Belles d’Hier… pour Aujourd’hui

     Avec l'arrivée des artificielles qui imitent presque à la perfection les insectes subaquatiques, les mouches noyées traditionnelles ont perdu leur popularité. Pourtant, elles sont toujours aussi redoutables pour la truite.

Belles d’hier… pour aujourd’hui
     Quand, du haut de la colline, j'ai aperçu les eaux claires de la petite rivière, j'ai eu peine à contenir ma hâte d'y lancer une première mouche. Il faut dire que les jours précédents, de gros nuages gris semblant immobilisés au-dessus de la région avaient inlassablement laissé tomber une fine pluie. En ce beau samedi du début de juin, je craignais donc de retrouver ma petite rivière préférée gonflée à «plein écart» d'eau boueuse.

     Mais, au contraire, elle m'apparaissait maintenant dans toute sa splendeur. Un vrai rêve! Les eaux, quoique légèrement plus élevées que la normale, avaient conservé leur clarté naturelle. «Les truites doivent être actives aujourd'hui», me suis-je dit. Dans ces conditions, en effet, les truites ont tous les sens éveillés, car les eaux vives charrient de la nourriture en grande quantité et elles en profitent pour s'empiffrer à leur aise.

     Après avoir enfilé mes cuissardes, je prends place en bordure d'un long rapide qui se termine par une fosse dont les rives sont généreusement couvertes de végétation. Pour les truites, c'est l'endroit rêvé pour se cacher : elles y trouvent à la fois un bon couvert et un poste d'embuscade parfait. Comme le temps est ensoleillé, je fais nager une mouche noyée aux couleurs vives : une Parmachene Belle. Durant tout l'après-midi, l'action n'a pas manqué, dans ce secteur de la rivière comme ailleurs. Tel que prévu, les truites se jetaient avec avidité sur la mouche qui se déplaçait en travers du courant, mais que j'agitais afin d'imiter la nage erratique d'une proie se débattant afin de gagner des lieux plus sûrs.

RETOUR AUX SOURCES

     Quand la direction du magazine m'a proposé un texte sur les mouches traditionnelles, le souvenir de cette pêche inoubliable, vécue il y a plusieurs années, a tout de suite refait surface. Jeune pêcheur, je découvrais la pêche à la mouche, et cette petite rivière coulant dans le comté de Portneuf a été le théâtre de nombreuses expériences mémorables.

     Mais qu'entend-on au juste par mouches traditionnelles? Il s'agit tout simplement d'artificielles ayant connu, dans le passé, une grande popularité auprès de la confrérie des pêcheurs à la mouche. Les mouches traditionnelles comptent une bonne proportion de mouches noyées. Il faut se rappeler qu'autrefois, les moucheurs ne disposaient pas des merveilleuses soies à moucher d'aujourd'hui dont la capacité de flotter s'est améliorée de façon notable. François de B. Gourdeau, un vieil ami maintenant décédé, m'a déjà raconté combien il était ardu, durant sa jeunesse, de pêcher convenablement à la mouche sèche en raison de la piètre capacité de flotter de la ligne à moucher. Il fallait souvent faire sécher la ligne et la graisser régulièrement.

Perte de popularité

     Au cours des 25 dernières années, la pêche à la mouche a connu un essor considérable comme, d'ailleurs, tous les domaines de la chasse et de la pêche. Dans la foulée de ce développement, un courant a fait surface : l'utilisation de modèles de mouches visant à imiter le plus parfaitement possible un stade de la vie d'un insecte naturel. Cette tendance ne faisait que suivre, en toute logique, une recrudescence de l'attention apportée par les moucheurs à l'entomologie.

     Des truites rendues plus capricieuses en raison de l'augmentation de la pression de pêche ainsi qu'une curiosité toute naturelle des pêcheurs ont incité ces derniers à multiplier les efforts pour connaître et comprendre la vie des insectes aquatiques et terrestres composant la majeure partie de la nourriture de la truite. En conséquence, les mouches traditionnelles ont perdu passablement de popularité auprès de la communauté des pêcheurs à la mouche.

