Introduction.

PRéSENCE DU CANOT A BONAVENTURE

     Bonaventure a été fondé en 1760 par des Acadiens de la déportation venus dans la grande péninsule de l'Est du Québec. Situé à l'embouchure de la rivière du même nom, c'est le cas type d'un établissement colonial ou les habitants, vivant des produits de la mer et de l'agriculture, s'assuraient par un cours d'eau une voie de pénétration dans la forêt.

     Trois sortes de canots se sont succédés depuis 1760 pour assurer l'accès à cet arrière-pays sauvage. Le canot d'écorce de bouleau, dont la charpente était fabriquée en cèdre, est resté en usage jusqu'à la fin du XIXe siècle. Creusée dans un tronc d'arbre, la pirogue se révélait une embarcation robuste pour les fermiers du secteur riverain. Elle est disparue peu après le canot d'écorce. Enfin, le canot de planches répondant mieux aux besoins des habitants, est devenu le canot par excellence de la rivière Bonaventure. Possédant plusieurs caractéristiques du canot d'écorce, il est construit en chantier, un peu à la manière d'une barque de pêche.

1. Le canot d'écorce

     Avant l'arrivée des Blancs à Bonaventure, les côtes du littoral de la Baie des Chaleurs faisaient partie du territoire de chasse de la bande des Indiens Micmacs de Restigouche. Les Amérindiens vivaient de chasse et de pêche et le canot était le moyen de transport par excellence de la fonte des neiges jusqu'aux premières glaces à l'automne. C'est en canot qu'ils se déplaçaient le long des côtes et sur les rivières pour y pêcher la truite et le saumon abondant dans cette région. En 1765, donc quelque cinq ans après la fondation de Bonaventure par un groupe de réfugiés acadiens, un recensement effectué sous les ordres des autorités anglaises par le chef de bande, Joseph Claude, inclut comme faisant partie de leur territoire de chasse « tout le costé du Nord de la Baye des Chaleurs pour leur chasse, et toutes les Rivières » (Crevel, Jacques et Maryvonne, Honguedo ou l'histoire des premiers Gaspésiens, p.30.)

     La rivière Bonaventure faisait donc partie intégrale du territoire Micmac, ce qui nous autorise à présumer qu'il y avait présence du canot d'écorce (betula papyrifera) à cet endroit à l'arrivée des Acadiens. La tradition orale à Bonaventure confirme la présence constante de campements indiens à l'embouchure de la rivière en été et de chasseurs en haut de la rivière en hiver.

     D'autre part, en 1767, un marchand jerseyais du nom de Charles Robin, faisant le commerce sur les côtes de la Baie des Chaleurs, note â plusieurs reprises la présence du canot d'écorce. Lorsqu'il mouille sa goélette en face d'un village ou d'un poste de pêche, c'est en canot d'écorce que le capitaine voyage le plus souvent jusqu'à terre.
« Set out (from Restigouche) for Tracadigache (Carleton), arrived there at nine o'clock A.M.: went ashore, sold for barrels Butter, it blowed very fresh. While I was ashore our Shallop drove, the weighed A corne to further off. I was carried on bord in a bark Cannoe by two men, qave them a quart of rum. »

     Parti (de Restigouche) pour Tracadigache (Carleton), arrivé 13 à 9 heures A.M.: descendu à terre, vendu quatre barils de Beurre, il sentait très bon. Pendant que j'étais à terre, notre chaloupe est partie à la dérive et s'est éloignée. J'ai été ramené à bord par deux hommes, en canot d'écorce, je leur ai donné une pinte de rhum. Legros, Arthur G. Charles Robin on the Gaspé Coast, 1766. Dans Revue d'Histoire de la Gaspésie, vol. II, no 2, p.94.

     Le canot d'écorce dont fait mention Charles Robin est conduit par deux hommes, contre la plupart des canots qu'il a vus au cours de ses escales dans la Baie à Port-Daniel, Carleton et Restigouche. Chaque fois, c'est ce qu'il note dans son journal. Il ne donne pas les dimensions de ces canots, mais nous savons que pour circuler confortablement et sans danger en mer avec deux canotiers, un passager, son bagage et parfois des marchandises, il faut une embarcation de dimensions respectables. Dans un canot de douze ou quatorze pieds, (3.7 mètres - 4.3 mètres), ce serait une randonnée hasardeuse. Il nous est donc permis de penser que le canot était beaucoup plus long. Un autre élément vient renforcer cette hypothèse : les Micmacs, en plus d'utiliser leur canot en rivière, s'en servaient également pour faire la pêche à la morue en mer. C'est du moins ce que note Robin le 7 juin 1767 : « Sailed at Sun rising from Tracadigash for Ristigouche. A 6 o'clock came to in the entrance of the River...where I saw several Wigwams, found there a fishing Schooner belonging to Louisbourg, borrowed her boat and went where the Indians are upon this point come down every Spring for the sea Cod Fishery, they fish in their bark Cannoes and dry their fish on Flakes the same as we do, the Point being covered with them. »

