Premiers pas d’un Pêcheur à la Mouche en Entomologie Aquatique par Jacques Juneau

     Quand on commence à pêcher à la mouche, il arrive qu'on se procure une grande quantité d'artificielles qu'on attache au hasard au bout de ligne. Il est normal que les captures soient également le fruit du hasard. Malheureusement, lorsque l'action se déroule sur une éclosion d'insectes, ce malheureux pêcheur à la mouche est prêt à manger ses bas et vit l'enfer. La truite se nourrit abondamment mais pas sur l'artificielle choisie au hasard. Voilà pourquoi un petit effort pour comprendre les informations de base sur l'entomologie aquatique peut apporter beaucoup plus de plaisirs et d'émotions au pêcheur à la mouche.

Informations de base

Premiers pas d’un pêcheur à la mouche en entomologie aquatique par Jacques Juneau
     Vous trouverez les informations de base dans la suite de cet article. Pour en apprendre davantage il vous faudra faire des captures d'insectes, qui seront identifiés avec des volumes ou des articles plus spécialisés. Un pêcheur à la mouche doit d'abord savoir qu'il y a trois types d'insectes aquatiques principaux qui nourrissent les truites, même s'il y en a aussi beaucoup d'autres dont nous parlerons plus loin. Commençons donc par les éphémères et les phryganes que l'on retrouve toutes deux en lac ainsi qu'en rivière et les perles de rivière. Ces trois ordres d'insectes se nomment en fait les éphéméroptères, les trichoptères et les plécoptères.

     À quoi ressemblent ces bibittes? Même si vous regardiez une photo, ça ne vous dirait probablement pas grand chose. Il vous manque l'observation de ces petits insectes, car lorsque vous êtes sur le lac ou la rivière, les seuls insectes qui vous préoccupent vraiment sont les mouches noires, les brûlots et les maringouins ! Quand vous êtes sur l'eau ou près d'un cours d'eau, regardez souvent si des insectes flottent sur l'eau, ou en sortent pour se promener autour ou se poser. Trouvez des toiles d'araignées ayant capturé des insectes et regardez aussi sous les feuilles de la végétation en bordure de l'eau. En ville, durant l'été, trouvez un endroit très éclairé près d'un cours d'eau (grande vitrine, station service, votre porte patio, etc.) et vous verrez une foule d'insectes ailés venir se poser sur les surfaces transparentes. Vous y trouverez sûrement des éphémères.
 
     Si ces insectes ont les ailes dressées comme des petits voiliers et que des genres de queues sont à l'arrière de l'insecte, c'est assurément des éphémères. Par contre si l'insecte sautille à la surface, a de grandes antennes à l'avant et possède des ailes comme une tente lorsqu'il est au repos, vous êtes probablement en présence d'un phrygane. Lorsque vous vous déplacez sur le bord d'une rivière et que vous voyez sur des pierres des dépouilles ou carapaces d'insectes morts, c'est le signe qu'il y a eu une éclosion de perles de rivières aussi appelées Stonefly. Habituez-vous, dans un premier temps, à identifier ces trois genres d'insectes: c'est un premier pas essentiel. C'est facile d'y parvenir et ça aide beaucoup à choisir les artificielles qu'il faut.

Éphémère (Mayfly), phrygane (Caddis) et perle (Stonefly)

     En rivière, vous verrez ces trois types d'insectes. Il suffi normalement, de trouver une artificielle de même grosseur et (même couleur (une fois mouillée) pour leurrer le poisse convoité. Mais ne vous y trompez pas: c'est tout un art malgré l'apparente simplicité. Habituez-vous donc à identifier ces trois ordres d'insectes aquatiques rapidement. Chacun de ces trois ordres d'insectes a des comportements bien caractéristiques.

     Les éphémères : Les insectes de cet ordre se répartissent en au moins 18 espèces différentes au Québec, avec des comportements différents. Alors, à moins de devenir maniaque d'identification ou entomologiste, il vaut mieux s'en tenir aux espèces les plus importantes pour le pêcheur à mouche. Malgré tout, il reste 5 espèces ou, en élaguant serré, 14 espèces. Heureusement, il y a une donnée à savoir et qui simplifie les choses. Les éphémères n’apparaissent pas (n'émergent pas) toute en même temps. Elles se suivent du mois d'avril à septembre, mais certaines apparaissent plus d'une fois. Les pêcheurs à la mouche parlent d'éclosions. On peut dès lors suivre une sorte de calendrier pour présenter des artificielles qui représentent des éphémères en activité. De plus,une même artificielle peut imiter plusieurs espèces.
 