Choix sensé

     Est-ce à dire qu'il faut laisser tomber définitivement les modèles de mouches artificielles qui ont fait leurs preuves dans le passé? Les truites sont-elles à ce point éduquées qu'elles ne sont plus intéressées par une mouche traditionnelle bien présentée? À ces deux questions, je réponds non sans aucune hésitation! À mon avis, les mouches traditionnelles permettent de varier le modèle de mouche présenté, et c'est là la recette toute simple du succès de bon nombre de pêcheurs à la mouche.

    À moins de pêcher dans des lacs sauvages du Nord, où les truites ont rarement affaire aux leurres des pêcheurs, il ne faut pas s'attendre à ce que les truites se jettent goulûment sur la première mouche artificielle venue, qu'elle soit traditionnelle ou non! Je vous rappelle que le choix de la mouche ne représente qu'un des éléments de la stratégie que le pêcheur à la mouche applique afin de tromper les truites suspicieuses.

Choix de modèles

     En consultant le livre de Michel Chamberland intitulé La pêche au Québec et publié en 1966, j'ai trouvé un tableau comparatif des mouches les plus populaires. La période couverte va de 1892 à 1965. Chamberland répertorie plus de 80 mouches sèches et noyées considérées comme les plus productives. Il est intéressant de constater que des modèles comme Royal Coachman, Dark Montréal et Parmachene Belle figuraient déjà parmi les mouches les plus populaires à la fin du siècle dernier.

     Au cours des années soixante, le regretté Serge Deyglun a écrit dans La Presse une chronique intitulée Si je n'avais qu'une seule mouche. Son choix? La Dark Montréal. «Et n'allez pas penser un seul instant que j'ai choisi la Dark Montréal parce que je suis Montréalais... ce serait trop bête!», précise-t-il dans un style qui le caractérise si bien. Plus loin, Deyglun souligne son appréciation pour d'autres modèles que l'on retrouve aussi dans le livre de Chamberland : la Parmachene Belle, la Royal Coachman et la Joliette Hopper.

     En m'inspirant de ces lectures, et de mon humble expérience, je vous propose un choix de six modèles de mouches traditionnelles que vous devriez absolument avoir dans votre boîte à mouches. En prenant connaissance de leur parure (pages 34-35), vous verrez qu'elles sont toutes très faciles à monter.

Techniques de pêche

     La technique de pêche varie selon le type de mouche utilisé. Pour les noyées, je préfère employer une soie à bout calant afin que l'artificielle pénètre quelques centimètres sous la surface de l'eau. En rivière, comme à la pêche du saumon, je progresse de l'amont vers l'aval afin de bien couvrir la surface de l'eau. Je lance la mouche en travers du courant et la laisse dériver dans le courant. De temps à autre, j'agite la canne afin d'imprimer un mouvement irrégulier à la mouche artificielle. Si les conditions s'y prêtent, je fais nager la mouche le long des rives recouvertes par de la végétation dense. Les truites s'y cachent souvent. En lac, je préfère pêcher dans les baies où on retrouve des arbres et roches submergés. Ces obstacles offrent un repaire idéal pour les truites.

     La pêche à la sèche requiert une approche différente. En principe, la mouche doit tomber délicatement près du repaire présumé d'une truite et flotter librement jusqu'à ce que celle-ci la saisisse, le cas échéant. Avec la Joliette Hopper, la présentation doit être différente puisqu'elle imite une sauterelle. Avez-vous déjà vu une sauterelle flotter sur la surface de l'eau? Elle bouge beaucoup et tente de se libérer des eaux qui la retiennent prisonnière. Il faut donc imiter ce comportement avec la Joliette Hopper. Par intermittence, j'agite faiblement mais rapidement le scion de ma canne afin de créer de petites vagues tout comme le fait la sauterelle quand elle s'agite. Devant cela, la truite réagit parfois de façon spectaculaire. Bonne pêche!

PARURES DES SIX MOUCHES TRADITIONNELLES SUGGEREES

Parmachene Belle

     Cette «belle» mouche, qui se fait aussi appeler «Par Bel», aurait été créée en 1878 par un Américain de Providence, au Rhode Island. Elle doit son nom au lac Parmachene, dans l'État du Maine. Cette mouche de type attractif laisse rarement la truite indifférente. Des pêcheurs prétendent qu'elle imite un aileron de truite mouchetée. Je me rappelle avoir déjà lu que cette mouche faisait des ravages dans les lacs sauvages de la réserve des Laurentides et de la Côte-Nord.