     Vogué vers le soleil levant de Tracadigash vers Restigouche. A 6 heures, arrivé à l'embouchure de la rivière...ou j'ai vu plusieurs Wigwams, rencontré là une goélette de pêche de Louisbourg, emprunté leur chaloupe et suis allé sur la pointe où les Indiens descendent à chaque printemps, pour la pêche à la morue, ils pêchent dans leurs canots d'écorce et font sécher le poisson sur des vignaux, comme nous, la Pointe en étant toute couverte. (Ibid., p.39).

     Or, il fallait, pour de telles expériences une embarcation de dimensions raisonnables pour affronter les vagues persistantes même par temps calme. Avec un chargement de morue, si léger soit-il, il est difficile d'imaginer une embarcation de moins de vingt pieds (6 mètres) de longueur. Et c'est vraisemblablement ce type de canot que trouvèrent les premiers colons venus s'installer à l'embouchure de la rivière Bonaventure et sur les côtes environnantes.

2. La pirogue

     Si le canot se révèle avoir été parmi les premières embarcations qu'ont utilisées les Acadiens à Bonaventure, la tradition orale soutient, par contre, que la pirogue a constitué, pour tout le XIXe siècle, le canot des habitants. Le canot d'écorce, s'il offrait d'une part, une maniabilité et une légèreté supérieure à celles de la pirogue, créait d'autre part, un lien de dépendance vis-à-vis les Indiens qui vivaient dans la région. Les Micmacs restaient les maîtres-constructeurs à l'embouchure de la rivière Bonaventure jusqu'au début du XXe siècle. A notre avis, la construction d'une pirogue pour un fermier-pécheur s'avérait beaucoup plus simple que celle du canot d'écorce et sa solidité convenait mieux à l'usage qu'il en faisait, sans compter qu'elle évitait les liens de dépendance qu'auraient occasionné la construction et l'usage du canot d'écorce.

     Nous avons retrouvé aucun document faisant mention de la présence de la pirogue à Bonaventure vers 1760. Cependant, un document nous a appris qu'en 1767 un groupe de réfugiés acadiens de la rivière Miramichi semblaient avoir eu en leur possession, en plus des canots d'écorce, un nombre indéterminé de pirogues avec lesquelles ils circulaient sur la rivière. Charles Robin écrivait dans son journal de bord le vingt-huit juillet 1767 : « Fired our Muskett  three times  a bark Cannoe came off to us with two Acadians belonging to Miramichy, who had beinq  fishing there in the Spring during the Caplan... I agreed with one of them to corne with us as a pilot... He told me he has never been in Miramichy but with Log Cannoes, as the Inhabitants there have no other Crafts »

Figure 1

UNE PIROGUE AU QUEBEC

Sur la rivière La Lièvre à un endroit nommé Cascades CS.DJ (les archives publiques du Canada, C-8967).

Figure 2

UNE PIROGUE AU NOUVEAU-BRUNSWICK

Sur la Rivière Nepisiguit, Circa 1928 (Les archives publiques du Canada, PA-41725).

     Tiré trois coups de mousquet & un canot, avec deux Acadiens de Miramichy qui étaient venus pécher le Caplan au printemps, est venu vers nous (...) Il a été convenu que l'un d'eux nous accompagnerait comme guide... Il m'a dit être toujours allé sur la Miramichy avec des pirogues parce que les habitants n'avaient pas d'autre embarcation. Ibid., R.H.G., vol. II, no 2, p.95.

     Or, en 1767, les Acadiens qui se trouvent sur la rivière Miramichi sont des réfugiés qui ont fuit la déportation de 1755» comme ceux de Bonaventure. Nous nous pensons donc justifiés de croire à la présence des pirogues sur la rivière Bonaventure peu après l'arrivée des Acadiens. D'autre part, les gens les plus âgés, interrogés à Bonaventure, désignent la pirogue comme étant le principal moyen de transport des fermiers sur la rivière depuis les débuts. Sauf exception, le canot d'écorce restait le véhicule des Indiens.

     Enfin, un informateur âgé de 97 ans, Simon Arsenault, dit avoir appris de son père que le rang de la Rivière à Bonaventure a été ouvert autour de 1850 par une poignée d'hommes venus là en pirogue. L'informateur mentionne qu'en 1890 les gens de la Rivière se rendaient encore au village en pirogue. C'est dans ce type d'embarcation qu'il a pris ses premières leçons de canotage : « Moi, j'ai eu connaissance qu'il n'y avait pas de chemin là, mais il avait des maisons. Puis, pour voyager au village, fallait qu'ils voyagient (sic) en canot. Dans ce temps-là, c'étaient des gros arbres creusés. Des pirogues qu'on appelait. C'étaient les canots du temps. Moi, c'est la dedans que je me suis dompté à aller en canot ». (Interview avec Simon Arsenault, GAU-25-2.)

