La Matapédia - Plus jamais!

     Combien de pêcheurs ont prononcé ces paroles après un séjour sur ce cours d'eau? Des centaines me direz-vous, peut-être davantage. Et bien, cette année, après huit saisons ponctuées d'au moins un pélerinage annuel, je me suis joint à ce groupe de sportifs, écoeuré de voir cette rivière se faire piller, écoeuré de la mentalité de quelques individus, guides privés pour la plupart, écoeuré de voir l'insouciance collective de la quasi-totalité des résidents de la vallée face à cette ressource qui, pourtant, constitue le moteur de leur économie régionale.

     Lors de mon dernier séjour, au mois de juin dernier, j'ai vécu la majorité des motifs qui ont fait, font et feront, sans doute, fuir les sportifs de cette si belle région.

La Matapédia—Plus jamais!
Laissez-moi vous raconter:

     Jour 1: Nous sommes un groupe de pêcheurs à gué, à la fosse « Les Fourches ». La rotation va bon train, lorsqu'un bateau (« flat boat ») dirigé par un guide local, vient s'ancrer en plein milieu de la fosse, coupant la rotation des deux côtés de la rivière. Nous essayons de lui faire comprendre que c'est une des seules fosses pouvant se pêcher à gué et qu'il y aurait peut-être lieu qu'il se déplace afin de ne pas nuire aux pêcheurs à gué; pour seule réponse, un magistral bras d'honneur! Que de civisme sur la Matapédia. Les pêcheurs à gué ne sont-ils pas censés y avoir la priorité?

     Jour 2: Je me rends à la fosse « Coude d'Alec », entreprends la descente de celle-ci; lorsqu'ayant couvert environ 200 pieds, je vois un bateau arriver (pas le même que la veille). La moindre règle de civisme eut voulu que le guide parte derrière moi, en amont; mais non, il vient s'ancrer juste quelques pieds en aval de ma mouche, en plein dans le « hot spot ». Et comme si ce n'était pas suffisant, il trouve le moyen de m'engueuler lorsque je décide de le contourner et de partir en aval de son bateau; très sympathiques, ces guides sur la Matapédia!

     Jour 3: Je suis à la fosse « Beaurivage » en compagnie de Réal Bourke. Nous péchons depuis un bon moment déjà, lorsqu'un copain m'indique sa dernière découverte: attaché à un arbre, un filet de fabrication artisanale ayant manifestement servi quelques temps auparavant. Le filet n'étant pas à l'eau, je décide de l'apporter afin d'en faire « cadeau » aux agents de conservation locaux. Arrivé au bureau de la SEPAQ à Causapscal (maison Matamajaw), la préposée à l'accueil m'indique où se trouve le bureau régional du MLCP, et je m'y dirige dans l'instant qui suit. Mais là, oh! surprise, il n'y a pas un « chat ». De plus, toutes les camionnettes de patrouille ornent dignement... le stationnement. Je laissai donc mon « présent » sur le seuil de la porte et retournai au poste d'accueil où la dame tenta à plusieurs reprises de joindre un agent, mais, en vain.

     Question: Combien y avait-il d'agents en service ce jour-là?

     Plus tard, en discutant avec différents pêcheurs, j'apprends que pareilles mésaventures sont choses courantes sur cette rivière, allant du « jiggage » au coup de rets en plein jour. Et peu de monde semble s'en soucier.

     Après ça, il s'en trouve pour s'étonner de la quasi-absence de saumons dans les fosses, pour «sacrer» après les «maudits indiens». OK, certes, la pêche des autochtones est un facteur important de la diminution des stocks de saumons sur la Matapédia, mais un facteur parmi tant d'autres. Il est en effet assez curieux de constater que jusqu'au secteur « Glenn-Emma », le saumon est relativement abondant, alors qu'à partir de Routhierville - Sainte-Florence, il est quasi absent. Leur corridor de migration dévierait-il vers une autre voie?

     Et les résidents dans tout ça, que font-ils, face à pareil pillage? Pas grand chose; hormis quelques braves qui oeuvrent d'arrache-pied pour préserver la ressource, personne ne semble trop se soucier du sort réservé à Salar. Pis encore, ces héroïques protecteurs sont trop souvent traités « d'enfant de ch... » et font face à des menaces de toutes sortes.

     La surveillance maintenant. Quelle surveillance? C'est un secret de polichinelle qu'il n'y en a pratiquement pas. Demandez à quelqu'un qui fréquente la Matapédia combien il a vu d'agents ou d'auxiliaires de conservation sur cette rivière durant les cinq dernières années. La réponse risque fort d'être un chiffre rond... Je suis d'accord qu'ils ne peuvent être partout à la fois, mais de là à être nulle part... De plus, je crois que la SEPAQ aurait une sérieuse leçon à tirer des zecs-saumon au chapitre de l'embauche d'auxiliaires. Avec la nouvelle tarification en vigueur dans son « royaume » (Sainte-Anne, Patapédia, etc.), les fonds ne devraient pas manquer. A moins que les dirigeants de cette société n'aient pas encore compris qu'une saine gestion est obligatoirement liée à la qualité du produit offert, et là, je ne parle pas d'hébergement de luxe, de haute gastronomie et de tout le bataclan!

     En ce qui à trait à ces guides qui se croient tout permis (ici, il n'est nullement question des guides du secteur Glenn-Emma), n'y aurait-il pas moyen de leur inculquer un minimum de civisme, et ce d'une façon ou d'une autre! Le tourisme qui paie une petite fortune pour son séjour ne veut surtout pas se faire envoyer «ch...» à répétition, pas plus qu'il n'est là pour se livrer à une guerre en règle avec une bande de « colons »!

     C'est l'ensemble de facteurs du genre de ceux énumérés plus haut qui fait qu'une large part des sportifs ayant fait un séjour sur la Matapédia ne veut plus y retourner. 

     Pour ma part, peut-être reviendrai-je sur ma décision d'ici... une dizaine d'années, mais au rythme où vont les choses, il y a de fortes chances que la seule espèce qu'il reste à pêcher soit... la truite (et encore)!

     NOTE: A la fin de l'été, j'apprenais que la SEPAQ avait procédé à la pose de blocs de bétons anti-filet dans les meilleures fosses de la rivière Matapédia, de même qu'elle avait installé quelques roulottes et ajouté des agents et auxiliaires de conservation, ce qui a permis d'observer l'accumulation de quantités importantes de saumons dans certaines fosses. Je ne peux que féliciter les dirigeants de cet organisme, en espérant que ce soudain réveil deviendra permanent et s'élargira à tous les domaines reliés à la pêche, entre autres, le civisme, permettant à ce cours d'eau de reprendre la place qui lui revient.

références

» par Pierre Manseau
» Salmo Salar #14, Automne, Novembre 1988.

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