La Truite de Mer

par Paul Potvin

     La fumée de mon petit Primus s'élevait tout droit par ce beau matin d'octobre inondé de cristaux de givre. Je contemplais avec ravissement la nature enveloppée des couleurs de l'automne et tout en humant avec délices l'air frais embaumé d'un délicieux arôme de café qui achevait de filtrer et que j'avais hâte de goûter, je rêvais aux émotions que me promettait cette journée de pêche dans une rivière à moi tout seul, incroyablement. Après avoir avalé un succulent déjeuner, je me retrouve les deux pieds dans l'eau froide de la fosse qui la veille m'avait donné tant d'ivresse. Mon thermomètre plongé dans l'eau me donne 4°C; c'est beaucoup plus chaud que le 1°C de l'air ambiant. Tout à coup, à quelque dix mètres vers l'amont, j'entrevois sur l'eau une ondulation à peine perceptible. Mon coeur de truitier se serre et mes doigts nerveux réussissent à attacher une petite Quill Gordon numéro 16 à mon bas de ligne. Ma mouche se pose exactement à l'endroit voulu et ce qui devait arriver arriva: une magnifique «bleue» qui devait faire dans les 15 ou 16 pouces, promesse d'un délice à venir.

La Truite de Mer par Paul Potvin
     Cette scène se passait en 1984 sur la rivière Sainte-Marguerite près de Tadoussac où depuis quelques années, on peut pratiquer à l'automne la pêche de la truite de mer, la «bleue» comme disent les gens de la place. La nature de cette espèce de truite a rapidement et grandement intrigué mon âme de pêcheur sportif. J'avais déjà en 1982 été en contact avec la truite de mer de la rivière Petite-Cascapédia alors que je péchais pour la première fois le saumon en compagnie de l'excellent guide Marc Leblanc de Maria. Mais maintenant, il fallait que j'en connaisse davantage sur la truite de mer, poisson qui à mon point de vue, n'a rien à envier à notre ami Salmo salar. J'ai donc entrepris une petite recherche sur le sujet dont je vous livre ici les principales lignes.

     Comme probablement plusieurs d'entre vous, j'ai découvert l'existence de ce poisson magnifique tout récemment, soit depuis que j'ai commencé à taquiner le saumon atlantique, il y a moins de 4 ans et j'ai été tout de suite impressionné par cette espèce. Quelle sorte de truite est-ce? Comment se retrouve-t-elle dans une rivière avec le saumon? Quelle taille peut-elle atteindre? Quel est son cycle de vie? Y a-t-il un rapport avec la truite mouchetée que tout le monde connaît? Quelles mouches utiliser? Où la pêcher? Etc..

     Précisons tout d'abord qu'il existe très peu de documents ou de recherche actuellement concernant la truite de mer, son cycle de vie, ses migrations, son habitat, son alimentation etc. De plus, les conclusions que je présente découlent d'une revue de la littérature sur le sujet mais je dois avouer que celle-ci n'est pas exhaustive.

Systématique

En fait, la truite de mer et l'omble de fontaine ou truite mouchetée forment une seule et même espèce dont le nom scientifique s'écrit Salvelinus fontinalis. La différenciation viendrait de l'habitat. Ainsi la truite mouchetée vit en eau douce alors que la truite de mer effectue une partie de sa vie en eau douce et migre à l'occasion en eau salée. Disons avant d'aller plus loin que la truite de mer n'est pas vraiment une truite mais plutôt un omble du genre Salvelinus alors que les vraies truites appartiennent au genre Salmo tout comme notre saumon atlantique. La famille des salmonidés comprend un troisième genre appelé Oncorhynchus qui regroupe les saumons du Pacifique. Les salmonidés du genre Salvelinus sont également appelés «chairs». Selon Power (1980), il existe toute une série de noms vernaculaires se rapportant à la truite de mer: truite saumonée, brook charr, coaster, brook trout, salmon trout, salter, sea trout, slob trout, white sea trout, squaretail, speckled charr. On retrouve aussi les noms de masmakus en langage Cris ou matamek ou masumek en langage Montagnais ou encore Aana, Iqalugaq ou Nutiliq en langage Inuktituk, etc. Ici, nous parlerons le plus souvent de truite de mer. Mentionnons que le terme truite attribué par erreur à notre omble de fontaine origine de l'arrivée des premiers colons français qui l'ont confondue avec la truite brune d'Europe (Salmo trutta), laquelle est véritablement une truite. Selon le schéma ci-dessous, le saumon atlantique s'identifie donc à une espèce de truite.

Famille des Salmonidés
     - genre Oncorhynchus (saumons du Pacifique)
     - genre Salvelinus (les ombles) (charrs)
     - (ex.: Salvelinus fontinalis, omble de fontaine)
     - genre Salmo (les truites) (ex.: Salmo trutta: truite brune Salmo salar: saumon atlantique)

     Enfin, il convient encore de mentionner que le terme truite de mer ou sea trout utilisé dans la littérature, ne se rapporte pas toujours à la truite mouchetée. En effet, il peut s'agir parfois de la truite arc-en-ciel Salmo gairdneri, alors appelée «steelhead» ou le plus souvent de la truite brune Salmo trutta. La distinction s'impose donc au départ.

Distribution au Québec

     A l'exception de certains lacs et cours d'eau de la Côte Nord et de la région de l'Ungava, on retrouve l'omble de fontaine partout dans les eaux continentales et côtières du Québec. Par ailleurs, la forme anadrome marine est présente dans pratiquement tous les bassins hydrographiques côtiers de la rivière Saguenay, de l'estuaire et du golfe Saint-Laurent, de la baie des Chaleurs ainsi que des baies d'Hudson et de James et même des Iles-de-la-Madeleine.

Coloration de la truite de mer
 
     À son entrée en rivière, la coloration de la truite de mer ressemble à celle d'un saumon. Les principales caractéristiques en sont (Scott et Crossman, 1964):
     • dos bleu acier à vert métallique sans vermiculations évidentes;
     • ventre blanchâtre;
     • flancs argentés et marqués de taches de couleur rose, jaune, orange pâle ou verdâtre; absence de points rouges et de marques de tacons;
     • nageoires inférieures bordées de blanc mais sans ligne noire.

