A Prendre... ou A Laisser !

Réflexions sur la remise à l’eau

     D'année en année, la poursuite de Salmo Salar, le roi des poissons, le poisson des rois, fait de plus en plus d'adeptes. Mais, trop souvent hélas, bon nombre de fervents saumoniers, animés des meilleurs intentions et dans un esprit écologique des plus louables, condamnent à brève échéance cette bête royale qu'ils désirent justement « gracier ». Pour réduire de telles mises à mort non préméditées, il faut toujours avoir à l'esprit que l'eau est au saumon ce que l'air est à nos poumons.

     Donc, s'il vous vient de subites vocations de photographe, dites-vous qu'une seule bonne photo d'un saumon dans son habitat (une eau claire et limpide) vaut mieux qu'une série de clichés d'un saumon hors de l'eau. En d'autres mots - en autant que faire se peut - pour multiplier les chances de survie de Sa Majesté saumon, ne le sortez pas de l'eau et si vous avez à le faire, « pour l'amour » faites vite. Le geste accompli est d'autant plus louable si le Salar est une Salar (identifiable en fin de saison par l'absence du fameux «crochet» ornant la mâchoire du mâle). Les précieux oeufs qu'elle transporte seront ainsi sauvés et, selon toute probabilité, fécondés par une âme charitable qui courtisera la belle que vous aurez si généreusement graciée.

TANT QU'À LE FAIRE, MIEUX VAUT BIEN LE FAIRE !

LE BEACHING (traduction: l'échouage)

     Cette technique qui consiste à sortir le poisson de l'eau en le traînant sur la berge est sans doute la méthode, précédant la relâche, la plus dangereuse pour notre ami qui se tord et se blesse (souvent mortellement) en frappant les cailloux et autres objets jonchant le sol. Le maintenir fermement au sol est encore plus dommageable et souvent fatal. Le brave en perd son précieux mucus et ses écailles protectrices. Non, cette méthode est à proscrire. En fait, le « beacher », c'est le garder...

L'OUTIL

     De grâce, pas le queutard (« tailer », serre-queue)! Cet outil très pratique et efficace pour saisir le saumon, le blesse souvent et laisse des plaies ouvertes -véritables incubateurs pour les fongus-. Donc, pas de queutard. L'épuisette, (surtout les grandes) voilà un bon outil pour travailler à l'aise. Comment faire? Ne sortez pas le saumon de l'eau, servez-vous de celle-ci comme d'un enclos, le gardant captif et submergé pendant que vous dégagez l'hameçon (sans ardillons c'est encore mieux). La vilaine épuisette de nylon est à déconseiller fortement; la rigidité de ce matériel de même que son brin lacérant (les noeuds sont «mortels») causent trop fréquemment de graves blessures. Un filet de coton est tellement mieux.

À LA MAIN

     Si vous vous servez de vos mains pour capturer votre prise, technique considérée par plusieurs comme le summum du sport, maintenez fermement la queue de Salar d'une main et, de l'autre, dégagez votre mouche chanceuse à l'aide d'une paire de pinces hémostatiques ou encore de vos bons vieux doigts! Si alors Salar n'apprécie guère votre geste et se tortille dans tous les sens, maintenez-le tête vers le fond. Cette position inhabituelle chez le saumon occasionne un déséquilibre qui a tendance à le calmer.

LA RÉANIMATION

     Le saumon atlantique vend chèrement sa peau, c'est bien connu. A la suite d'un dur combat, il n'est souvent plus en mesure de se maintenir dans le courant et de garder son équilibre. Allez! aidez-le! Maintenez-le quelques instants, la tête vers l'amont, le temps qu'il reprenne son souffle. Profitez-en pour reprendre le vôtre! Servez-vous de vos deux mains - la canne sous l'aisselle - une main encerclant le corps de la bête près de la queue, l'autre supportant son poids près des nageoires pectorales.

     Lors de la relâche, évitez les rapides trop tumultueux qui lui demandent trop d'énergie de même que les eaux brouillées par le va-et-vient de vos bottes. Un beau petit courant oxygéné... et propre suffit. Combien de temps peut durer cette manoeuvre? A vous de juger.

     Certains combats sont plus exténuants que d'autres, tout comme certains sujets sont plus vaillants. Il n'y a pas deux saumons pareils. Lâchez votre emprise doucement et surveillez sa réaction. S'il se sauve rapidement sans que vous ne puissiez le maîtriser et qu'il se place dans le sens du courant, n'ayez crainte, il est sauf. Mais sinon, patience, prenez tout votre temps et profitez-en pour lui faire un brin de causette, il adore ça!

CIEL... IL SAIGNE !

     Vous avez retiré l'hameçon et un nuage rouge s'échappe tristement de sa bouche, que faire? Donnez-lui le « coup de grâce » et apposez votre étiquette. Le roi de nos eaux mérite une fin noble. Un saumon qui saigne abondamment n'a que peu de chances de s'en sortir. Ne gaspillez pas une si belle ressource. Un saumon atlantique c'est précieux.

NOTE : Si vous capturez un spécimen dans une rivière où la réglementation locale vous oblige à remettre à l'eau les grands saumons (plus de 63 cm) comme au Nouveau-Brunswick ou certaines rivières québécoises limitrophes, repérez le point où s'est logée la mouche dans la gueule du saumon. S'il est agrippé par le cartilage du coin de la mâchoire (comme c'est souvent le cas) pas de problème, enlevez la mouche prudemment. Si, par contre, le ou les crocs de la mouche ont pénétré profondément soit la langue, la gorge ou la partie supérieure de la gueule, coupez l'avançon le plus près de la mouche. Ne tentez surtout pas d'enlever l'hameçon. Vous risquez de causer une hémorragie mortelle, triste... et bête. Laissez agir la nature, elle a plus d'un tour dans son sac. Ou il s'en débarrassera de lui-même, ou la corrosion se chargera du reste.

IMPORTANT ET À RETENIR

     Tout saumon atlantique relâché doit être obligatoirement comptabilisé dans la limite quotidienne de prises. La loi est claire là-dessus.

     Dans le fond, la pêche sportive du saumon de l'Atlantique, c'est un peu comme une belle conquête... les souvenirs sont les véritables trophées.

NDLR : Michel Beaudin est pompier à la ville de Montréal; c'est aussi un mordu irrécupérable de la pêche au saumon et il est également l'auteur de « La Pompier », mouche-au-secret-mal-gardé.

référence

» Par Michel Beaudin
» Photos Michel Beaudin
» Salmo Salar #16, Printemps, Avril 1989.
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