La Brune, une Truite Quatre Saisons

     L'eau basse, idéale pour la pêche à gué, se révélait une invitation à la mouche. Avant de m'y introduire, je surveillais à distance un pêcheur dont la glène semblait comblée. En m'approchant de lui, une nageoire dorsale fendit la surface et attira mon attention. Pendant que j'observais cette activité, mon bonhomme quitta les lieux à mon insu.

    Quatre autres poissons rallièrent le premier et ceci déclencha chez moi une réaction spontanée. J'exécutai un premier lancer à la hâte, et la Bivisible toucha la surface délicatement. Un poisson se dirigea vers elle. Excité, j'anticipai le gobage et ferrai prématurément.Cette scène se répéta à quatre reprises avant que la noirceur s'abatte sur moi.

    Mon frère, voyant mon désarroi, me suggéra de tenter encore quelques lancers, mais cette fois avec une Muddler. Stratège indiscuté, il savait que le temps de changer de mouche servirait à anéantir chez moi mon anticipation au piquage.

     Cette tâche accomplie, je décochai un lancer désespéré. La Muddler fila, entraînée par la soie, descendit et se posa dans le flot argentin, éclairé par la lune, en aval du barrage. Une secousse télégraphiée ébranla le scion de ma canne à moucher. Un poisson s'était précipité sur l'artificielle. Ma réplique ancra l'ardillon. Le poisson bondit hors de l'eau, réintégra l'écume, se rejeta dans un jaillissement majestueux et entreprit une lutte aveugle pour se débarrasser de la force inconnue qui t'attirait vers le gravier de la berge.

     Roland m'alluma une cigarette et je me pris au jeu qui voulait que je fatigue ma proie avant de la récupérer et seulement une fois la cigarette grillée. Lorsque le feu toucha mes lèvres, je rejetai le mégot et me dirigeai vers la grève. N'ayant pas d'épuisette, je n'avais d'autre alternative que de projeter le poisson sur la côte avec la technique du pied. La forme foncée accusa le coup et atterrit aux pieds de Roland. J'attendis le verdict. "C'est une truite! mais je ne peux pas l'identifier." Je bondis hors de l'eau et saisis ma capture. Elle avait la lèvre inférieure recourbée, des points rouges, le ventre jaune, le dos brun foncé, le corps recouvert d'écailles minuscules ... "Mais c'est une truite brune!"

    Ceci se passait le 4 septembre 1968, et ce fut le début d'une longue étude sur cette truite qui fait les manchettes depuis Claudius Aelianus dans "De Animalium Natura" (en l'an 230 de notre ère). Cette truite, la "Salmo Trutta", qui existait à l'époque glaciaire il y a quelque 70 millions d'années, fut ensemencée au Québec pour la première fois au lac Brûlé en 1890 et la première capture enregistrée le fut en 1897. Avant d'être acceptée dans les pays étrangers, elle fut d'abord fustigée par des pêcheurs qui la tenaient responsable de la disparition des ombles indigènes. Mais tout comme "Die Forelle" (La Truite) du compositeur Franz Schubert a tenu le coup dans le monde de la musique, la brune qui l'a inspiré fait de même dans celui de la pêche.

UN POISSON EXCEPTIONNEL

La Brune, une Truite Quatre Saisons
     Bénéficiant d'une réputation de cannibale à pauvre chair, en Amérique du Nord jusqu'au début des années 40, la truite brune est devenue aujourd'hui le plus recherché des poissons d'eau douce par les amateurs de pêche à la mouche sèche. La mauvaise opinion qu'on avait d'elle dans les États de notre pays voisin, et celle qui persiste ici, est due principalement au fait que la plu- part des pêcheurs ne sont pas assez habiles pour la capturer.

    Je n'ai pas encore éclairci l'énigme suivante: il se capture plus de truites brunes avec la sèche qu'avec toutes les autres méthodes combinées; pourtant les éphémères, à leur phase adulte, ne comptent que pour 8 p. cent de leur diète. En effet, une étude par un biologiste reconnu, le Dr Needham, a révélé que des 2,404 éléments prélevés dans les estomacs de truites brunes, 1,90.7 ont été identifiés comme étant des éphémères. Cependant, des 1,907 éphémères, 1,714 étaient des nymphes et seulement 193 des adultes, soit subimagos ou imagos. Il a trouvé que les phryganes représentaient 10 p. 100, et que la dernière portion de 10 p. 100 se composait d'insectes (autres qu'éphémères), de vers, de ménés et de crustacés.

