Un heureux retour aux sources

    Andre A.-Bellemare is the outdoors editor of Quebec's daily Le Soleil. An ASA member, Mr. Bellemare is one of the founding members and directors of L'APSSQ. François de B. Goudreau, also an ASA member, is a retired Director of Parks of Quebec. Mr. Goudreau has been fly fishing for sixty years now, fifty of which have included angling for salmon.

INTRODUCTION BY FRANÇOIS DE B. GOUDREAU

Un heureux retour aux sources
     We are living in a world where the real things are too often substituted by artificial compounds and poor imitations. It ls a world where most of the dedicated craftsmen have been replaced by industries for rapid and mass production. ln this new society, it is rewarding to learn that there are some craftsmen who have persisted in producing flies of exceptional quality; they deserve our respect and admiration.

     André and I had been looking for classic patterns and were told of Jacques Boudreau who lived at Forget Street in Sillery, Quebec. A rendez-vous was arranged. Boudreau proved to be an enthusiast for everything regarding salmon fishing. He had a fine display of Jock Scotts, Silver Doctors, Dusty Millers, etc. over his workbench. He tied a Moisie Grub for us whose original pattern was designed by Henry P. Wells in 1887.

     Jacques seems fussy ln the selection of correct materials. He never accepts substitutes. He will, for instance, refuse to tie Ingall's Butterfly if he has no white goat hair in stock to make the wings. A split Jungle cock eye is as quickly rejected as would be a plastic imitation of its feather. He prefers the English-made Limmerick type hook for it's stronger penetration force. He himself uses single hooks for it gives him more satisfaction.

     I am an old-timer in fly tying and I was truly amazed by the quality of Boudreau's work. His reasons for specialising in classic patterns. "I use and tie all kinds of flies but 1 have always been attracted by the beauty of classic salmon patterns. I am really impressed by the fine and well balanced dressings of these flies. I deeply feel a kind of emotion for each one. There is a history and poetry associated with these ancient flies. Their success has been proven by generations of anglers."

     As for the pleasures of fishing, his demands are as poetic as the flies he ties: "The bright sun, the light and shadows, the fresh and clean air, the reflex ion of the clouds over the pools, the song of the birds, a good dinner and a bottle of wine. I am out to hook salmon but if 1 do not succeed, 1 am content to have had the chance to cast my favourite flies and watch the salmon leap."

Par André-A Bellemare

     Nous vivons, aujourd'hui, dans un monde où les choses naturelles sont bien souvent remplacées par des composés artificiels et par de pâles imitations. C'est un monde dans lequel l'objet unique et artisanal, fabriqué avec conscience et amour par un ouvrier travaillant dans un petit atelier, a été supplanté par des produits faits en série et à la chaîne. Il n'est donc pas surprenant, dans ces conditions, que les consommateurs soient si généralement insatisfaits de la qualité de la vie d'aujourd'hui et qu'ils se prennent si souvent à rêver du bon vieux temps. Dans une société de consommation aussi déshumanisée, les rarissimes artisans qui persistent courageusement à produire des objets de qualité exceptionnelle, méritent tout notre respect et toute notre admiration: c'est à cause d'eux que la vie nous procure encore du plaisir.

     Les pêcheurs sportifs de saumon de l'Atlantique savent fort bien qu'il est de plus en plus difficile de trouver des mouches artificielles de haute qualité, surtout s'ils désirent des mouches à plumes classiques respectant intégralement les modèles originaux des séries anglaise, écossaise et irlandaise. Seuls quelques monteurs de mouches se sont vraiment spécialisés dans ce domaine au Canada, mais leur production est infime par rapport à la demande; leurs mouches, on ne les trouve évidemment pas dans le commerce au détail et l'on découvre ces artisans par les commentaires qui se transmettent de bouche à oreille à leur sujet, entre initiés. Les bons monteurs de mouches à saumon, surtout de mouches à plumes classiques, se font donc de plus en plus rares: la "relève" tarde à venir remplacer les' 'vieux de la vielle", car les jeunes n'ont plus la patience ou le courage d'entreprendre une vocation de monteur de mouches à pêche. Les jeunes, de nos jours, recherchent bien plus un emploi offrant la sécurité et beaucoup d'argent gagné rapidement sans trop d'efforts!

     Devant une telle pénurie de bons monteurs de mouches, vous n'avez d'autre choix, bien souvent, que de monter vous-même vos mouches à saumon. Encore faut-il que vous disposiez du temps nécessaire pour le faire et, même dans ce cas, vous n'êtes malheureusement pas assuré de trouver sur le marché tous les matériaux essentiels. Et, enfin, il vous faut aussi disposer de la documentation indispensable concernant la toilette originale des mouches classiques. Vous admettrez avec nous que la réunion simultanée de toutes ces conditions est un événement particulièrement rare.