Truite de Mer
     Cette coloration se modifie au fur et à mesure que se prolonge son séjour en eau douce et tend à se confondre avec celle de la truite mouchetée de rivière. Toutefois l'argentage, c'est-à-dire l'acquisition de la coloration argentée, ne se manifeste pas nécessairement en eau salée. Castonguay et al. (1982) ont observé pour la rivière Saint-Jean en Gaspésie, que des jeunes truites à leur première avalaison* avaient une coloration argentée malgré qu'elles n'avaient pas atteint l'eau salée. Ainsi le stimulus responsable du changement de coloration ne serait pas nécessairement l'eau salée et les auteurs suggèrent alors que l'anadromie serait au moins partiellement contrôlée génétiquement (nous traiterons plus loin de l'anadromie).

     Wilder (1952), dans ses travaux sur la rivière Moser en Nouvelle-Ecosse, mentionne qu'en rivière, la coloration est la même pour toutes les truites jusqu'à la smoltification alors que les smolts (1)  acquièrent une livrée argentée due à la présence d'une couche de guanine, laquelle épaissit en mer (la guanine est un pigment que l'on retrouve entre autres dans les écailles des poissons). La truite de remonte fraîche possède une surface dorsale qui deviendra plus foncée; elle passe rapidement de gris pâle à bleue verdâtre assez foncée ou presque noire (2). Ainsi, bien que la truite anadrome et la truite de rivière de la rivière Moser montrent des différences saisonnières de coloration, Wilder (1952) affirme que ces différences ne sont pas héréditaires mais plutôt le résultat de milieux différents. Enfin White (1940) qui a étudié la truite de mer de la même rivière, mentionne que les changements physiologiques impliqués dans l'argentage ne constituent pas un prérequis au déplacement en eau salée puisqu'on observe que des truites acquièrent une livrée argentée en eau salée seulement.

truite de mer de la rivière Moisie
     Black (1981) a examiné la présence de parasites comme indicateurs des déplacements de la truite de mer de la rivière Moisie sur la Côte-Nord. Il affirme que la coloration argentée de la truite n'est pas nécessairement une indication que celle-ci est allée ou ira en mer. Les poissons deviendraient-ils donc toujours argentés à un moment de l'année? Black avait remarqué que le trématode marin Brachypallus crenatus parasitait l'omble de mer tout au long de ses déplacements vers l'eau douce. Il avait observé que seulement trois pour cent des poissons prélevés en amont à quelques trois kilomètres de l'embouchure étaient parasités contre 86 pour cent pour ceux prélevés à l'embouchure, ce qui laisserait entendre selon lui que, bien que les poissons de la station située en amont avaient une coloration argentée, l'absence du ver parasite indiquerait que ces truites n'étaient pas allées se nourrir en eau salée.

Coloration de la chair

     Même si des truites de lac présentent parfois une chair aussi colorée (ou même plus) que les truites de remonte fraîche, on observe généralement que la chair de celles-ci tend à être plus colorée que les truites franchement de rivière et que la coloration tend à décroître à mesure du séjour en eau douce (Wilder, 1952). On admet que les différences sont reliées principalement à la diète. Ainsi, une alimentation à base de crustacés amènerait une couleur de chair rougeâtre car les crustacés contiennent des pigments liposolubles appelés caroténoïdes. Cependant Wilder (1952) conclut que les deux types de truites soit de mer et d'eau douce ne peuvent être distingués sur la base de la couleur de leur chair, du moins lorsqu'elles se retrouvent ensemble en rivière. Les différences dans la couleur de la chair reliées à la taille, l'habitat et la diète sont si grandes qu'il est impossible de reconnaître des différences héréditaires si elles existent. Par expérience, toutes les truites capturées en 1984 et 1985 dans la rivière Sainte-Marguerite avaient la chair d'une couleur orange à orange foncée.

Cycle de vie

     Le territoire québécois apparaît très diversifié au point de vue physiographie. Aussi le mode de vie de la truite mouchetée est-il adapté au milieu fréquenté, qu'il soit de type lacustre ou fluvial. Power (1980) distingue quatre patrons généraux d'organisation du cycle vital de l'espèce lesquels recouvrent l'ensemble des stratégies connues de l'espèce dans son adaptation au milieu. Même si deux de ces patrons (types C et D) concernent davantage le sujet de la truite de mer, il s'avère intéressant d'examiner brièvement les caractéristiques des deux autres patrons (types A et B) pour une meilleure compréhension du cycle de vie de l'espèce (selon Power, 1980 et ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, 1982).

TYPE A : Populations méridionales exclusivement lacustres ou fluviatiles (ex. : plusieurs petits plans d'eau des Laurentides avec pêche forte)

     - caractérise un milieu très exploité;
     - cycle vital étalé sur rarement plus de trois ans;
     - cycle vital confiné dans le même milieu, soit un ruisseau, soit un lac et ne dépassant pas parfois 100 mètres carrés;
     - mortalité forte par la pêche et naturellement;
     - mâles matures à un an et femelles à deux ans;
     - quelques frayes multiples;
     - la reproduction repose sur une ou deux classes d'âge, principalement sur celle des deux ans.

TYPE B : Populations exclusivement lacustres ou fluviatiles de milieux nordiques ou alpins. (ex.: plusieurs plans d'eau non péchés des Laurentides)

     - caractérise un milieu inexploité et pauvre;
     - mortalité naturelle assez élevée avec peu d'individus âgés de plus de cinq ans;
     - cycle vital plus long et plus de classes d'âge;
     - croissance lente;
     - maturité sexuelle pas avant trois ans en général chez les mâles et quatre ans chez les femelles;
     - reproduction repose sur plusieurs classes d'âge;
     - frayes multiples plus fréquentes.

TYPE C : Populations anadromes de régions méridionales et intermédiaires (figure 1).

     Ici, on observe une phase migratoire ayant pour effet de procurer un plus grand espace vital et favorisant une meilleure croissance en raison de la disponibilité de ressources supplémentaires. On observe également une séparation entre les sites de fraye et d'élevage et ceux servant à l'alimentation. La migration peut se faire entre un cours d'eau et un lac ou la mer ou encore l'estuaire. La maturité sexuelle se réalise rarement avant trois ou quatre ans, les mâles tendant à être plus précoces que les femelles. Même si quelques mâles peuvent atteindre la maturité sexuelle avant d'effectuer des migrations (donc en rivière), la plupart des individus l'atteignent après.

     Un fait important mérite d'être mentionné ici à savoir que si la croissance est faible, la truite peut ne pas participer à la fraye une année (Power, 1980) ou encore peut revenir de la mer à l'état immature comme l'affirme White (1940) dans ses travaux sur la rivière Moser en Nouvelle-Ecosse. Cette particularité, je l'ai souvent observée lors de mes excursions de pêche automnales sur la rivière Sainte-Marguerite. Selon Power (1980), cette situation est encore plus généralisée dans les régions plus nordiques.
Les populations du type C frayent en général à chaque année, une fois la maturité sexuelle atteinte et les frayes multiples sont normales. Beaucoup d'exemples de ce type se rencontrent dans le sud et le centre du Québec: rivières de la Gaspésie et de la moyenne Côte Nord, lacs intérieurs tels que Mistassini etc.