    La brune a un sens de la vue qui s'apparente à celui de l'homme; cependant, une différence marquée, et qui en fait un animal nocturne, c'est que son iris ne peut pas s'élargir ou se contracter comme le nôtre, qui nous protège ainsi du soleil. Ceci avantage la truite face aux pêcheurs du dimanche, mais la rend plus vulnérable pour ceux qui pêchent le soir.

    Chez nos voisins d'outre 45e, elle a fait l'objet de législations concernant sa capture. Dans certains États, elle ne peut être pêchée qu'à la mouche, tel notre saumon; dans d'autres, elle doit dépasser une longueur minimum de douze, quatorze et même vingt pouces. Ici, au Québec, nous sommes toujours dans une période de rodage, c'est-à-dire à l'essai, et on permet sa capture à longueur d'année dans certaines eaux. Il nous est donc permis de la capturer dans le Richelieu, dans le Saint-Laurent, l'Outaouais, la rivière des Mille-Iles, la rivière des Prairies, l'Assomption, l'Ouareau et la rivière Noire, en aval du lac Noir, dans le comté de Joliette. Cette situation en fait donc une truite quatre saisons.

LES QUATRE SAISONS DE LA BRUNE

LES QUATRE SAISONS DE LA BRUNE
     Le pêcheur fait face à la première saison aux mois de mars et avril, avant le dégel, donc avant l'ouverture de la pêche aux ombles (truites mouchetées). À ce temps de l'année, la glace recouvre la majeure partie de ces eaux, mais les rapides en sont exempts, et c'est dans ces endroits qu'il nous faut la rechercher. Je ne peux pas conseiller le pêcheur au coup, car à ce temps de l'année je brûle d'utiliser la canne à mouche, mais je vous lègue ici la description d'un prélèvement stomacal d'une brune capturée dans le Richelieu le 20 mars 1971 et qui pesait 3 livres et une once: environ une once et demie de nymphes, une douzaine de vers de terre et deux grenouilles vertes adultes.

     Elle avait succombé à un streamer Magog Smelt no 4. Une quinzaine auparavant, un pêcheur solitaire a capturé une truite dont l'estomac contenait 23 ménés. C'était le vendredi 5 mars et qui dans la région métropolitaine ne se rappelle la fameuse tempête de neige du jeudi 4 mars 1971, qui a précédé cette belle capture. Durant cette saison, les moucheurs que je rencontre utilisent des streamers, des grosses nymphes plombées et la Muddler. Le mâle de la brune est superbe à ce temps-ci de l'année. La basse température de l'eau ayant ralenti considérablement son métabolisme, il réussit à conserver ses couleurs de frai. Ce n'est pas encore le temps de la mouche sèche, mais plusieurs Québécois s'aventurent dans l'État de New-York pour une ouverture hâtive qui se répète le 1er avril de chaque année.

     Dans ces rivières, il arrive qu'à l'ouverture tous les éléments soient propices et qu'il y ait des éclosions de moucherons lorsque le soleil est à son plus fort. Cette éphémère minuscule, qu'on nomme "midge" en anglais, fait la joie des truites et des pêcheurs lorsqu'elle éclôt. Le moucheur se doit, à cette occasion, d'utiliser un bas de ligne de 7x et même 8x de 3/4 Ib de résistance nécessaire à la présentation de sèches montées sur des hameçons 18, 20, 24, et même 28.

     Le dégel terminé le moucheur entreprend sa deuxième saison, qui comprend les mois de mai et juin. Les éclosions d'éphémères se succèdent les unes aux autres, en commençant par la Iron Fraudator (Quill Gordon), la Paraleptophlebia Adoptiva (Blue Quill), l'Ephemerella Subvaria (Hendrickson), la Stenonema Vicarium (March Brown), la Stenonema Fuscorn (Frey Fox), l'Ephemera Guttulata (Green Drake), l'Ephemerella Dorothea (Pale Evening Dun), la Steno ne- ma Canadensis (Light Cahill), l'Ephemerella Attènuata (Blue Winged Olive) et enfin l'isonychia Bicolor (Dun Variant). De toutes ces éphémères, la Subvaria semble être la préférée de l'ensemble des moucheurs qui la représentent par la Hendrickson, la Red Quill et la Lady Beaverkill. Cependant, il se capture peut-être plus de truites avec la Light Cahill, parce qu'on les pêche le soir à partir de 8 heures, pendant les éclosions de Canadensis. Les rapides de Côte-Sainte-Catherine, en aval du pont Mercier, surie Saint-Laurent, produisent des éclosions majeures de Vicarium. La March Brown, à cet endroit, commence à éclore durant la semaine précédant la Saint-Jean-Baptiste, entre 6 et 9 heures du soir. À cet endroit, la Stenonema a la caractéristique de préférer éclore près de la côte, et le pêcheur attentif pourra suivre la migration des brunes qui fendent la surface de l'eau de leurs dorsales en pourchassant des nymphes.