     Que se produit-il durant ces émergences ou éclosions? Les éphémères naissent d'un œuf sous la forme d'une nymphe. Cette nymphe vit dans l'eau durant 5 à 11 mois, mais peut émerger après seulement deux semaines ... ou deux ans. Elle se nourrit de débris végétaux ou d'animalcules et grossissent peu à peu. Mais leur enveloppe ne grossit pas. Aussi, à mesure qu'elle grossit, la nymphe d'éphémère déchire son enveloppe (l'abandonne, puisqu'une nouvelle enveloppe (blanche pendant quelques heures) s'est formée en dedans. Cette mue peut se produire jusqu'à 45 fois, avant l'étape suivante.

     Quand la nymphe est rendue à sa grosseur maximum, elle cesse de se nourrir, ses organes sexuels matures rapidement, les sacs allaires prennent une teinte plus foncée et la nymphe rampe ou nage vers le bord des cours d'eau, vers une eau plus calme, ou vers des tiges ou des roches. Certaines se laissent simplement dériver. Les émergences ont lieu habituellement entre 11 h. et 16h, même si certaines espèces émergent uniquement en fin de journée ou à la noirceur. Si l'eau est assez chaude, la nymphe monte vers la surface et une dernière mue s'effectue, d'où sort un insecte qui perce le film de la surface en se servant de sa dernière enveloppe comme d'un radeau et déploie ses aile pliées en accordéon. C'est le stade dit subimago facilement reconnaissable au fait que les ailes de cet insecte ne sont pas transparentes mais opaques. Pendant un temps plus ou moins long, le subimago fait sécher ses ailes pour pouvoir s'envole ce qui le rend très vulnérable aux prédateurs.

     Certaines espèces émergent en se hissant sur des tiges de plantes ou simplement en rampant hors de l'eau et d'autres encore grimpent sur les roches. Ce stade transitoire dure un jour ou deux selon la température ambiante. Puis une dernière mue permet à l'insecte adulte (ou imago) de sortir de son enveloppe et de prendre son vol. Cette éphémère adulte ne se nourrit pas. Elle part à la recherche d'un partenaire pour se reproduire et mourir. Ce sont les vols nuptiaux au dessus de l'eau où le mâle, en plein vol, s'agrippe de façon acrobatique sous la femelle pour la féconder. La femelle va ensuite pondre ses œufs et le cycle recommence. Vous venez après cela de nombreux individus de cet ordre flotter en surface les ailes largement étendues de chaque côté.
 
     On peut pêcher lors de ces différents stades de développement, ce qui complique un peu les choses, mais pas tant que ça. Même si les truites se nourrissent en grande partie de nymphes, peu de captures au Québec se font en pêchant avec des imitations de nymphes. Il est plus productif de pêcher avec des imitations d'insectes en émergence ou de subimago ou d'adulte. Chaque rivière et chaque lac à son propre calendrier à cause de son altitude et par sa position géographique. Ne vous fiez donc pas aux calendriers américains d'éclosions puisque chez-nous c'est beaucoup plus tard qu'ils se produisent.
 
     La pêche à la mouche sèche est la plus excitante et la plus spectaculaire. C'est d'ailleurs le stade de la vie de l'insecte où on peut l'identifier avec le plus de certitude. Il ne faut donc pas se surprendre que certains pêcheurs à la mouche n'utilisent que cette forme de pêche. On repère une certaine quantité d'éphémères sur lesquelles montent les truites et on peut alors présenter une artificielle semblable (« match the hatch » disent les anglophones). Deux espèces d'éphémères peuvent émerger au même moment, comme cela s'est produit quelquefois alors que je pêchais « sur » une espèce d'éphémères, alors que mon compagnon pêchait « sur » une autre espèce à quelques pas de moi.
 
     C'est en comparant nos insectes respectifs que nous nous sommes aperçus que nous avions tous les deux raison sur l'identification de l'éclosion ... Chaque pêcheur à la mouche doit donc faire son propre calendrier concernant son plan d'eau préféré et identifier les artificielles qu'il utilisera pour chaque période. Par exemple certains pêchent avec une Hendrickson (Ephemerella subvaria), en fin mai début de juin; ensuite la fameuse March Brown et la Gray Fox (Stenonema vicarium) durant tout le mois de juin; la White Wulff ou toute grosse artificielle blanche, en juillet et août (Ephemera varia); la Light Cahill, en fin de journée en été; à partir de juillet certains utilisent encore la Bicolor (Isonychia bicolor) et la Green Drake (Ephemera guttulata) en juillet et août pour terminer la saison avec une Pothamantus ou une Yellow Drake (Pothamantus distinctus), en fin août et début septembre. Plus vous suivrez étroitement les éclosions, plus cette liste sera précise (et plus longue), et plus vous pêcherez de façon adéquate.
 