TYPE D : Populations anadromes nordiques

     Ici les migrations sont nombreuses; la truite séjourne en mer durant l'été pour se nourrir et passe l'hiver en eau douce ou en estuaire dans certains cas. Les mâles, une fois matures, frayent généralement à chaque année contrairement aux femelles qui peuvent sauter une année sur deux ou sur trois. Les frayes multiples sont la coutume même si la maturité sexuelle n'est souvent atteinte qu'à partir de quatre ans. Comme pour les types B ou C et contrairement au type A, le cycle vital peut donc s'étaler sur plusieurs années.

Migrations

     Nous avons vu que la truite mouchetée effectue souvent des migrations plus ou moins importantes dépendamment des milieux fréquentés. C'est particulièrement le cas des populations anadromes ayant une phase de migration marine. Mais qu'en est-il plus précisément des déplacements de l'omble de mer? Sans pouvoir attribuer une généralité au phénomène, nous allons l'examiner dans une des rares études du genre au Québec, celle de Castonguay et al. (1982) réalisée sur la rivière Saint-Jean à Gaspé.

     Sommairement, après deux ou trois ans passés en rivière, les jeunes truites subissent, vers le mois de mai, une smoltification et l'avalaison débute alors. Après avoir passé un an complet dans une zone de basse salinité de l'estuaire (dans la région du front salin), elles se rencontrent à partir du printemps suivant et pour deux ou trois mois, dans des endroits de salinité élevée à l'intérieur et à l'extérieur de l'estuaire. Puis en juin et surtout juillet et de façon moindre en août, les gros individus matures remontent la rivière accompagnés de beaucoup d'immatures. Suivent les individus plus petits. Après la fraye de l'automne, les truites redescendent la rivière dans l'estuaire supérieur où elles passent l'hiver. Après la fraye, les ombles se nourrissent un peu. Par ailleurs, les immatures qui remontent en bancs ne se nourriraient pas du moins lors de l'amontaison. La signification écologique de cette remonte demeure toutefois obscure. Nous en reparlerons plus loin.

     Selon Barnard (1982), la montaison des géniteurs de truites mouchetées anadromes dans la rivière Laval près de Forestville sur la Moyenne Côte-Nord s'effectue au printemps, ceux-ci passant l'été et l'automne dans les fosses en attendant le moment de frayer. Une seconde montaison constituée cette fois en grande majorité d'individus immatures, s'effectue à l'automne. Selon le même auteur, une truite mouchetée, une fois adaptée au milieu salin, verra sa maturité sexuelle retardée tandis que sa croissance sera accélérée; une truite de mer ne serait donc mature qu'à quatre ou cinq ans alors que quelques rares individus le seraient à trois ans. Ceci pourrait expliquer les grosses proportions d'immatures observées lors des remontes. Mais, de toute façon, il est probable que les truites ne pourraient tolérer de vivre en eau salée l'hiver.

     Wilder (1952), dans son étude comparative des populations anadromes et d'eau douce de truites mouchetées de la rivière Moser en Nouvelle-Écosse, résume ainsi les déplacements de la truite de mer. En avril, mai et début juin, celle-ci descend à la mer. Les truites ne resteraient pas dans l'estuaire puisqu'on en capture en mai, juin et début juillet jusqu'à quatre à cinq milles à l'est et à l'ouest de la rivière le long du littoral où elles se promènent en bancs de cinq à vingt individus. Elles ont alors acquis une coloration argentée les distinguant bien des truites prises en rivière à cette période. En juillet, donc après environ deux mois, elles remontent, sauf un certain nombre plus tard. Selon toute probabilité, elles cesseraient de se nourrir en entrant en rivière. A mesure que la saison avance, les truites se rassemblent dans les zones calmes de la rivière où il est possible d'en capturer en grand nombre en août et septembre. Sans que l'auteur ne le mentionne, les truites passeraient donc l'hiver en eau douce en rivière.

     White (1942) avait trouvé sensiblement le même patron de déplacement que Wilder (1952) encore une fois sur la rivière Moser. Selon Smith et Saunders (1958), la montaison des truites dans le ruisseau Ellerslie de l'île-du-Prince-Édouard s'effectue en avril, de juin à juillet et en novembre alors que l'avalaison a lieu en mai et d'octobre à début janvier. Scott et Crossman (1964) dans leur étude des rivières de Terre-Neuve trouvent également un patron de déplacement assez semblable, à certaines variantes près, à celui que Wilder (1952) avait mis en évidence. Ainsi, dans la rivière Little Codroy, la plupart des truites de mer vont à la mer pour la première fois à leur troisième année et y retournent chaque année pendant deux ans (1D, 2D, 3S, 4S) (D = eau douce, S = eau salée); mais quelques-unes demeurent en eau douce un an ou plus après leur première remontée avant de retourner en mer. Par contre dans le ruisseau Oliver, les truites passent trois ans en eau douce avant d'aller en mer et retournent en mer à chacune des deux autres années (1D, 2D, 3D, 4S, 5S). Fait intéressant, il existerait une forme estuarienne de truite mouchetée (on connaît maintenant des saumons estuariens) qui vit principalement dans les estuaires et les embouchures des rivières et qui s'y déplacent avec les marées. Leur taux de croissance est intermédiaire entre les deux autres formes de mer et d'eau douce. Au Labrador, ces truites sont appelées «slob».

     D'autres études traitent des migrations des truites de mer et font ressortir certains aspects que l'on peut être porté à généraliser. Lévesque et al. (1984) affirment qu'on ne peut conclure avec certitude à la non fréquentation des estuaires par les salmonidés en saison froide, du moins dans leur partie supérieure comme l'avaient rapporté Castonguay et al. (1982) dans le cas de la rivière Saint-Jean à Gaspé. Enfin, des travaux effectués dans la rivière Sainte-Marguerite de 1980 à 1983 par le ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche ont montré que beaucoup de géniteurs frayent au moins deux fois. Tout ceci démontre bien que chaque rivière devrait être investiguée avant de songer à une exploitation des ressources halieutiques.

