Richard Firth; l'Homme de la Rivière par Gérard Bilodeau

     En cherchant un titre pour cet article, il m’est venu à l’esprit le célèbre film A river runs through it, produit par Robert Redford dans lequel on y voit de superbes scènes de pêche à la mouche. Pour bien représenter le personnage lié à la rivière Matapedia que je veux vous présenter et que je connais depuis de nombreuses années, j’aurais pu écrire A river runs through him. Car ça fait plus de quarante ans que la vie de Richard Firth est intimement liée à la Matapédia; il en parle avec tellement de passion qu’on le croirait « habité » par cette rivière et par les saumons qui remontent chaque année son cours. Richard, bien connu dans le monde du saumon travaille comme directeur général à la Corporation de gestion des rivières Matapédia, Causapscal et Patapédia (CGRMP).

Richard Firth: l'Homme de la Rivière
    Richard Firth est natif de Matapédia. Il pêche le saumon depuis l’âge de onze ans. Son père guidait pour le Ristigouche Salmon Club et c’est avec lui sur cette rivière que Richard a fait ses premières armes à la pêche à la mouche. D’ailleurs, à une époque où il y avait deux guides pour chaque pêcheur, Richard a fait équipe avec son père dans le même canot. Cela a duré douze ans, lui donnant ainsi tout le temps nécessaire pour intégrer l’expérience colossale que son père avait accumulée pendant des dizaines d’années.
 
    Par la suite, Richard a guidé pendant deux ans les clients du réputé secteur Camp Glen Ema, sur la Matapédia pour devenir ensuite chef-guide, poste occupé aujourd’hui par Mario Pineault. Depuis 1992, Richard est le directeur-général de la CGRMP.
 
     Parmi ses souvenirs comme guide, Richard se rappelle la grande différence qu’il y avait entre les membres du Ristigouche Salmon Club et ceux du Glen Emma. « Les membres du club étaient plus détendus », me confie-t-il. « Pour eux, la capture du saumon était vraiment secondaire, car ce qu’ils désiraient avant tout, c’était de passer de bons moments sur la rivière et aussi au camp. Les clients du Glen Emma, quant à eux, avaient des attentes nettement différentes; ils mettaient plus de pression pour capturer du saumon ». Par contre, Richard se rappelle aussi que les clients du Glen Emma entretenaient de meilleures relations avec leur guide que ceux du club; « Sur Glen Emma, on se sentait vraiment d’égal à égal avec les clients alors que la plupart des membres du club nous traitaient comme des subordonnés ».
 
     Pour Richard, le pire défaut rencontré chez un client c’est quand il veut prendre un saumon à tout prix. « Bien souvent, ce type d’individus fait aussi son Jos Connaissant, étant par le fait même totalement fermé aux avis et aux conseils que le guide pourrait donner. Malheureusement, ces gens se privent d’informations qui pourraient leur permettre de prendre un saumon ». Son père lui avait un jour raconté comment il avait réagi face à un client qui faisait étalage de son savoir. « Après avoir écouté patiemment son client, mon père lui répondit du tact au tact : oui ça fait trente ans que vous pêchez à raison d’une semaine par année alors que moi je pêche depuis 38 ans à raison de trois mois par été ». Évidemment, selon Richard, la plus belle qualité d’un client est quand il sait apprécier l’ensemble de son expérience, la capture d’un saumon étant la « cerise sur le sundae ».

L’évolution de la pêche

Million Dollar Pool dans la Ristigouche
     Quand j’ai abordé ce sujet avec lui, il a eu une révélation étonnante; «Tu sais Gérard, on entend souvent dire que dans le temps il y avait des quantités de saumons incroyables dans les rivières. J’ai l’impression que nous avons une mémoire sélective et que l’on a donc tendance à ne se souvenir que des bons moments et que l’on évacue les périodes les plus difficiles. Ainsi, je me rappelle que durant une saison, dans les années soixante, la pêche était très difficile dans le réputé Million Dollar Pool dans la Ristigouche; on y voyait peu de saumons ».
 
    « Aujourd’hui, il y a bien sûr des variations dans les remontées de saumons, mais bon an, mal an, la quantité de saumons en rivière, je pense principalement à la Matapédia, se maintient quand même à un niveau très appréciable ». Là dessus, je suis d’accord avec Richard, les statistiques de prises des dernières années le prouvent bien.
 
    Au sujet des techniques de pêche, Richard a vu se développer l’usage de la mouche sèche dans la Ristigouche et la Matapédia. «La pêche à la sèche était pratiquement inconnue dans les années soixante même si Hewitt l’avait utilisée largement au début du siècle». Richard me mentionne que Barry Moores, célèbre guide de Matapédia dont le regretté Jean-Paul Dubé m’a souvent parlé, se faisait regarder de travers par les autres pêcheurs quand il utilisait une sèche. En passant, Moores a conçu la Norge, une grosse sèche dont l’allure fait penser à une Stonefly en vol.
 
    Quand on parle d’évolution de la pêche, c’est difficile de passer à côté des progrès technologiques dont ont bénéficié les pièces d’équipement. Les cannes, les bas-de-ligne, les moulinets, ainsi que les matériaux pour la fabrication des mouches à saumons ont tous profité, chacun à leur manière, des avancées technologiques. De me préciser Richard; « C’est tellement agréable de pêcher avec une canne de graphite comparativement à une canne en fibres de verre comme on utilisait dans le temps. De plus, quand on a la chance de piquer un saumon, le feeling ressenti avec une canne de graphite n’a pas d’égal ».
 