     Un autre informateur âgé de 92 ans, Eli de Poirier, se rappelle très bien l'époque des pirogues, quoiqu'il avoue n'avoir pas tellement utilisé lui-même ce type d'embarcation. Deux de ses voisins, Gerry Tozer et son fils Dave possédaient chacun une pirogue qu'ils s'étaient fabriquée eux-mêmes : « Les pirogues, j'ai pas beaucoup été à bord de ça, mais j'en ai vu. J'en ai vu une, c'est le bonhomme Dave Tozer qui l'avait faite. Le bonhomme Gerry en avait une aussi » (Interview avec Elide Poirier, GAU-52-2.)

     De l'avis de tous nos informateurs, la pirogue avait approximativement les mêmes dimensions que le canot d'aujourd'hui, soit environ vingt-quatre pieds (7.3 mètres) de longueur et trente pouces (76 centimètres) de largeur. Aux dires de Simon Arsenault la construction paraissait assez simple si on la compare au canot d'écorce ou de bois de cèdre. Le constructeur devait d'abord chercher un gros arbre de pin (pinus strobus).

     Une fois en possession de son tronc d'arbre qui pouvait mesurer plus de trente pouces (75 centimètres) de diamètre, selon la largeur désirée, le constructeur enlevait, avec une scie de long, une tranche d'environ un pied d'épaisseur sur le dessus, et quelques pouces sur le dessous (fig. 3A). Ensuite, il traçait sur la surface le contour de son canot laissant une épaisseur suffisante pour les parois constituant les côtés. Puis, à l'aide d'une tarière, il perçait des trous verticaux a tous les quelques pouces sur cette ligne de contour (fig. 3B).

     Il creusait ensuite l'intérieur de l'arbre avec une herminette, outil à percussion lancée et à taillant perpendiculaire au manche. Les pointes extérieures et les côtés étaient dégrossis avec une hache à équarrir, outil du genre précédent, mais à large taillant dont l'axe de coupe est parallèle au manche. L'artisan complétait le travail de finition avec des appareils tranchants comme le couteau à deux manches et le rabot, deux outils à percussion posés (fig. 3C).  A son choix, il pouvait fixer des barres transversales pour renforcer les parois et placer un sabot de fer sur le devant de la pince.

FIGURE 3A

FIGURE 3B

FIGURE 3C


     « C'était pareil comme les canots d'aujourd'hui. Peut-être bien pas si long. C'était pas mal large. Ils faisaient ça avec des gros pins. C'était pointu des deux bouts comme les canots, mais plus gouffre ». (Interview avec Eli de Poirier, GAU-52-2.)

3. Le canot de planches ou canot « de Gaspé »

     Nous situons vers 1910 la période ou l'on cessa d'utiliser la pirogue comme moyen de transport à Bonaventure. Quelques-unes ont été vues plus tard mais c'étaient des exceptions. En fait, l'usage de la pirogue avait commencé à régresser avec l'arrivée des premiers pêcheurs étrangers dans la région. Selon nos informateurs, cette embarcation ne s'avérait pas suffisamment sure ou « rassurante » pour les sports (sportsmen). Comme nous le mentionnait Simon Arsenault, « c'était trop virant pour ces gros popos là ». (Interview avec Simon Arsenault, GAU-25-3.) 

     A cette époque-là, Félix Arsenault, dont le père était l'un des pionniers venus s'établir dans le rang de la rivière vers 1850, était constructeur de pirogues. Son fils Donat nous raconte comment il aurait construit l'un des premiers canots de planches vers 1885 : « Les canots de mon père se fabriquent depuis autour de 90 ans. Il a pris le modèle sur un canot qui a été construit ici, un gros canot de bois. Il était venu un étranger par ici pour construire un canot pour un gardien.   Mon père a trouvé ça de son goût. Ca fait qui s'est fait des patrons et des moules et il a commencé à construire des canots. Puis il a toujours construit des canots. » (Interview avec Donat Arsenault, GAU-7-1 et GAU-27-1.)

     Interrogés sur l'origine de l'étranger dont le père Félix s'est inspiré des modèles pour construire son canot, certains informateurs disent qu'il était venu de Grande Rivière, (Lorenzo Poirier.) d'autres de Gaspé. (Interview avec Élide Poirier, GAU-23.)

