Faut Prendre le Taureau par les Cornes

     Au cours de la longue histoire de l'halieutique, aucune espèce n'a eu autant de défenseurs, regroupés en associations aussi bien structurées et munies d'autant de connaissance pertinente que le saumon de l'Atlantique. Néanmoins, nous en sommes à la phase la plus critique jamais atteinte au cours des douze décennies de la pêche à la ligne et peut-être également, de toute l'histoire des flèches commerciales du saumon.

Faut Prendre le Taureau par les Cornes
     Le moucheur du Québec pratique son sport avec la hantise qu'un grilse vienne terminer sa journée tôt le matin et celui du Nouveau-Brunswick doit remettre à l'eau tout le saumon adulte qui vient couronner ses efforts. Le pêcheur commercial, lui, est obsédé par l'incertitude de pouvoir pratiquer son métier l'année prochaine. En fait, seuls l'autochtone, «l'accidentel», le braconnier, le bec-scie et le cormoran pigent dans les stocks de saumon avec succès et en toute insouciance.

     Tout cela est dû au fait qu'une répartition aveugle, ou du moins très myope, de la ressource semble dire: «que tous les utilisateurs se servent tout au long de la voie migratoire et, si quelques saumons se rendent aux rivières, Eh bien, tant mieux!»

     La situation actuelle démontre sans équivoque que la pression est trop forte, que l'on en prend tellement que les stocks ne peuvent se reconstituer adéquatement. Nous nous acheminons irrévocablement vers la disparition du saumon.

     Le ban partiel des pêches commerciales, imposé en 1972 avait ravivé les espoirs parce qu'il en était résulté un accroissement immédiat de saumons sur les frayères. Ce ne fut que passager cependant parce que, tôt après, la cupidité fit engendrer deux nouvelles pêches, l'une tout aussi postiche que l'autre: la «pêche de subsistance» et la «pêche accidentelle». En peu de temps, la récolte devint aussi plus abondante qu'avant.

     Cela semble bien illustrer un fait: tant et aussi longtemps que le saumon, à l'état sauvage, aura une valeur marchande, les restrictions sur la pêche commerciale n'amèneront pas plus de saumons aux rivières. On sait aussi que d'autres limitations à la pêche sportive ne feraient que l'éliminer graduellement: on ne demande pas aux chasseurs de tirer à blanc.

     Pourtant, l'impact économique de la pêche au saumon représente plus de $ 50. millions aux provinces de l'Atlantique et pourrait facilement être doublé. De ces revenus, 85% proviennent de la pêche sportive alors qu'elle ne prélève que 15% de la récolte.

     Cela ne laisse aucun doute que la pêche à la ligne pratiquée par plus de 75,000 amateurs dans l'est du pays représente plus de bénéfices à la société que les différentes pêches commerciales et qu'elle devrait être considérée prioritaire. Ce principe est déjà accepté mais, si l'on veut être réaliste, il n'y a qu'une façon efficace de l'implanter dans la pratique: c'est de décréter que le saumon de l'Atlantique, à l'état sauvage, est une espèce sportive qui ne peut être commercialisée.

     Ce n'est pas un nouveau concept mais il provoquera des objections, telle: «il n'y aura plus de saumon sur le marché.» Cela n'est pas du tout valide parce que la salmonicuiture existe déjà en ce pays et prohiber la vente du saumon sauvage ne fera qu'en accélérer le développement. En très peu de temps, l'élevage du saumon deviendra une nouvelle industrie peut-être dix fois plus rentable que la pêche commerciale du saumon qui ne rapporte que $ 7.5 millions.

     D'autres bénéfices viendraient s'ajouter:
          • l'élimination presque totale des captures «accidentelles»;
          • une coupure drastique du braconnage sur haute échelle (au filet) dans les rivières;
          • une solution très élégante au problème des pêches dites de subsistance;
          • un impact économique doublé et peut-être même triplé, du fait que toutes nos rivières pourraient recevoir de bonnes montaisons.