     Pour terminer ce volet de l’évolution de la pêche, Richard ne manque pas de souligner la popularité croissante de la pêche au saumon noir le printemps dans la Matapédia et la Ristigouche qui se pratique en avril et en mai. « C’est une pêche qui peut être très excitante et qui contribue à l’économie de notre région ». Il y a aussi la pêche en septembre, qui se pratique depuis quelques années seulement. Elle comporte ses charmes puisque la pression de pêche a considérablement diminué par rapport à ce qu’elle était durant l’été. De plus, le saumon est généralement abondant dans les principales fosses de rétention, l’eau est fraîche et en prime les couleurs automnales rendent l’atmosphère féérique.

Le comportement du saumon

Fosse les Fourches Causapscal
     Au sujet des conditions de pêche, notre ami affirme que le débit des rivières a bien changé. «Le débit de la Matapédia que l’on connaît aujourd’hui au début de juin est équivalent à celui qu’il y avait en début de juillet il y a 40 ans ». Le comportement du saumon a-t-il changé pour autant ? « Difficile de l’affirmer avec certitude », croit-il. « Tu sais, dans l’eau haute du mois de juin, on ne pouvait pas voir le saumon dans les fosses ». « Aujourd’hui, parce que le niveau de l’eau permet de voir le saumon, on croit qu’il monte plus vite, parce que d’une journée à l’autre on peut observer ses mouvements d’une fosse à l’autre, mais je ne suis pas sûr que dans le temps c’était si différent ». Richard me révèle que certaines croyances ont encore la vie dure auprès de certains pêcheurs. Ainsi, bon nombre d’entre eux croient que lorsque les madeleineaux font leur entrée en rivière, les gros saumons ont terminé leur montaison; or ce n’est évidemment pas le cas.
 
    « Ce que l’on constate depuis plusieurs années, c’est que la proportion de certaines cohortes de saumons dominent par rapport à la montaison totale. Ainsi, une saison verra les madeleineaux en grande quantité par rapport aux (saumons de) deux et trois ans de mer. L’année suivante, ce sont les deux ans de mer qui prendront le dessus et ainsi de suite. Toutefois, aux cinq à sept ans environ, j’ai observé que toutes les cohortes de saumons étaient représentées de façon significative durant une même saison. »
 
    À l’instar de bien des rivières, la Matapédia a connu des périodes d’étiage assez sévères ces dernières années. Richard m’a mentionné qu’en 2006, il n’avait jamais vu l’eau aussi basse en août sur la Matapédia en quarante ans. Évidemment, ces conditions extrêmes ont un impact significatif sur la pêche car les saumons vivent alors des périodes de stress intenses où leur survie prime sur tout.

Une anecdote digne de mention

Maison Matamajaw Causapscal
     Compte tenu du nombre d’années qu’il a passé à travailler comme guide ou à côtoyer des clients, j’ai demandé à Richard de me relater l’anecdote la plus mémorable. Il n’a pas hésité longtemps. En voici le récit ; « En 1982, Jimmy Carter, qui avait été président des États-Unis de 1976 à 1980, est venu pêcher le saumon dans la Matapédia en compagnie de son épouse, de Curt Gowdy et de Art Lee. Ce dernier personnage est un auteur bien connu dans le monde anglophone de la pêche à la mouche, dont la spécialité est justement la pêche du saumon. J’ai eu le privilège de guider Mme Carter et Curt Gowdy. Il faut dire que Art Lee, fort de son expérience et de son statut avait, à plusieurs occasions, fait la leçon à Mme Carter sur les techniques à utiliser, la mouche à employer, tant et si bien qu’elle avait fini par sentir une certaine pression face à l’ insistance de Lee à adopter tel ou tel comportement. Au terme du séjour, il avait été le seul à ne rien capturer. La néophyte Mme Carter avait capturé sept poissons. Elle a alors décidé de donner une leçon à Art Lee. Profitant du dernier souper du groupe, et de connivence avec moi, Mme Carter s’est assurée d’avoir l’attention de tout le monde et m’a demandé le plus simplement du monde s’il fallait être un expert pour prendre du saumon. Évidemment, ma réponse n’a pas plu à l’homme qui se voyait ainsi blessé dans son ego devant l’auditoire. Mme Carter venait ainsi d’obtenir une petite revanche face au comportement désagréable du réputé auteur ».
 
     « Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Plus tard, au cours de cette même soirée, Art Lee m’a demandé de le guider le lendemain, ce que j’ai accepté. Après quelques minutes de pêche, Art Lee pique un saumon de 25 livres environ. Après une bonne lutte, il perd le saumon. « C’est le seul saumon que je perdrai aujourd’hui Richard, me dit-il avec une certaine suffisance ». Je souriais intérieurement. Pour faire une histoire courte, au terme de cette journée de pêche, Art Lee avait perdu…sept saumons. Comme leçon d’humilité, difficile de trouver mieux! »

Mot de la fin

     Dans quelques années, Richard prendra une retraite bien méritée. Il me parle avec fierté de ses réalisations et prend la peine de souligner que tout cela ne s’est pas fait seul. « J’ai pu compter sur des collaborateurs extraordinaires tels que mon conseil d’administration, les fondateurs de la C.G.R.M.P., les intervenants faune, les gens du milieu, les clients, les membres de mon personnel et d’autres… » Selon Richard, le système de gestion de la pêche du saumon sur les rivières Matapédia, Patapédia et Causapscal est exemplaire. Il vaut la peine d’être maintenu car il concilie les attentes de la clientèle et les objectifs de conservation des populations de saumons.

Références

» Texte et photos: Gérard Bilodeau.
» Saumons illimités Automne 2007.

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