     Tous sont cependant unanimes pour dire qu'il existait déjà à cette époque, depuis quelques années, un type de canot dit « de Gaspé » ou « Gaspé ». Selon monsieur Simon Arsenault, l'appellation venait non pas du fait que les canots étaient construits dans la ville de Gaspé, mais plutôt du fait que les Américains utilisaient l'expression Gaspe canoë pour désigner le canot de la Gaspésie (en anglais, Gaspésie se traduit le plus souvent par Gaspe plutôt que Gaspesia).

     A partir de cette période, Bonaventure est peu à peu devenu un lieu réputé pour la construction des canots en Gaspésie. Le premier, Félix Arsenault  a passé pour le meilleur maître-constructeur de la région. Puis lui ont succédé d'autres constructeurs dont Polycarpe Bourque, les Tozer, Donat Arsenault, Ernest Arsenault, Camille Arsenault, Louis Arsenault, Fernand Arsenault et Normand Arsenault.  Le plus réputé de la seconde génération de constructeurs fut sans contredit Donat Arsenault, fils de Félix. Né en 1899, il est devenu apprenti-constructeur avec son père à l'âge de 14 ans.

     Après la mort de son père en 1927, Donat prit la succession comme maître-constructeur. Il évalue à plus de deux cent-soixante-dix le nombre de canots qu'ont construit les membres de sa famille depuis qu'il a commencé à faire ce travail avec son père. Ses canots étaient connus sur à peu près tout le territoire de la Gaspésie et même sur la Cote-Nord : « Depuis que je construis et que mon père est mort en 1927, j'en ai bâti 270, à partir de la rivière Causapscal, Matapédia, Rivière Marguerite et puis sur la Côte-Nord. A Cascapédia et sur la petite rivière New-Richmond, Bonaventure, Grande-Rivière, Petit-Pabos, sur la rivière York et la Saint-Jean à Gaspé, ce sont mes canots qu'ils utilisent. » (Interview avec Donat Arseneault, GAU-27-4.)

Figure 4

LE RANG DE LA RIVIERE

     C'est sur les bords de ce cours d'eau que les pionniers ont construit les premières maisons du rang vers 1850, comme en témoignent encore quelques vieilles fondations. Aujourd'hui les maisons sont situées à quelques arpents de la rive.

Figure 5

MAISON PATERNELLE DES ARSENAULT CONSTRUCTEURS
MAISON PATERNELLE DES ARSENAULT CONSTRUCTEURS

     La maison (rénovée) où est né le premier constructeur des canots "de Gaspé", à Bonaventure, Félix Arsenault. Au centre, la boutique où il construisait les canots.

     Aujourd'hui, Donat Arsenault, âgé de 77 ans, est à la retraite et c'est son fils Normand qui a pris la relève comme maître-constructeur. C'est dans l'atelier de ce dernier que nous avons assisté au montage d'un canot et c'est cet artisan qui nous a permis de faire le relevé des techniques de construction dont notre deuxième chapitre fera l'objet. Nous avons également dirigé le tournage d'un film (16mm en couleur) qui illustre, en plus des techniques de construction, les modes d'utilisation de la pôle et de l’aviron. (GAUTHIER, Richard, Le canot « de Gaspé », film documentaire, 16mm, en couleur, 43 minutes, Ottawa, Centre Canadien d'Études sur la Culture Traditionnelle, Musée national de l'Homme, 1976.)

     Le canot « de Gaspé » est constitué d'un assemblage sur charpente et il est bordé à clins. La longueur d'un canot-type « de Gaspé » tel qu'il est construit depuis une centaine d'année accuse une certaine constance autour de 24 pieds (7.3 mètres). (Un de ces canots-types aurait été construit vers 1946 et fait partie de la collection d'artefacts du Centre Canadien d'Études sur la Culture Traditionnelle au Musée national de l'Homme â Ottawa.)

     Certains facteurs pratiques ont pu influencer et faire varier les dimensions d'un canot puisque, dans la majorité des cas, l'artisan tient compte des exigences de l'acheteur. Ainsi, à la demande de ce dernier, plusieurs canots ont été écourtés à 22 et 20 pieds (6.7 et 6.1 mètres), parce qu'à cette longueur  ils sont plus légers et constituent alors ce que Donat Arsenault appelle un « canot de portage ». Mais il s'agit de courtes distances et l'embarcation est portée par deux hommes. D'autres canots construits pour la drave pouvaient atteindre 26 et 28 pieds (8 et 8.6 mètres) de longueur et 42 pouces (107 centimètres) de largeur. Le canot de 24 pieds (7.3 mètres) avait en moyenne 36 pouces (92 centimètres) de largeur, sauf pour les canots employés presqu'exclusivement pour la pêche au saumon auxquels on donnait 38 pouces (96 centimètres) pour que leur stabilité sur l'eau soit plus grande.

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