Composition des migrations

     Si l'avalaison se produit généralement de la fin avril au début de juin avec un maximum lorsque la température s'approche de 10°C, elle ne se produit pas toujours de la même façon à chaque année dans toutes les rivières. De plus, un abaissement de la température peut retarder ou même renverser l'avalaison comme l'a observé White (1941) la rivière Moser en Nouvelle-Écosse.

     L'étude de Wilder (1952) réalisée également sur la rivière Moser montre la composition suivante de l'avalaison, qui semble générale:

     A - petites truites migrant pour la première fois (smolts) et semblables en taille et en apparence générale aux «smolts» de saumons; 79,4 cent sont des 2+ (3e année) avec une longueur moyenne de 17 cm; 20 pour cent sont des 3 + (4e année) avec une longueur moyenne 19,7 cm; très peu de 1 + ;
     B - grosses truites ayant frayé l'automne précédent appelées aussi «kelts»
     C - grosses truites immatures sexuellement n'ayant pas frayé l'automne précédent et migrant à la mer pour la deuxième fois.

     Il est donc possible de capturer au printemps et au début de l'été truites de bonne taille soit dans l'estuaire, soit hors de l'estuaire le du littoral alors que les truites s'y concentrent en petits bancs dans faibles profondeurs d'eau. C'est le cas notamment pour les rivières Sainte-Marguerite, Éternité, Saint-Jean et Petit-Saguenay, toutes du bassin du Saguenay et probablement pour la plupart des rivières du Québec pêche à la mouche à partir de la rive vaut alors la peine et principalement avec des «streamers» tels que Magog smelt, Muddler minnow

Facteurs de migration

     Les pics de remontée semblent très associés à des hausses du niveau d'eau, comme l'a montré White (1941). Intéressant pour le pêcheur sportif. Par contre, Smith et Saunders (1958) mentionnent que le non de truites n'est pas directement corrélé avec la hauteur de l'eau et observent plutôt que les truites se déplacent lorsque le niveau d'eau change même si celui-ci est faible. Un autre point d'intérêt réside dans le que les truites voyagent en bancs (généralement de 5 à 20 individus) dans les estuaires et le long du littoral et que l'écartement des rivières est minime (White, 1930). De plus, l'activité de migration des grosses truites en rivière semble maximale la nuit selon Castonguay et al. (1982); mais elle peut survenir également par temps couvert. Toujours selon les mêmes auteurs, les mouvements migratoires apparaissent en synchronie avec la nouvelle lune en autant que la température et le débit d’eau soient favorables.

     Selon Smith et Saunders (1958), il semblerait que la température de l’eau conditionne la truite à se déplacer et qu'un changement de débit fournisse le stimulus nécessaire. Ils affirment cependant que leurs données ne montrent pas clairement que ces deux facteurs initient directement les déplacements des truites. Une fois rendues aux sites de fraye, les réactions associées à la maturation des gonades et à la fraye surpasseraient les effets des autres stimuli qui autrement résulteraient probablement en des déplacements vers l'aval.

     Enfin si la température de l'eau conditionne la truite à se déplacer en vue de la fraye, il est possible que ce facteur soit prépondérant dans la migration des truites dont les immatures. En effet, il est probable que les truites subiraient un stress osmotique sévère dans des eaux très froides et de salinité élevée. La température létale a été estimée à -0,7° C (Dutil et Power, 1979). Les effets synergétiques de la température et de la salinité semblent donc limiter l'étendue en mer et la durée du séjour. Et l'on sait que ce seuil de température est atteint et dépassé généralement dans les eaux salées du golfe et de l'estuaire du Saint-Laurent. Enfin, mentionnons que l'espace vital constitue un facteur de migration vers la mer. Par contre, la présence d'un bassin d'eau (fosse) diminue déplacements (Huntsman, 1936; White, 1940). Par conséquent, une rivière ne contenant pas de fosses importantes offre moins d'intérêt pour le pêcheur sportif.

Reproduction

     Scott et Crossman (1964), suite à des travaux réalisés dans des rivières de Terre-Neuve, rapportent que moins de 50 pour cent des femelles et des mâles sont matures sexuellement à leur troisième année (2+) alors que 90 pour cent sont prêtes à frayer à leur quatrième année (3+). La fraye (4)  survient généralement en octobre mais peut se manifester dès le début de septembre dans les régions nordiques ou de haute altitude et s'étendre jusqu'en décembre même dans la partie sud de son aire de distribution (Power, 1980) qui correspond entre autres à l'isotherme de 21°C (température moyenne de l'air en juillet) selon Séguin (1954), soit plus précisément aux rivières de la côte du Maine et de Cape Cod (MacCrimmon et Campbell, 1969).

     Sans être une exigence, les sites de fraye se situent souvent sur des fonds de gravier à la queue des fosses là où l'eau percole à travers ce gravier (upwelling) (Power, 1980). Selon White (1930), l'avantage du «upwelling» réside dans le fait que les oeufs sont déposés dans une eau de température plus élevée qu'ailleurs dans la rivière. Pour un observateur, il est même possible de détecter la présence de ces «sources» puisque l'eau qui percole y crée un déplacement de gravier plus fin formant un nid où «la main pourra y plonger profondément».

     Selon White (1930), on n'a jamais observé naturellement une truite de mer anadrome frayer avec une truite non anadrome. Ce point demanderait cependant à être étudié davantage. D'autre part, si beaucoup de truites remontent les rivières pour la fraye, toutes ne frayent pas l'année de leur montaison, loin de là. Même si, comme l'affirment Scott et Crossman (1964), elles doivent atteindre au moins 200 mm avant que 50 pour cent ne frayent, beaucoup de gros individus ne frayent tout simplement pas. Selon plusieurs auteurs (Huntsman, 1936; Scott et Crossman, 1964; White, 1930 etc.), les immatures constitueraient une portion considérable des montaisons.

     Habituellement, le mâle prépare le nid. Après la ponte, la femelle enfouit le site alors que le mâle surveille les alentours. Les deux restent au site une semaine ou plus puis la femelle quitte. Le mâle peut continuer à protéger le nid longtemps après (White, 1930). Les oeufs sont pondus au nombre d'environ 250 par 100 grammes de poids. Enfin, les alevins émergent du gravier au printemps suivant.