     Juillet pourrait être excellent pour la pêche à la brune, mais sur les gros plans d'eau que je connais, tels que le Richelieu et le Saint-Laurent, cette truite doit subir une hausse de température subite qui a un effet négatif sur son appétit. Il ne s'agit pas à ce moment de remiser son attirail de pêche, mais plutôt de varier les artificielles et d'entreprendre la troisième saison, celle de juillet, août et septembre.

     Une éphémère fort coopérative éclôt tout au long de ces mois, après 7 heures du soir: c'est l'isonychia Bicolor. Cet insecte, que les moucheurs représentent par la Dun Variant, a empêché bien des pêcheurs d'être ridiculisés par leurs épouses qui les traitent de fous furieux parce qu'ils pêchaient de la brunante à la noirceur complète.
La brune est moins active de la mi-juillet à la mi-août, mais elle n'arrête pas de se nourrir. Pendant cette période, le moucheur a tout à gagner en pêchant avec une Muddler, ou même un petit streamer, pendant les deux heures qui précèdent et qui suivent minuit. C'est à ces heures que les gros monstres entreprennent leurs rondes, en l'occurrence les brunes cannibales qui atteignent dans nos eaux un poids allant jusqu'à huit livres.

     La fin d'août et le mois de septembre ramènent les beaux temps de la sèche, mais pas n'importe laquelle. Le temps des éphémères est passé et le mordu de la sèche pourra revivre les joies que procure la brune de surface en employant la Muddler sur l'hameçon no 12, et la Adams. Cette dernière, qui a vu le jour en 1922 dans l'étau de Leonard Halladay, au Michigan, est une combinaison de deux couleurs de base, soit le brun et le gris. Beaucoup de moucheurs professent que s'ils n'avaient à utiliser qu'une sèche, ce serait la Adams. La Muddler, elle, n'a pas besoin de présentation, et à ce temps de l'année, elle surpasse de beaucoup toutes les autres mouches existantes dans sa représentation de la sauterelle, pour laquelle la brune a une préférence marquée.

TOUR DU CALENDRIER

     Nous entreprenons la quatrième et dernière saison de l'année avec le départ des sarcelles, souchets et chipeaux. Octobre et novembre ne sont pas des mois idéaux pour la pêche à la mouche, mais c'est à ce temps-ci de l'année que les quelques mordus font leurs limites sur le Richelieu et le Saint-Laurent. L'eau se refroidit de jour en jour, et je l'ai vue passer de 54°F à 45°F dans l'espace d'une fin de semaine l'automne dernier. L'eau est égaiement sujette à des hausses considérables de niveau à cause des pluies mais elle est généralement basse et limpide. C'est le frai pour la brune, et les adultes remontent le courant à la recherche d'un terrain propice à l'établissement d'un nid.

     L'automne dernier, j'ai essayé toute une gamme d'artificielles à Chambly, en compagnie de Jacques Authier, d'Yvan Bédard et de mon frère Roland, et seulement deux mouches ont eu la faveur des brunes de l'endroit; la Muddler et la Jac's Red Stone que Jacques monte sur hameçon no 8. Notre mini étude s'est trouvée confirmée par les prises qu'André Monderie et son copain ont réussies, également avec ces mouches.

     Soumise aux avances du moucheur, le Salmo Trutta se défend bien, et toute la gamme des tactiques que les moucheurs utilisent pour la capturer à l'artificielle n'a qu'un but, celui de rendre la confrontation entre la brune et le moucheur plus équitable.

     Et en terminant cet exposé, je vous rappelle la pensée de Cecil E. Heacox: "Moucher la brune à la sèche est plus qu'un sport. C'est une branche de la philosophie."

Références

» Texte & Photos: Serge J. Vincent (1975)
» Québec Chasse & Pêche.

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