     François de B. Goudreau et moi, compagnons de pêche, ont recherché longtemps un monteur de mouches qui les approvisionnerait de mouches à plumes classiques, authentiques et bien faites. En fait, nous cherchions midi à quatorze heures: un de nos amis de la région de Québec, membre comme nous de l'Association des pêcheurs sportifs de saumons du Québec, nous apprit que "l'oiseau rare" nichait pratiquement à notre porte! "Pourquoi aller chercher au diable vauvert? Vous devriez rencontrer Jacques Boudreau, qui demeure au 1120 de la rue Forget, à Sillery; ou, si vous préférez, donnez-lui un coup de fil au (418) 681-6716 et prenez rendez-vous avec lui. Il n'a pas de magasin: il vit en appartement; mais il est équipé pour vous monter n'importe quel modèle de mouche à saumon que vous lui réclamerez. Il ne fait que des mouches à saumon. Je suis surpris que vous ne le connaissiez pas, car des pêcheurs de saumon de tout le Québec viennent le visiter régulièrement à Sillery," nous confia notre ami.

Moïsie Grub
     La première fois que nous nous sommes rendus chez Boudreau, nous nous sommes aperçu que notre informateur ne nous avait pas trompés: nous avons pu admirer, sur la table de travail de Jacques, un très vaste éventail de mouches à plumes classiques et de mouches à saumons américaines, qui nous ont littéralement fait pâlir d'envie ... L'examen attentif de ces mouches nous a permis de découvrir qu'elles étaient admirablement bien faites, qu'on y retrouvait toutes les couleurs et tous les matériaux des modèles originaux et dans le parfait arrangement. Dans le but de mieux apprécier les talents de Boudreau, François lui demanda alors, à brûle-pourpoint, de monter immédiatement devant lui une "Moisie Grub", en spécifiant qu'il désirait le modèle original inventé par Henry P. Wells en 1887: quelle ne fut pas notre surprise de voir Boudreau se mettre au travail et nous produire exactement la "Moisie Grub" de Wells (avec les deux hackles, de matériaux et de couleurs différents, attachés au bon endroit). Nous avons aussi pu apprécier, à ce moment, le perfectionnisme de Boudreau quand nous l'avons vu utiliser de la soie rouge recouverte de vernis transparent pour réaliser la tête de cette mouche (au lieu de faire un noeud et de le recouvrir ensuite de ciment de couleur rouge). Il va sans dire que ce premier rendez-vous avec Boudreau, qui s'est terminé bien tard en soirée ou bien tôt dans la nuit, a été suivi d'une multitude d'autres, depuis ce temps-là!

     Boudreau, natif de Chandler, en Gaspésie, pêche évidemment depuis sa plus tendre enfance, comme il fallait s'y attendre. Mais, à vrai dire, c'est surtout à Montmagny (petite localité située à une cinquantaine de milles au sud-est de Québec, sur la rive sud du fleuve) qu'il a acquis sa passion pour la pêche à la mouche: alors qu'il poursuivait ses études secondaires à l'Externat classique de Montmagny, il eut comme "maître à pêcher" l'abbé Armand Giasson, son directeur spirituel. "Au cours des quatre années que j'ai passées là, je rencontrais mon directeur spirituel pendant au moins une heure par jour; mais, ce n'était pas pour discuter de problèmes de conscience, c'était plutôt pour parler de pêche à la mouche, de mouches artificielles, d'équipement, de techniques", admet volontiers Boudreau. Puis, après ses études collégiales et universitaires, Boudreau a eu l'occasion de parcourir le Québec en tous sens, au cours d'expéditions pour procéder à des relevés géodésiques, ce qui lui a évidemment permis de demeurer en relation constante avec la nature et la faune, et de devenir l'excellent pêcheur de saumon qu'il est aujourd'hui.

     Jacques Boudreau est un individu très complet, attiré par tout ce qui est naturel et tout ce qui renferme la beauté: il est aussi perfectionniste en gastronomie qu'il peut l'être en montage de mouches! "La réussite d'un plat compliqué, le choix d'un vin parfait, c'est aussi important pour moi que la réussite d'une mouche à saumon classique difficile à réaliser. Et il me semble qu'un gastronome accompli doit être un amateur de pêche sportive du saumon et un monteur de mouches averti, ou vice versa!", dit-il. Boudreau se demande même si Lucullus et ses commensaux, dans la Rome Antique, ne discutaient pas de pêche du saumon en Aquitaine et de montage de mouches, autour de leurs plats favoris ...