     On peut se référer à notre bible québécoise sur ces insectes avec le livre d'Yvon Dulude, Les Éphémères du pêcheur québécois, aux Éditions de l'Homme.

     Les phryganes : L'avantage de pouvoir repérer ces caddis lors de l'émergence, c'est que les truites s'en nourrissent abondamment : une bonne imitation vous procurera des émotions à coup sûr ! Bien qu'il existe plus de 100 espèces de phryganes en Amérique du Nord et que nous n'avons toujours pas de bible francophone des trichoptères du Québec, il ne faut surtout pas négliger ces insectes aquatiques. En effet, l'approche est beaucoup plus simple que celle adoptée avec les éphémères et les captures sont tout aussi importantes.
 
     En naissant, les phryganes passent d'abord par le stade de larve avant d'entreprendre l'étape pupale, puis celle d'adulte. Les larves ressemblent à de petits vers avec des pattes en avant et la majorité se fabrique un fourreau, duquel ne dépassent que la tête et les pattes. Selon leur environnement, chaque espèce construit son fourreau avec des débris de feuilles, des grains de sables, de petites pierres, des aiguilles de conifères ou de minuscules morceaux de bois ou d'écorce. D'autres tendent des petits filets ou « pêchent » au bout d'un fil. ..

     Mais ce n'est pas suffisant pour échapper à la truite qui les avale tout rond, camouflage compris. Lors de l'étape suivante, les pupes de phrygane changent d'apparence. Des étuis alaires, contenant les ailes qui seront déployées à l'éclosion, apparaissent alors de chaque côté. L'éclosion a lieu dans la seconde partie de la journée et en soirée. Dans les lacs et les rivières, les émergences sont très rapides et parfois en quantité phénoménale. On a alors l'impression d'une tempête de neige et les automobilistes pestent contre toutes ces « beurrasses » sur le pare-brise. En montant vers la surface pour éclore, les pupes sont très rapides et agitées. De plus elles dégagent de petites bulles caractéristiques qui déclenchent l'attaque des truites. Les adultes femelles viennent pondre de façon aussi agitée en enfonçant l'extrémité de l'abdomen pour lâcher quelques œufs, souvent sans même se déposer sur l'eau, pour reprendre le même manège plusieurs fois consécutives. D'autres plongent carrément sous l'eau pour aller déposer les œufs en sécurité, mais en entraînant des traînées de bulles… de quoi énerver la truite la plus neurasthénique!

     Lorsqu'ils voient les éclats de lumière sur le flanc des truites gobant larves et fourreau, ou que l'extrémité de la queue de la truite sort un peu de l'eau moins profonde, peu de pêcheurs à la mouche possèdent les imitations de larve dans leur fourreau. Mais j'en connais qui deviennent aussi excités que la truite. Un plus grand nombre encore (peu tout de même) utilisent des artificielles imitant les pupes en train d'émerger. Les Emergeant Caddis Pupa de Gary Lafontaine donnent des résultats étonnants. Les mouches à plumes souples (Soft Hackle) semblent efficaces car elles représenteraient pour la truite les pupes émergeant.
 
     La majorité des pêcheurs à la mouche pêchent avec des artificielles imitant les adultes. En effet lorsqu'on voit des trichoptères, il suffit de regarder la teinte et la grosseur du corps pour entrer dans la danse avec les sèches. Ces couleurs sont beige, vert, brun ou noir. Une rivière que je fréquente n'a que des éclosions de phryganes à corps brun ou vert. Quelques sèches de ces couleurs de différentes grosseurs, et le tour est joué!
 
     Les modèles d'artificielles dites Caddis m'apparaissent également efficaces; même la Dancing Caddis a son lot de captures. La Conover Caddis est montée comme une éphémère sans aile et pourtant elle est dangereusement efficace lors de certaines éclosions de trichoptères. De nombreux amis pêcheurs ont leur propre version de Caddis sèches et elles sont toutes aussi efficaces. Oui, l'ordre des trichoptères est une bénédiction pour les pêcheurs à la mouche qui ne sont pas daltoniens et qui ont fait un petit effort pour les reconnaître.