Hameçon : Mustad 3906 ou Tiemco 9300 ou 3769, n° 8 à 12.
Queue : quelques fibres de hackle rouge et blanc mélangées.
Corps : soie floche de couleur jaune.
Côtes : tinsel doré dont la largeur est appropriée à la grosseur de la mouche.
Ailes : sections de plumes d'oie blanche, avec petites sections de plumes rouges superposées.
Gorge : quelques fibres de hackle rouge et blanc.
Tête : noire.

Red Ibis

     Cette mouche attractive, tout de rouge vêtue, apparaît dans la liste de Chamberland dès 1892. Elle s'appelait alors Scarlet Ibis.

Hameçon : Mustad 3906 ou Tiemco 9300 ou 3769, n° 8 à 12.
Queue : quelques fibres de hackle écariate.
Corps : soie floche de couleur écariate.
Côtes : tinsel doré dont la largeur est appropriée à la grosseur de la mouche.
Ailes : sections de plumes d'oie teintes en rouge écarlate.
Gorge : quelques fibres de hackle écarlate.
Tête : noire.

Royal Coachman

     C'est en Angleterre, au XVe siècle, que se situeraient les origines de cette mouche. Un cocher du roi Georges IV, qui avait oublié d'apporter les mouches de son maître, confectionna une mouche à laquelle il donna le nom de «Coachman». Par la suite, les Américains auraient apporté des modifications à cette mouche qu'ils nommèrent Royal Coachman.

Hameçon : Mustad 3906 ou Tiemco 9300 ou 3769, n° 8 à 12
Queue : quelques fibres de la crête d'un faisan doré.
Corps : Fibres de queue de paon enroulées à l'arrière et à l'avant; soie floche rouge au centre.
Ailes : sections de plumes d'oie blanche.
Gorge : quelques fibres de hackle brun.
Tête : noire.

Black Gnat

     Une mouche de couleur noire plaît aux salmonidés. La Black Gnat devient donc incontournable.

Hameçon : Mustad 3906 ou Tiemco 9300 ou 3769, n° 8 à 12.
Corps : soie floche noire.
Ailes : sections de plumes de canard de couleur grise.
Gorge : quelques fibres de hackle noir.
Tête : noire.

Dark Montréal

     Voilà une de mes préférées. Michel Chamberland mentionne qu'elle est productive toute la saison. Elle aurait été créée en 1840 par un pêcheur de Cowansville, au Québec. Elle imite à merveille les nymphes et les larves qui nagent dans les eaux du Québec; elle laisse donc rarement une truite indifférente. Sur ce plan, elle équivaut à la Muddler Minnow.

Hameçon : Mustad 3906 ou Tiemco 9300 ou 3769, n° 8 à 12.
Queue : quelques fibres de hackle bourgogne.
Corps : soie floche bourgogne.
Côtes : tinsel doré dont la largeur est appropriée à la grosseur de la mouche.
Ailes : sections de plume de dinde.
Gorge : quelques fibres de hackle bourgogne.
Tête : noire.

Joliette Hopper

     Inventée par un citoyen de Joliette vers la fin des années cinquante, cette mouche imite une sauterelle. Elle est donc beaucoup plus «jeune» que les autres mouches. J'ai quand même choisi de vous la présenter parce que c'est une création québécoise, et que de plus, elle a été très populaire au cours des années soixante. Au mois d'août, au moment où les sauterelles font leur apparition, la Joliette Hopper vous assurera le succès.

Hameçon : Mustad 79580 ou Tiemco 100 ou 101, n° 8 à 12.
Queue : quelques fibres de hackle rouge.
Corps : laine jaune dont un bout recouvre la base des hackles rouges formant la queue.
Côtes : hackle brun enroulé autour du corps (style Palmer).
Ailes : sections de plume de dinde attachées de chaque côté du corps.
Gorge : hackles bruns (2) enroulés en collerette.
Tête : noire.

Références

» Texte & Photo: Gérard Bilodeau (Juillet 1997).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.
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