Le Dernier de la «Le Four»

     L'événement que je vais raconter s'est déroulé il y a quatre ou cinq ans. Cette fin de semaine-là, mon père et moi nous étions rendus à Matane afin de taquiner le saumon. Le samedi après-midi, après une passe infructueuse au «Grand Tamagodi», nous roulions sur la route qui longe la fosse «Le four» quand mon père croit voir un saumon dans le courant. Mous arrêtons donc, histoire de jeter un coup d'oeil qui nous permet de constater qu'il y a, dans la fosse, au moins six saumons dont deux sont de taille respectable. Comme ils sont assez difficiles à localiser, ces saumons-là n'ont probablement pas vu beaucoup de mouches et ils pourraient être preneurs. Je m'empresse d'enfiler mes bottes-pantalons afin de tenter ma chance.

Le Dernier de la «Le Four»
     Je descends donc dans la rivière et je lance ma sèche devant deux des saumons. Un madeleineau vient y jeter un coup d'oeil puis retourne à sa position. J'essaie un deuxième lancer un plus loin et, cette fois-ci, c'est un gros qui monte. Il vient jusqu'à la surface mais ne prend pas la mouche. Je décide de sortir de la rivière et d'attendre un peu afin de lui accorder quelques minutes de répit. Je parlais avec mon père de la stratégie à utiliser pour berner ce saumon quand deux auxiliaires de la faune arrivent à la fosse. Après avoir échangé les politesses d'usage, je retourne dans l'eau afin de réessayer mes saumons.

     Je fais un premier lancer que monsieur le roi regarde passer sans broncher. Au deuxième lancer, je dépose ma sèche à quelques pouces du bout du nez de mon saumon. C'est le bon endroit car le saumon prend la mouche et le combat s'engage. Le saumon saute de tous les côtés et, chaque fois, je baisse ma canne pour le saluer. Au bout d'une vingtaine de minutes de combat, le saumon montre des signes évidents de fatigue. Mon père s'avance donc dans la rivière et l'attrape avec le queutard. Cependant, comme le courant est fort à cet endroit, et que le saumon de douze livres
n'est pas tout à fait épuisé, mon père se retrouve confortablement assis dans le fond de la rivière, l'eau entrant dans ses bottes. Cette scène cocasse nous aurait sûrement fait remporter le premier prix à l'émission «Drôle de vidéo» si nous avions pu la filmer.

     Si je repense à ce saumon aujourd'hui, c'est que j'ai revu les deux auxiliaires cet été. M'ayant probablement reconnu, un des deux m'a demandé si c'était moi qui avait capturé un beau saumon à la «Le four» il y a quelques années. Je lui répondis dans l'affirmative puis il me dit: «Tu peux dire que c'est toi qui a sorti le dernier saumon de cette fosse-là» car, comme vous le savez peut-être, la fosse «Le four» n'existe plus, la rivière ayant trouvé un chemin plus court.

     C'est donc un saumon que je ne pourrai jamais oublier.

référence

» Par Christian Landry
» Salmo Salar #40, Automne 1995.
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