     Qu'adviendrait-il des pêcheurs commerciaux? Il est certain qu'une telle mesure toucherait un bon nombre de gens engagés dans cette occupation. Il faut se rappeler tout de même que le fait d'avoir été à la poursuite du saumon, souvent toute leur vie, ne crée pas pour eux un droit valide à sa récolte. C'est encore un privilège et ils doivent se considérer fortunés d'en jouir encore même s'il est connu depuis longtemps que leur activité mettait la ressource en danger.

     C'est le premier devoir de l'administration de protéger une espèce menacée d'extinction et d'agir en conséquence. Le cas n'est pas sans précédent: ceux qui fournissaient la sauvagine, la venaison, les perdrix, les truites au marché ont été touchés quand la vente de ces produits a été interdite et il n'a pas été question de considérer leurs «droits».

     Lors de l'imposition du ban partiel en 1972, les pêcheurs de saumon ont reçu une compensation basée sur la récolte qu'ils avaient déclarée au cours des cinq années précédentes. Au Québec, $ 10.00 ont été ajoutés au coût du permis de pêche des deux dernières années pour créer un fonds de rachat des filets de pêche. Même si le pêcheur à la mouche ne considère pas cela un dû il est consentant à payer pour voir le saumon se rendre aux rivières.

     C'est aussi un fait qu'une bonne part des pêcheurs commerciaux du saumon n'y gagnent pas leur vie et que même si l'ensemble de leurs captures contribue à épuiser les stocks, ils doivent tout de même être soutenus par les divers programmes sociaux. Ces derniers ne seraient donc pas tellement appauvris par la mesure. Quant aux professionnels du métier, ils recevraient compensation selon les pertes encourues et, sans aucun doute, plusieurs d'entre eux pourraient trouver un emploi plus stable dans la nouvelle industrie de la salmonicuiture.

     Quoiqu'il en soit, il faut regarder les choses en face et le fait, dans toute sa brutalité, est que s'ils continuent à pêcher, ils vont épuiser les stocks à brève échéance et devront trouver ailleurs un moyen de subsistance.

     Pour le bénéfice des non-pêcheurs qui peuvent se demander pourquoi on enlèverait le gagne-pain à une classe de gens au profit d'une autre qui en fait un sport, j'offre les notes explicatives suivantes:
     • le saumon doit revenir en rivière pour se reproduire et il y est extrêmement vulnérable. — n'eût été la présence des pêcheurs à la ligne depuis les années 1860, il ferait partie de notre folklore aussi bien que le traditionnel pêcheur de saumon et ses filets. — ce sport est devenu une industrie dont certaines régions du Québec ne sauraient se passer. — probablement, dix fois plus de Québécois gagnent leur vie dans la pêche sportive que dans la pêche commerciale. — la pêche à la ligne ne peut prélever qu'une partie de la montaison mais, par contre, si les montaisons deviennent trop insignifiantes pour intéresser le moucheur, c'en est fait du saumon et pour lui et pour le pêcheur commercial.

     Sur les côtes du Pacifique, après un investissement monstre de presqu'un milliard de dollars, on en est arrivé à un résultat si fantastique qu'il a fallu, cette année, faire le blocus des frayères à des milliers de saumons parce qu'il y en avait trop.

     Un tel exemple incite à l'imitation mais nous ne pourrions obtenir des résultats semblables même si notre industrie, artisanale devant l'ampleur des pêcheries du Pacifique, pouvait débloquer d'aussi fortes sommes. C'est que notre saumon ne peut rivaliser en nombre avec les cinq sous-espèces du Pacifique. Il est moins prolifique et, dû surtout à son plus long séjour en rivière, à peine plus de 2% des éclosions résultent en un saumon adulte.

     Nous devons certes intensifier nos investissements pour améliorer l'habitat en vue d'augmenter les populations de saumon mais je crains fort que, sans l'interdiction de vente, l'accroissement des stocks amènera plus de pêcheurs ou des engins plus sophistiqués qui gonfleront la récolte en mer, laissant peu de bénéfices aux rivières.

     C'est un cercle vicieux qu'on ne peut briser sans «prendre le taureau par les cornes» et, dans le contexte présent, ça veut dire interdire la vente.

références

» Par Jean-Paul Dubé
» Photo Bernard Beaudin
» Salmo Salar, Janvier-Février 1986.

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