Mon Premier Saumon

     Mon premier saumon, je l'ai péché non pas en Gaspésie, mais tout près de Québec, à Saint-Urbain, dans le comté de Charlevoix.

     C'était en 1935, lors d'une excursion de pêche à la truite dans la rivière du Gouffre. Je savais que le saumon fréquentait cette rivière; toutefois, j'étais loin de me douter, à ce moment-là, que le saumon ne recherche pas uniquement les eaux profondes, mais cherche plutôt à se rendre le plus loin possible en amont, près de l'endroit où il veut frayer.

Mon premier saumon
     Je ne me rappelle plus de la date de cette journée fantastique, mais je me souviens que c'était un dimanche, sûrement le plus beau... de toute ma vie. Dans l'avant-midi, j'avais capturé quelques petites truites, dans un petit ruisseau, à quelques milles au nord du moulin à scie situé dans le bas de la terre d'Éloi Tremblay.

     C'était une journée chaude et humide — trop pesante pour faire sortir les poissons, comme on disait à cette époque. Les truites refusaient de collaborer et levaient le nez sur toutes mes mouches. Je décidai enfin d'abandonner la partie pour aller casser la croûte et rejoindre mon oncle qui, avec un compagnon, péchait au-dessus de quelques saumons à quelques milles du village.

     En cours de route j'arrêtai chez Éloi pour le saluer. Éloi, tout endimanché, se berçait sur la véranda, en compagnie de madame Tremblay; la pipe au bec, il contemplait le plus beau paysage du comté de Charlevoix, les contreforts du Bouclier canadien. 

     On jasa de tout et de rien pendant quelques minutes, lorsqu'il me demanda pourquoi je ne péchais pas le saumon Pendant que je lui expliquais que je n'avais pas un équipement adéquat pour prendre de si gros poissons, il avait déjà ma ligne dans ses mains pour la tester. "C'est fort en masse pour le saumon, cette corde-là", me dit-il. Moi, je ne pêche pas le saumon, mais le monde de par icitte sont moins difficiles que vous autres, pêcheurs de la ville: une bonne "gaule" avec un gros ver et on y fait son affaire, au saumon".

     Tout en continuant à discourir, il ramassa sa blouse et ma canne et me demanda de le suivre, en déclarant: "J'ai vu un beau saumon hier après-midi près du pont; yé peut-être encore là..." Je n'étais pas loin en arrière de lui! Effectivement, son saumon était bien là, dans la queue de la fosse, — il paraissait énorme! Nerveusement j'attachai une "Montréal" à mon bas de ligne et fit un premier lancer, qui tomba en perruque, à quelques pieds en aval du pont. Je fis un second lancer qui se rendit à quelques pouces en avant du saumon, sans toutefois réussir à le faire bouger. Plusieurs autres lancers suivirent, sans plus de succès. Je recommençai de nouveau, mais en faisant cette fois sautiller la mouche avec plus de vigueur. Prouff! un éclair argenté, suivi d'un "splash" retentissant: je venais d'accrocher mon premier saumon.

     Quelle sensation! Mais, malheureusement, la cérémonie fut de courte durée; car, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Éloi sautait dans le pool et capturait le saumon avec sa blouse en guise d'épuisette J'étais heureux d'avoir capturé (?) un saumon; mais, quand même, un petit peu désappointé de n'avoir pu le noyer, le fatiguer et jouer avec, comme j'avais vu faire tous les "vrais" pêcheurs de saumon. (Pendant les quelques années qui suivirent ma première aventure avec Salmo salar, j'eus, tous les ans, l'occasion de retourner au pont près du vieux moulin, à la même fosse, sans jamais revoir un autre saumon. Aujourd'hui le pont est disparu et la fosse est si petite: elle ne pourra jamais plus accueillir d'autres saumons.)

     Cette année-là, je prenais pour maîtresse une grande dame: la pêche sportive du saumon. Quelle maîtresse! Elle m'a toujours été fidèle et m'a procuré beaucoup de plaisirs Nous vivons toujours heureux, ensemble. Mais je vieillis terriblement vite hélas!

Références

» Texte : François de B. Gourdeau.
» Salmo Salar, Volume 3, #1 Janvier à Avril 1979.

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