Alimentation

     Selon Gaudreault et al. (1982), contrairement au saumon atlantique, l'omble de mer de la rivière Saint-Jean à Gaspé ne cesse pas de manger en rivière bien que le poids plus petit des contenus stomacaux montre qu'il s'alimente moins en rivière qu'en estuaire. De plus, puisque la majorité des individus récoltés en rivière étaient sexuellement immatures, la baisse des poids des contenus stomacaux ne serait pas imputable à l'activité de reproduction mais plutôt à la présumée rareté de la nourriture en rivière. D'autre part, les auteurs mentionnent que la basse température plutôt que la rareté de nourriture constitue le facteur limitant le plus la croissance des truites en hiver puisque le poids des contenus stomacaux est aussi élevé en hiver qu'en été. Tout de même, il est probable toujours selon les mêmes auteurs, que les ombles consomment moins de nourriture en hiver puisque la digestion à basse température s'effectue plus lentement.

     Selon White (1942), après s'être engraissées en mer ou en estuaire pendant les deux ou trois mois de l'été, les truites cesseraient de se nourrir activement à leur entrée en rivière. Pendant ces deux ou trois mois, elles atteignent leurs poids maximum pour l'année lequel décroît à leur retour en eau douce. Selon Gaudreault et al. (1982), il existe un partage des ressources alimentaires entre les grands ombles qui sont principalement piscivores et les juvéniles (individus plus petits que 25 cm) qui ne consomment que des invertébrés.

     White (1940) dresse un bon portrait de l'alimentation chez les truites de mer selon leur stade de vie. Brièvement, on peut le résumer comme suit:

     A - alevins (30-48 mm): 78 pour cent de la nourriture comprend des larves et pupes de chironomides (midges), le reste étant constitué principalement de trichoptères (caddis), d'éphéméroptères et de simulies (black flies) et de formes terrestres. Alevins capturés en juin.

     B - tacons d'un an et de deux ans qui deviendront smolts l'année suivante: le contenu stomacal montre une nutrition active. La nourriture des tacons en juin s'identifie comme suit: trichoptères (caddisflies): 47,5 pour cent limaces: 27,5 pour cent chironomides (pupes): 8,3 pour cent éphéméroptères (mayflies) plécoptères (stoneflies), simulies (black flies) et formes terrestres: 16,7 pour cent. Cependant les analyses concernent peu d'individus.

     C - smolts capturés en mai dont la taille variait de 16 à 22 cm pupes de chironomides: 79 pour cent odonates (libellules): 11 pour cent trichoptères (caddisflies): 8 pour cent simulies (blackflies): 2 pour cent

     Des smolts ont été capturés aussi en aval du front salin à l'embouchure de la rivière, là où l'eau des couches supérieures est de l'eau douce de la rivière transportant des organismes d'eau douce. La nourriture trouvée reflète la transition entre les habitats d'eau douce et d'eau salée. La proportion du contenu en insectes des smolts diminue grandement. On y dénombre entre autres des civelles (jeunes anguilles transparentes) pour 30 pour cent du contenu, des crustacés pour près du quart et même des restes de petits poissons identifiés à des gaspareaux et des épinoches.

     D - en mer (selon White, 1942; Scott et Crossman, 1964)
Le contenu stomacal des truites prises dans la mer près de la rivière Moser en Nouvelle-Écosse était formé en grande partie de poissons tels des merluches alors que les crustacés, surtout des crevettes, étaient abondants dans les truites capturées dans des baies calmes.

     E -  au retour en rivière

     Bien que les poissons de remonte prennent la mouche artificielle, White (1940) n'a pas trouvé de nourriture dans leurs estomacs. Après avoir remonté la portion inférieure de la rivière, les truites se rassemblent dans des fosses à eaux plus calmes. Des truites capturées en septembre contenaient très peu de nourriture dans leurs estomacs et leurs intestins étaient vides. L'état contracté des estomacs et intestins indique qu'elles avaient jeûné depuis longtemps. Ce phénomène, je l'ai observé également pour les truites de la rivière Sainte-Marguerite à Sacré-Coeur et il est très rare que l'on puisse trouver de la nourriture dans les estomacs de ces truites et principalement les «bleues» (immatures sexuellement) même celles de taille importante. Les intestins semblent contractés au point où la cavité intestinale apparaît presque comblée. Les quelques truites rouges (très rouges même) que j'ai pu examiner ont révélé contenir un peu de nourriture dans quelques cas.

     Si des remontes importantes se produisent habituellement de juin à août, par contre des montaisons tardives surviendraient dans plusieurs rivières (Montgomery, 1983; Smith et Saunders, 1958; Barnard, 1982). Ce phénomène présente des analogies étrangement intéressantes avec l'espèce Salmo salar, notre saumon atlantique. Il vaut la peine de s'y attarder quelque peu.

     L'apôtre du saumon Jean-Paul Dubé, dans son dernier livre sur le saumon publié en 1984, parle de l'énigmatique saumon à dos bleu et mentionne qu'en général, il fait son apparition dans les rivières après la saison de pêche. «Il s'agit d'un poisson d'une couleur particulière, fort joli et qui se distingue facilement des autres. Le dos et la partie supérieure de la queue sont réellement bleus et les flancs sont blancs, même en fin de saison ou plus tard alors que les autres saumons sont devenus presque rouges». «Leur chair est de qualité supérieure», raconte Dubé qui mentionne encore en parlant des saumons à dos noir cette fois: «le fait de s'être nourris seulement un an dans les eaux locales après l'épuisement du frai expliquerait la pauvre qualité de leur chair».

     Sans faire un lien direct avec la truite de mer, l'analogie avec la biologie du saumon apparaît étonnante, sans pour autant que l'on doive sauter aux conclusions trop hâtives. L'expérience de pêche sportive automnale de la truite de mer, encore très peu répandue au Québec malheureusement, permet tout de même une certaine réflexion. On sait en effet que la truite bleue remonte la rivière Sainte-Marguerite près de Tadoussac en quantité importante en septembre et octobre. Les bleues ont une chair de qualité supérieure, les pêcheurs le reconnaissent bien, alors que les rouges à dos foncé ont un goût qui incite à la remise à l'eau. Les bleues sont immatures sexuellement, ce qui se constate facilement par l'examen des gonades (organes porteurs des cellules reproductrices) non développées alors qu'elles le sont généralement chez les rouges. Une autre caractéristique constatée dans mes fiches de pêche depuis deux ans et confirmée par d'autres pêcheurs et touchant la truite de mer de cette rivière, concerne le contenu de l'estomac, toujours vide chez les bleues mais parfois non chez les rouges (la proportion des rouges capturées et examinées est trop faible pour détailler davantage) et renfermant surtout des nymphes d'insectes et même à l'occasion des grenouilles ou souris. Il est difficile de croire encore, après ce que l'on vient de dire, que la faune n'est pas politisée au Québec!