     En artiste qu'il est et en amant de la nature, en ornithologue amateur, en passionné de la photographie, du dessin, c'est évidemment l'aspect artistique et artisanal du montage des mouches qui alimente les conversations que vous pouvez avoir avec Jacques Boudreau. Il vous parle alors des plumes, des couleurs, des arrangements, des traditions, du mystère, de la poésie. La mouche à saumon, pour lui, ça n'est pas un vulgaire outil dont on se sert pour récolter des poissons: l'emploi de la mouche et la pêche du saumon, c'est un humanisme, une manière d'aborder la Nature et communier avec elle.

     Toutes ces raisons l'ont conduit à monter des mouches à saumon uniquement, surtout les mouches classiques les plus difficiles à réaliser et pour lesquelles il est particulièrement important de découvrir la toilette originale donnée par l'inventeur. "Évidemment, j'ai été attiré par ces oeuvres d'art que sont les mouches classiques anglaises, écossaises et irlandaises, par les couleurs chatoyantes des plumes. Ces mouches, à cause des arrangements compliqués que leur toilette exige, me lançaient un défi que ne réclament pas les mouches à saumon modernes. Je vois le montage d'une mouche à saumon classique comme la réalisation d'une oeuvre d'art miniature, d'autant plus que l'histoire d'une telle mouche est fascinante: les événements qui ont entouré sa création, la tradition séculaire qui a entouré son utilisation."

     Boudreau croit que les pêcheurs sportifs de saumon, à mesure qu'ils se raffinent, reviennent à ces mouches classiques qui ont été à l'origine de la pêche de Salmo salar. Pour expliciter sa pensée, il fait le commentaire suivant: "II est bien certain qu'un individu peut survivre en se nourissant de hots dogs, de hamburgers et de frites et en s'abreuvant de boissons gazeuses; mais, faites-lui découvrir le velouté de cari, les escaloppes normandes, le homard thermidor, le coq au vin et les boissons de bon cru et vous le verrez changer de régime alimentaire: son goût se raffine et il ne pourra plus se satisfaire de vulgaire boustifaille."

     Tout comme lorsqu'il prépare un repas gastronomique pour des amis, Jacques Boudreau refuse le principe du "fast foods" dans le montage des mouches à pêche! Il recherche les matériaux de première qualité. Pour les néophytes, il peut paraître un peu trop méticuleux dans le soin qu'il met à choisir ces matériaux, mais les pêcheurs sérieux et avertis sont heureux d'apprendre qu'il consacre autant d'importance au choix de ces matériaux, puisque c'est la base de la réussite de mouches authentiques et parfaites. Ainsi, par exemple, il n'oserait jamais monter la "Butterfly" d'Ingall s'il n'a pas de poils de chèvre blancs en stock et il refusera de leur substituer des poils teints provenant d'un autre animal. C'est bien évident qu'il doit parfois faire des compromis, quand il est devenu pratiquement impossible d'obtenir le matériel désiré: ainsi, s'il ne peut plus obtenir de queues d'écureuils de la Forêt Noire allemande, il consentira à utiliser des queues d'écureuils teintes; mais, vous remarquez qu'il s'agit de poils de la même espèce d'animaux (non pas des poils d'une autre espèce). Il est très consciencieux: si le montage d'une mouche exige l'utilisation d'un "oeil" de plume de coq de Sonnerat ou "Grey Jungle Fowl" (Gallus Sonneratii), Boudreau n'osera jamais se servir d'une plume fendue ou d'une imitation en matière plastique (que l'on rencontre fréquemment depuis que ces plumes se font rarissimes sur le marché mondial). Du côté des hameçons, c'est la même recherche de la meilleure qualité; il a adopté, depuis longtemps, les hameçons de fabrication anglaise et il préfère les hameçons qui ont la courbe "Limerick", qui assurent plus de force de pénétration, donc plus de sûreté lorsqu'on ferre un saumon. Il n'aime pas piquer un saumon inutilement. Et il a choisi les hameçons simples parce qu'il dit retirer plus de satisfaction à combattre un saumon avec un tel hameçon, considérant que c'est beaucoup plus sportif. C'est évidemment une question de goût personnel puisque les hameçons doubles sont largement utilisés par les pêcheurs sportifs; mais il est réjouissant de savoir que Boudreau ne considère pas la pêche à la mouche comme un moyen de "poqner' du poisson, mais comme un sport dans toutes les acceptations du terme.

