitent pas à pêcher le bar lorsqu'il fait tempête! Le roulis des vagues remue le fond de l'eau, déplaçant ainsi tout ce qui s'y trouve, ce qui incite le bar à se tenir près de la côte où il trouvera facilement une bonne quantité de nourriture. Le truc consiste alors à pêcher à partir de la plage qui fait face au vent dominant.

     L'accès à la plage ne présente aucun problème. Toutefois, l'utilisation d'un véhicule à 4 roues motrices ou d'un véhicule tout terrain s'avère parfois nécessaire en raison des grandes distances à parcourir. Si vous ne possédez un tel véhicule, Lincoln se fera un plaisir de vous mettre en contact avec un pêcheur de l'île. Les secteurs de l'île les plus fréquentés par les pêcheurs de bar sont la pointe «nârouâ» (comprendre pointe nord-ouest), l'extrémité est non loin du vieux phare de l'île et l'entrée du lac Malbaie.

     Selon les pêcheurs avec lesquels me je suis entretenu et aussi en fonction de l'expérience que j'ai vécue à Miscou pendant quelques jours, le bar semble être aussi actif la nuit que le jour. Les pêcheurs de Miscou et de Lamèque (île qui se trouve un peu avant Miscou) favorisent toutefois le matin, la période comprise de l'aube jusque vers le milieu de l'avant-midi, et le soir, soit de 18 heures jusqu'à la noirceur complète, pour le pêcher.

Technique

     Â l'île Miscou, la pêche du bar se fait à partir de la plage; c'est ce que nos voisins américains appellent le «surf casting». Bien que quelques pêcheurs portent des bottes-pantalons, elles ne sont pas obligatoires puisqu'il n'est pas nécessaire de pénétrer dans l'eau. Une paire de bottes en caoutchouc qui montent à mi-mollet suffit.

     Une fois les hameçons appâtés, vous lancez le tout vers le large à une distance variant entre 50 et 100 pieds (15 à 30 m). Plus la vague est forte, plus la pesée de plomb devra être lourde pour éviter que vos appâts ne reviennent vers le rivage. Il est bon de vérifier les appâts à toutes les 5 ou 10 minutes environ afin de les débarrasser du varech qui s'y accumule, camouflant ainsi leur odeur. De plus, les raies et les crabes raffolent de hareng et de maquereau, ce qui vous obligera bien souvent à remplacer vos amorces. D'ailleurs, il ne faut pas hésiter à changer de «bouette» régulièrement, car un appât frais est toujours plus attirant, donc plus efficace. Un petit conseil en passant, si vous remarquez une concentration d'oiseaux marins au-dessus de l'eau, c'est un signe probable de la présence d'une bande de poissons dans les parages. Lancez alors votre appât dans cette direction, car il est fort possible que des bars s'y trouvent.

     Lorsque le bar mord à l'hameçon, il le fait sans équivoque. La canne se tend d'un coup sec et vous devrez alors vous empresser de la saisir, sinon le bar risque d'entraîner tout votre attirail au large. Ce poisson se défend vigoureusement lorsque piqué à l'hameçon; vous devrez jouer de finesse si vous voulez le ramener vers vous. Il n'est pas nécessaire d'emporter une épuisette, car vous n'aurez aucune difficulté à glisser le bar sur le sable. Au moment de le saisir, prenez garde toutefois de vous piquer la main sur la première nageoire dorsale.

Tenue vestimentaire

     Il peut vous sembler curieux de parler de tenue vestimentaire, mais n'oubliez pas que la pêche du bar se fait sur le bord de la mer. Par conséquent, tôt le matin ou en soirée, la température est généralement fraîche, particulièrement si le vent est fort. Prévoyez donc des vêtements qui vous tiendront au chaud, et pensez à apporter un imperméable.
Vacances familiales

     Ce que j'ai particulièrement apprécié de Miscou, en plus de l'hospitalité des gens bien entendu (qui en passant parlent tous français), c'est la possibilité que toute la famille puisse y trouver son plaisir. L'île est entourée de plages qui s'étendent sur des milles et des milles et la température de l'eau de la mer est des plus propices à la baignade. Un seul hic cependant, c'est que les autorités permettent la circulation des véhicules motorisés partout sur les plages, ce qui a évidemment pour effet de briser la quiétude des lieux. Il est toutefois prévu que le gouvernement légifère en ce sens afin de définir un secteur de plage où la circulation des véhicules motorisés serait interdite. Il est bien sûr entendu que ce secteur n'engloberait pas les bons «spots» pour la pêche du bar.

     Somme toute, un voyage à l'île Miscou est une aventure qui sort de l'ordinaire. Vous en reviendrez ravi et riche en souvenirs de toutes sortes. Pourquoi ne feriez-vous pas comme le célèbre Maurice «le Rocket» Richard qui y passe plusieurs jours par été depuis plusieurs années?

Références

» Texte & Photo: Gérard Bilodeau (1989).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche (Annuel de Pêche).

Page 3 sur 4