     Après tout, l'analogie avec le saumon devrait-elle surprendre de la sorte? Ce sont tous deux des salmonidés. La surprise s'appuie plutôt sur la méconnaissance des espèces en cause et devrait inciter davantage à la recherche.

     Kelts. Ces grosses truites qui ont frayé l'automne précédant leur descente vers la mer se nourrissent activement du moins en fin d'avalaison. Leur nourriture consiste en insectes de la rivière tels que trichoptères (caddisflies) et plécoptères (stoneflies) mais peut comprendre des poissons tels des civelles et aussi des crustacés.

     On sait que plusieurs truites se succèdent au même site de fraye qui s'étend sur une certaine période de temps. Les nouvelles truites peuvent donc déloger des oeufs des pontes précédentes, qui sont alors mangés (White, 1930). Celui-ci a trouvé beaucoup d'oeufs dans des estomacs de truites mâles et femelles capturées aux sites de fraye les 17 novembre et les 6 et 9 décembre. Dans les estomacs de 35 mâles, quatre femelles et une immature, on a fait le décompte suivant:

     - 32 mâles : 598 oeufs dont 97 dans un seul individu;
     - 3 mâles : aucun oeuf;
     - 3 femelles : 89 oeufs dont 60 dans un seul individu;
     - 1 femelle : aucun oeuf;
     - 1 immature : 22 oeufs.

     L'analyse de plusieurs contenus stomacaux de truites capturées dans la rivière Laval près de Forestville à l'automne 1982 a montré que plusieurs truites et principalement des immatures de bonne taille contenaient des oeufs de truites et surtout de saumons (Barnard, 1982). Selon Scott et Crossman (1964), la nourriture des truites de mer en rivière est semblable à celle des autres truites: insectes, crustacés, petits poissons incluant d'autres truites. Les mêmes auteurs en 1974 mentionnent que si les ombles bouffent des oeufs au temps de la fraye, par contre au printemps ils peuvent ingurgiter des jeunes truites et probablement des jeunes saumons. Cet aspect de l'alimentation des truites de mer mérite d'être étudié au Québec et il est à espérer que des études soient entreprises concernant la biologie de la truite de mer dans nos rivières et l'importance de la prédation sur les stocks de saumons de l'Atlantique.

     G : Truites non anadromes

     Toutes les truites d'une rivière ne vont pas à la mer, comme l'affirment Smith et Saunders (1958). L'espace vital constitue, comme on l’a vu, un facteur de migration vers la mer. On a déjà mentionné également que la présence de bassins d'eau importants sur le cours d'une rivière avait pour effet de contenir les migrations. On peut se demander maintenant quel est le sort des truites restantes. Est-il possible que leur activité de nutrition diffère beaucoup de leurs congénères anadromes et qu'elle demeure toujours présente? A ce sujet, j'aimerais signaler un fait qui s'est produit sur la rivière Sainte-Marguerite au cours d'une journée de pêche d'automne au terme de laquelle nous avions capturé plusieurs truites de bonne taille dont une faisait près d'un kilo. Toutes semblaient être des «bleues» immatures comme la majorité des truites capturées à cet endroit. Lorsque nous avons examiné les contenus stomacaux, nous n'avons rien pu trouver sauf dans les deux plus petits individus (22-23 cm) dont les estomacs étaient pleins à fendre de diptères presqu'uniquement. Or ces deux truites avaient été les seules capturées dans une même grande fosse profonde. Nous pensons que ce sont des truites de rivière non anadromes.

Anadromie

     Je crois qu'il est important d'introduire ici quelques réflexions concernant le phénomène de Tanadromie. L'étymologie décompose le mot en deux parties: ana qui veut dire de bas en haut et dromos qui signifie course. Ainsi Tanadromie se rapporte à des organismes, ici des poissons, qui montent ou remontent un cours d'eau peu en importe la raison. Mais avant qu'un poisson ne puisse monter un cours d'eau, il doit d'abord être établi ou s'établir dans un plan d'eau tel la mer ou même un lac à la rigueur puisque, admettons-le, rien ne rattache Tanadromie à la mer. Des populations d'eau douce seraient donc aussi anadromes que des populations d'eau salée.

     Après tout un lac n'est-il pas une mer en miniature? Les cycles de vie des espèces anadromes marines sont très voisins de ceux des espèces anadromes d'eau douce du moins pour les salmonidés. Même le processus de l'argentage (acquisition d'une coloration argentée) des salmonidés d'eau douce se compare-t-il souvent à celui des salmonidés de mer tels les saumons de l'Atlantique ou encore les truites de mer comme il en a été question plus avant.

     Rounsefell (1958) a traité de Tanadromie chez les salmonidés nord-américains. Selon ce dernier, les cinq espèces de saumons du Pacifique du genre Oncorhynchus passent moins de un an jusqu'à quatre ans en mer alors que les espèces du genre Salmo passent habituellement environ deux ans en mer avant la maturité. Les salmonidés du genre Salvelinus (les charrs) contiennent des stocks considérés anadromes séjournant une petite partie de chaque année en mer (en lac, ce peut être différent car on a de l'eau douce).

     Quelques espèces sont obligatoirement anadromes, c'est-à-dire que les individus en question ne peuvent se reproduire avec assez de succès pour maintenir une population naturelle sans demeurer quelque temps dans un milieu marin. C'est le cas de Oncorhynchus gorbuscha (pink salmon) et de Oncorhynchus keta (chum salmon) et probablement de Oncorhynchus tshawytscha (king salmon), tous du Pacifique. Par contre, le saumon coho (Oncorhunchus kisutch, silver) n'est pas obligatoirement anadrome puisqu'il pourrait vivre en eau douce. Le saumon sockeye (Oncorhynchus nerka) dont le kokanee constitue la forme landlockée serait selon Rounsefell, la seule espèce du Pacifique que Ton sait sans aucun doute pouvoir se maintenir en eau douce.

     Les charrs quant à eux, tendent à passer seulement de courtes périodes en mer et de plus tous peuvent se développer normalement sans y aller. Parmi les espèces du genre Salmo, le saumon de l'Atlantique serait la plus vraiment anadrome dans ce sens que tous les jeunes ou presque effectuent normalement une migration définie vers la mer alors que chez les autres, beaucoup déjeunes peuvent choisir de rester en eau douce, ne devenant jamais anadromes. Mais attention! On parle ici d'anadromes marins.
En effet les formes d'eau douce de salmonidés anadromes utilisent habituellement un lac comme une mer miniature, remontant ses tributaires pour frayer. Ces formes sont en général plus petites que celles de mer en raison de la nourriture plus restreinte (Rounsefell, 1958) mais à part cela, leurs cycles de vie sont très similaires. Il y aurait donc lieu de distinguer à l'avenir les termes anadromes de mer et anadromes d'eau douce.