     Le respect du modèle original d'une mouche est tout aussi important pour lui que le choix des matériaux de base. "On trouve actuellement en circulation trop de mouches qui ont perdu des plumes en cours de route! Des monteurs de mouches prétendent présenter des modèles originaux, alors qu'ils n'ont fait que copier la copie d'une copie ... Peu de monteurs possèdent la documentation sur la toilette originale de ces mouches," soutient Jacques Boudreau, qui ne fait pas d'esbrouffe lorsqu'il pose ces considérations. Il faut avoir visité son appartement pour se rendre compte de la quantité de sa documentation et de la qualité de ses sources de référence.
     Dans sa bibliothèque sur l'halieutique, on découvre ce que Jacques appelle ses deux' 'bibles": Favorite Flies, de Mary Orvis Marbury et How  to Tie Salmon Flies du major J.H. Hale (qui décrit 361 modèles de mouches à saumon classiques, y compris les célèbres mouches des frères Hardy d'Angleterre). Il consulte assidûment Flies, de J. Edson Leonard (un dictionnaire concernant 2200 modèles de mouches), Atlantic Salmon Flies and Fishing, de Joseph D. Bates, jr.,ainsi que Fly Dressers' Guide, de John Veniard, et Fly Fishing de Sir Edward Grey, et une quantité d'autres volumes de cet ordre. Mais son volume favori, auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux, c'est: A Book on Angling, de Francis Francis.

     Laissez-moi simplement vous souligner que François de B. Gourdeau, qui monte personnellement ses mouches depuis maintenant plus de 50 ans (en se basant sur une documentation particulièrement sérieuse et élaborée) a décidé, après avoir connu Jacques Boudreau et avoir pu apprécier son talent, de confier à ce dernier le montage des mouches à saumon les plus difficiles, celles qui réclament le plus de dextérité. Un tel témoignage de respect, de confiance et d'admiration fournit un indice précieux sur la valeur des mouches de Boudreau.

     Quelles sont les mouches préférées de Jacques lorsqu'il fait son expédition annuelle de pêche (deux, trois ou même quatre semaines, à la fin de juin et au début de juillet)? "La Jock Scott, la Silver Doctor, la Dusty Miller, la Silver Grey et une mouche qui sera peut-être nouvelle pour vous, mais qui est très ancienne, en fait: la Ruz-Du. C'est une mouche que je qualifierais de "bilingue", puisqu'elle est d'origine française, mais en Bretagne: "ruz": en breton, signifie "rouge" et "du" signifie "noir"; c'est une mouche apparentée à l'appellation gâlloise "Coch y Bunddu", nom qui signifie également" rouge" en vieux breton. Il existe plusieurs variantes dans la toilette de cette très ancienne mouche à saumon: André Ragot, un monteur de mouches professionnel très renommé en France, emploie l'orangé au lieu du rouge et monte cette mouche sur un hameçon du #10. Le corps est fait de soie, la partie noire étant attachée à l'avant tandis que la partie orange est située à l'arrière; il emploie du hackle noir (en "palmer" et ne fait pas de "butt" ni de queue. Quant à moi, dit Boudreau, j'ajoute un "tag" argenté, mais uniquement dans le but d'empêcher la soie de s'effilocher.

     Jacques Boudreau, pêcheur de saumon, monteur de mouches à saumon, artisan et artiste, amant des choses naturelles et des choses belles et bonnes, refuse littéralement de s'astreindre à la "productivité", malgré les offres alléchantes qu'on lui fait constamment. Il refuse systématiquement les commandes en série et met cavalièrement é la porte les "grossistes" qui lui proposent de faire fortune é la condition qu'il accepte de faire des compromis sur la qualité des mouches qu'il monte. Ses mouches, il consent à les faire pour de véritables sportifs et des pêcheurs de saumon sérieux, avec lesquels il établit une relation au cours de conversations de vive voix ou par correspondance.

     "Lorsque que je monte une mouche pour un sportif qui apprécie vraiment mon travail, son patronage me procure joie et satisfaction autant que ma mouche peut lui en donner. En fait, le monteur de mouches et le pêcheur sportif contribuent alors à la pérennité d'un art, d'un sport, d'un mode de pensée, d'une façon de vivre", dit-il.

Références

» Textes: François de Beaulieu Gourdeau & André-A Bellemare (1978).
» Photos: Pierre pouliot.
» ASF
Page 8 sur 8Suivant