     Les perles de rivières : Les plécoptères, dont les adultes ont les ailes posées à plat sur le dos, sont exclusivement des insectes de rivières. Cet insecte, pouvant mesurer jusqu'à deux pouces chez nous, compte plus de 400 espèces en Amérique du Nord. Pour simplifier, peut diviser toutes ces espèces en quatre catégories. Les petites du printemps sont jaunes ou brunes, mais en dehors de la saison de pêche; les petites d'été sont de couleur jaune ou verte; les moyennes brunes (Brown Stonefly) nous intéressent principalement, puisqu'elles sont très abondantes durant toute la saison de pêche en rivière; finalement, les grosses dorées et géantes, très prisées chez nos voisins, attirent peu le pêcheur à la mouche québécois. L'absence de documentation en français sur ce sujet explique probablement le peu d'intérêt que nous lui accordons.

     Vivant dans les eaux rapides et oxygénées des rivières, les nymphes de plécoptères émergent en grimpant sur les roches ou autres obstacles à la faveur de la noirceur pour alors muer en adulte. C'est pourquoi on peut observer très souvent ces carapaces abandonnées et séchées sur les roches. Regardez les motifs incroyables dessinés sur ces carapaces et comptez les dix segments du corps : vous reconnaîtrez toujours cet insecte qui a deux courtes queues.
 
     La nymphe Brown Stonefly demeure l'artificielle à utilise dans nos rivières. Certaines truites arc-en-ciel s'en gavent de façon effrénée. D'autres modèles ont été popularisés, ma seules l'observation et l'expérimentation vous procureront de réponses.

Des millions d'insectes aquatiques

     Le pêcheur à la mouche peu observer de nombreux autre ordres d'insectes. Par exemple, il y a les odonates (demoiselle et libellules), les diptères (moucherons, moustiques, araignée d'eau et maringouins), les mégaloptères (corydales), le coléoptères (gyrins et puces d'eau), les hémiptères (patineur: corises, notonectes), les hyménoptères (abeilles et fourmis), le lépidoptères et les orthoptères (criquet, sauterelle et grillon). Comment s'y retrouver? Certains de ces ordres peuvent paraître intéressants pour le pêcheur à la mouche, puisque les poissons sportifs en mangent une grande quantité. L'expérience a cependant démontré que les deux ordres suivants méritent un peu plus d'attention pour le pêcheur.

     Les odonates : Les libellules de cet ordre vivent principalement en rivière e les demoiselles, surtout en lac, Comme ces insectes sortent de l'eau sur les bords pour se transformer en adulte, ils ne sont pas à la portée des poissons. Toutefois, des imitations de nymphe avec le corps vert ou brun sont parfois efficaces. Des imitation de demoiselles adultes peuvent être utilisées lorsqu'on voit occasionnellement des femelles' en train de pondre à la surface de l'eau et qu'elles sont attaquées par les truites. L'autre intérêt des demoiselles est qu'elles peuvent parfois venir près de vous, pour tuer à répétition les mouches noires et moustiques que vous avez attirés ...

     Les diptères : Les diptères ou Midge, vous connaissez? Ces moucherons et maringouins servent aussi de repas à la truite, ce qui n'est que justice du point de vue de l'être humain. Si vous voulez un immense champ d'études, vous pouvez vous y précipiter parce qu'il y en a des milliers d'espèces. Inutile donc de vous présenter une classification ou des outils d'identification.
 
     Parfois, une truite, ou pire, un groupe de truites marsouine au travers de petits nuages de larves de maringouins et de moucherons en train d'éclore ou flottant en bandes à la surface. Toutefois, la petite imitation de larve de maringouin ou de moucheron dans les grosseurs 18, 20 ou 22 est parfois efficace, mais le succès n'est pas garanti. Mais il existe des situations où il faut avoir ces artificielles dans sa boîte, car l'observation du rythme de gobage de la truite peut vous indiquer où placer l'artificielle pour se faire automatiquement gober!

Les associations de pêcheurs et les écoles de pêche à la mouche

     Pour poursuivre vos recherches en solitaire, il est possible de se documenter, d'observer, de collectionner et d'identifier les insectes. Il existe aussi des associations de pêcheurs à la mouche et des écoles de pêche à la mouche qui vous procureront une aide non-négligeable. La qualité des informations et de la formation donnée dans ces regroupements est vraiment étonnante.
 
     Les informations sur l'entomologie aquatique québécoise ne sont malheureusement pas légion, mais il ne faut pas vous laisser rebuter par la difficulté. L'entomologie est une activité qui peut devenir passionnante et qui ajoute une dimension intéressante à l'exercice de la pêche à la mouche. Elle permet de mieux identifier ce qui se passe sur votre site de pêche et de prendre conscience du foisonnement merveilleux de la vie, de ce fragile équilibre dont nous sommes une partie importante. La beauté de votre journée de pêche et le plaisir que vous ressentirez en seront grandis.

Références

» Texte et Illustrations: Jacques Juneau (2003).
» Magazine Pêche à la Mouche.
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