La pêche

     Actuellement, il existe malheureusement encore peu d'endroits où peut se pratiquer la pêche sportive de la truite de mer, en dehors des saisons régulières j'entends. A venir jusqu'à cette année, à peu près seule la rivière Sainte-Marguerite près de Sacré-Coeur était accessible au pêcheur sportif. On ne peut qu'en féliciter les instigateurs! La saison s'y déroule du 1er septembre au 31 octobre. Des fosses du secteur aval sont offertes au disciple de Saint-Pierre à un coût raisonnable. Le bilan s'avère très positif à date. La présence de pêcheurs sportifs entraîne une protection accrue de la ressource et l'apport économique n'y est pas négligeable non plus.

     Une expérience de pêche sportive a été initiée sur la rivière Laval depuis 1984 avec une saison qui s'étend jusqu'au 15 octobre pour 1985. La pêche y est de très bonne qualité et des spécimens de belle taille y sont capturés.

     En 1985, une pêche sportive expérimentale a été instaurée sur la rivière Matapédia dans sa partie située en aval, soit du 15 septembre au 15 octobre. On prévoit y effectuer le recensement des captures, l'analyse des contenus stomacaux et un inventaire des saumons géniteurs. Heureuse initiative encore là de laquelle des connaissances excessivement importantes ressortiront. A quand les autres rivières?

     Si la pêche de la truite de mer à l'automne est possible actuellement sur quelques rivières isolées du Québec, par contre il ne faut pas oublier que cette pêche peut se pratiquer de façon générale à l'été ou plutôt après le début de l'été sur la plupart des rivières. J'aimerais cependant mentionner l'expérience extraordinaire que peut vivre le truitier sur la rivière Petite Cascapédia et plus précisément dans les branches est et ouest de celle-ci. Si la branche est exige la descente au moyen d'un canot, par contre celle de l'ouest peut s'explorer à gué sur un parcours de plusieurs kilomètres le long duquel on trouve des fosses d'une beauté à vous en couper le souffle et d'une limpidité remarquable.

     Maintenant, quel est l'équipement requis pour la pêche de la truite de mer? Quelles mouches utiliser? Si la pêche peut se patiquer en canot ou à gué, sur la rivière Sainte-Marguerite du moins, cependant la pêche à gué est préférable à mon avis. En effet l'approche de la truite doit se faire avec minutie, avec le moins de bruit et de déplacement d'eau possible. L'équipement du truitier et du saumonier est le même au niveau du matériel lourd (bottes, lingerie). La différence réside dans le «software» c'est-à-dire dans l'attirail qui part de la main du pêcheur et qui se termine à quelque trente, quarante ou cinquante pieds plus loin sur l'eau.

     Il est souhaitable d'apporter avec soi deux cannes à pêche: une petite de 7 ou 7,5 pieds et au besoin une plus grande de 8,5 ou 9 pieds qui peut s'avérer utile pour des longs lancers dans les grandes fosses. Mais l'équipement délicat demeure le plus séduisant pour la présentation des petites mouches sèches qui permettent de réaliser les meilleurs résultats avec le plus d'émotion.

Voici une liste des principales mouches à utiliser et qui ont fait leurs preuves à maintes reprises.

A - mouches sèches

White Wulff #12 à 14
Quill Gordon #12 à 18
Adams #12 à 20
Haystack #12 à 16
Phillips usual #14 à 18
Blue winged olive #14 à 20
Irrésistible #14 à 16
Black gnat #12 à 18
March brown #12 à 16
B - streamers, bucktails

Muddler minnow naturel, vert, blanc #8 à 12
Black nose dace #10 à 12
Hornberg #8 à 14
Démagogue #6 à 10
C - nymphes

Hendrickson #10 à 14
Isonychia #10 à 12
Caddis larva #14 à 16
Carey spécial #10 à 14
Quill Gordon #10 à 14
Manille #8 à 12 (Queue en plume de flanc de mallard, corps en laine orange, côtes en tinsel argent plat, tête en chenille blanche; création de Denis Turcotte).

D - autres

Midge #20 à 24
     Évidemment avec les plus petites mouches, il faut avoir un avançon équilibré. On cherchera toutefois à ne pas utiliser un petit bout plus fin qu'un trois livres test (pour le Maxima) puisqu'il ne faut pas oublier que l'on pêche en condition d'eau froide et que combiné au froid de l'air, la résistance du fil devient plus faible. Par contre, la température froide de l'eau offrant une plus grande densité (la plus grande densité de l'eau se situe à 4°C), a l'avantage de produire une meilleure flottabilité aux mouches sèches. Donc les pâtes ou liquides habituellement utilisés dans ce but ne sont pas vraiment une nécessité. Personnellement, j'emploie des avançons assez longs que je confectionne par sections et dont je peux faire varier l'extrémité fine selon la grosseur de la mouche à utiliser.

Conclusion et recommandations

     La connaissance des déplacements de la truite mouchetée entre l'eau salée et l'eau douce est fondamentale pour la gestion de la pêche sportive. Au Québec, il faut admettre le manque très grand de connaissances dans ce domaine. De même, le potentiel de la pêche sportive de cette espèce est encore très mal connu tout comme l'état de la prédation exercée sur les populations de saumons de l'Atlantique. On sait par contre qu'il existe des populations de truites de mer dans pratiquement toutes les rivières du Québec se jetant en eau salée et que dans plusieurs de celles-ci, ces populations sont importantes. Ces constations m'amènent à formuler les recommandations suivantes qui s'adressent aux gestionnaires et utilisateurs de la ressource et qui devraient être appuyées par la communauté des pêcheurs sportifs:

     1 - Évaluer le potentiel d'exploitation de la truite de mer de chacune des rivières en commençant par les plus importantes afin d'en retirer le maximum de retombées économiques et sociales.

     2 - Établir le bilan des exploitations commerciales de la truite de mer puisque de nombreux permis sont encore émis par le gouvernement du Québec.

     3 - II est urgent d'initier des recherches concernant divers aspects de la biologie de la truite de mer; il serait souhaitable que les ministères québécois impliqués et les organismes universitaires entreprennent le plus tôt possible des études conjointes dans ce domaine.

     4 - Favoriser la prise en charge de la gestion de cette ressource par des associations locales agréées et de bonne foi. Dans ce sens, on ne peut que recommander que les délégataires de la gestion ou que les autorités compétentes prennent des mesures afin que le recensement des captures soit assuré et que certains aspects biologiques soient mieux connus (prédation par exemple).

     5 - Favoriser l'exploitation automnale de la ressource en autant que le potentiel le permet et de préférence dans les secteurs aval des rivières notamment dans le cas des rivières à saumons. Depuis quelques années, la pêche d'automne se pratique avec succès dans la rivière Sainte-Marguerite et elle vient d'être instaurée à titre expérimental en 1985 dans la rivière Matapédia. Le virage est amorcé. Généraliser cela contribuerait à réduire la pression sur les stocks de saumons tout en augmentant l'utilisation rationnelle de nos ressources.

     6 - Favoriser la pratique de la pêche à la mouche puisque seule une pêche de qualité générera le maximum de retombées économiques tout en assurant la plus grande protection de l'espèce. Dans cet ordre d'idées, il est aussi fortement suggéré que la pêche à la mouche devienne la seule pratique permise au printemps sur toute rivière à saumon d'abord pour les raisons mentionnées précédemment et ensuite pour la protection des saumons noirs qui dévalent au printemps et dont la contribution à la reproduction semble loin d'être négligeable.

     Il est donc permis de croire que les modalités d'exploitation de la pêche sportive au Québec devraient être revues sur la base des connaissances acquises et à acquérir au cours des prochaines années. On peut déjà suggérer certaines formules intéressantes dans le sens de celles en vigueur dans certains états du nord-est américain, par exemple: attribution de quotas de captures par rivière, secteurs de rivières avec remise à l'eau obligatoire, création de secteurs-trophée avec quotas restreints, fermeture très tardive de secteurs dans certaines rivières.

     La réalisation de telles mesures apporterait une nouvelle dimension à la pêche sportive qui s'identifierait davantage à l'activité récréative extraordinaire qu'elle est plutôt qu'à un magasinage de viande. Car il y a une clientèle pour ça et de plus en plus présente. De nombreux pêcheurs sportifs du Québec ne seraient plus obligés de s'exiler vers des états américains pour pouvoir exercer leur sport préféré comme c'est de plus en plus le cas. Nous les pêcheurs sportifs n'avons qu'un but: la conservation de la ressource, à la base même de notre sport. D'ailleurs notre passion n'est-elle pas le plus bel instrument de conservation!

Paul Potvin truitier et saumonier 
1515 Merici
Charlesbourg-est G2L 1J8

     J'aimerais remercier les nombreuses personnes qui ont bien voulu me transmettre des informations très appréciées et en particulier messieurs Marc Archer, Alain Lapointe et Paul Girard de la Direction régionale du Saguenay-Lac-Saint-Jean du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, messieurs Jean-Paul Dubé de New-Carlisle, Peter Dubé de Matapédia, Aubin Rouleau et François Barnard de la Direction régionale de la Côte-Nord du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche. Mes remerciements vont également à Gérard Bilodeau, Grégoire Ouellet, François Caron, Jean-Denis Dutil, Pierre Dulude, Denis Turcotte, Richard Cook, Christian Bilodeau, Yvon-Marie Gauthier, Gilles Shooner, Marc Leblanc, Yves Grimard.

     N.B.: J'aimerais inviter les gens qui ont des informations de toute nature concernant la truite de mer à me contacter à l'adresse mentionnée.
 
     * Le terme avalaison se rapporte à la descente d'un cours d'eau par un poisson vers sa partie inférieure alors que le terme amontaison (ou montaison) désigne la montée vers sa partie supérieure.

     (1) Le terme smolt ou saumoneau se rapporte à un saumon juvénile au stade où il quitte sa rivière pour la mer (avalaison). La même terminologie peut être utilisée pour la truite.
 
     (2) Chez les poissons, la surface ventrale est généralement de couleur claire alors que la surface dorsale est plus foncée, les côtés montrant un gradient entre les deux. Ce principe de camouflage est appelé principe de Thayer.

     (4) Selon monsieur Vianney Legendre (Bio vol. 1 no 1), la terminologie suivante devrait être utilisée «L'ensemble des actes accomplis au cours du rassemblement sexuel est la fraie ou fraye, terme qu'il ne faut pas confondre, malgré l'indécision habituelle à cet égard, avec celui de frai qui désigne l'ensemble des oeufs émis par une femelle».

Livres de Références

Barnard, F., 1982. Compte rendu des travaux d'automne réalisés dans la ZAC Laval dans le cadre du projet de capture de géniteurs de truite mouchetée (Salvelinus fontinalis) Ministère du Loisir de la Chasse et de la Pêche, Service de l'aménagement et de l'exploitation de la faune. Région Côte-Nord.

Black, G.A. 1981. Metazoan parasites as indicators of movements of anadromous brook charr (Salvelinus fontinalis) to sea. Can. J. Zool. 59: 1892-1896.
Castonguay, M., G.J. Fitzgerald, Y. Côté, 1982. Life history and movements of anadromous brook charr, Salvelinus fontinalis, in the St-Jean River, Gaspé, Québec. Can. J. Zool. 60: 3084-3091.

Dubé. J.P., 1984. Le saumon. Les éditions de l'homme.

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Gaudreault, A., M. Castonguay, G.J. Fitzgerald, 1982. Répartition des ressources et changements saisonniers de l'alimentation d'ombles de fontaine anadromes, Salvelinus fontinalis. Can. J. Zool. 60: 3068-3070.

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Lévesque, F., R. Le Jeune, G. Shooner, 1984. Tentative de localisation de salmonidés anadromes dans quelques estuaires et à proximité du littoral de la Côte-Nord, en automne. Étude réalisée pour Approvisionnements et Services Canada par Gilles Shooner Inc. 14 p. et annexes.

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Girard, P., 1981 et 1983. Compte rendu des travaux de capture et de fraye des géniteurs de truites de mer (Salvelinus fontinalis) dans la rivière Sainte-Marguerite à l'automne 1980, 1981, 1982 et 1983. Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche Service de l'aménagement et de l'exploitation de la faune. Direction générale Saguenay-Lac Saint-Jean. Trois rapports.

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Montgomery, W.L., S.D. McCormick, R.J. Naiman, F.G. Whoriskey, 1983. Spring migratory synchrony of salmonid, catostomid, and cyprinid fishes in Rivière à la Truite, Québec. Can. J. Zool 61: 2495-2502.

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références

» par Paul Potvin
» Salmo Salar #3, Septembre – Décembre 1985.

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