La Mouche Fétiche de Claude Hamel

« La Watch-Out ! »

     La mouche que je vous présente aujourd’hui est une oeuvre de Daniel Duval de Québec, un saumonier et artisan-monteur de mouches à saumon de très grand talent. Il s’agit d’une mouche de type Spey, pleinement contrastée, bien équilibrée et qui parade dans l’eau comme la plus belle des princesses le ferait à la cour du roi saumon. Sans la permission de Daniel, je me serais vu dans l’obligation de refuser l’invitation de partager le secret de ma « p’tite fétiche », n’étant pas du genre à me livrer à des fausses représentations.

L'AVANTAGE DE LA « WATCH-OUT ! »

L’Avantage de la « Watch-Out ! »
     Le mot fétiche a une double connotation de porte-bonheur, donc d’un objet qui nous porte chance, mais aussi d’une entité dont la popularité a duré dans le temps – un film culte par exemple.

    Côté porte-bonheur, je dois à la mouche nommée mon plus gros saumon à vie capturé en 2011 (une femelle estimée à 35 livres ou plus, graciée même si le lieu de capture permettait de la conserver). Pour « faire une histoire courte », je dois aussi à cette mouche plus de 75 pour cent de mes captures annuelles de saumons dans toutes les rivières fréquentées (eaux claires ou foncées). C’est la mouche que j’attache à mon bas de ligne dans les moments clés d’une journée de pêche, par exemple tôt le matin, sur l’heure du midi, après le coucher du soleil et... à tout moment entre ces périodes! C’est très certainement celle avec qui je m’empresse de faire équipe le plus souvent quand j’arrive dans une nouvelle fosse ou lorsqu’un saumon m’a fait la grâce d’une ou plusieurs levées sur une autre mouche, sans daigner la prendre. Vous dire le nombre de fois où j’ai passé pour un « king » dans les rotations, alors que mon seul mérite n’aura été que de présenter, disons correctement, au moment le plus opportun ce que je considère comme étant la mouche la plus « hot » au monde. Et je ne suis pas le seul à le penser.

    Je sais bien, comme vous, que toutes les mouches échouent plus souvent qu’elles ne réussissent (dans le cas contraire, 100 pour cent des saumons en rivières se feraient prendre), mais la « Watch-Out ! » est selon moi celle dont le taux d’insuccès est le plus bas de toutes les mouches que j’ai pu attacher à mon bas de ligne. Et j’en ai essayé pas mal, particulièrement au cours des quinze dernières années. Ouvrez une boîte à mouches dans laquelle se retrouve cette mouche un peu avant le lever du soleil ou 15 minutes après son coucher et vous comprendrez ce que « hot » veut dire : la mouche est littéralement en feu en de tels moments et sa luminosité vous sautera aux yeux – pêcheur sans verres fumés s’abstenir! Vous constaterez aussi que les saumons aptes à se laisser tenter ne pourront guère résister à la mouche en de pareilles occasions, la prenant avec un abandon souvent surprenant.

Un Précieux Secrêt Enfin... Révélé

    Je pense bien que le présent article permettra également à la « Watch-Out ! » de réaliser pleinement sa vocation de mouche fétiche (dimension de la popularité dans le temps). En effet, je sais d’expérience qu’ils se comptent par plusieurs dizaines les saumoniers qui attendent presque désespérément depuis plusieurs années de découvrir enfin les secrets de la « p’tite verte ». C’est que la parure de la mouche, voire même son nom n’ont été connus jusqu’ici que par un petit groupe d’individus. Des « initiés » en quelque sorte, qui ont eu le privilège d’être amis de son principal artisan-monteur et d’autres amis qui dès le départ demandèrent l’exclusivité en l’acquérant commercialement de son auteur.

     Ils seront donc nombreux ces saumoniers à accueillir enfin la révélation d’un secret vieux de plus d’une décennie, même si ce même secret devenait de plus en plus difficile à garder bien hermétiquement en raison des quelques exemplaires de cette mouche perdue par des propriétaires imprudents ou malchanceux, puis retrouvés sur les berges de la « Bonie » par d’autres pêcheurs-monteurs capables de la reproduire.

DESCRIPTION DE LA « WATCH-OUT ! »

     Rendons d’abord à César ce qui lui revient en signalant que la « Watch-Out ! » prend ses origines dans le génie créatif du Grand maître monteur Daniel Dufour, un résidant de la vallée de la Matapédia dont la réputation dépasse nos frontières. Considérant le côté prolifique de Daniel Dufour, il se peut qu’il y ait eu plus d’une version de la mouche d’origine, dont je ne sais si elle avait un nom. En tout cas, je sais d’expérience que la mouche qui inspira initialement Daniel Duval lui fut montrée pour la première fois il y a quinze ans environ, lors d’une sortie de la Confrérie des saumoniers du Québec qui eut lieu à l’hôtel Métropole à Matane. J’étais du nombre.

Parure

la Watch-Out
Hameçon: Daiichi 2051 (et variantes).
Fil: Blanc pour le corps et noir pour la tête.
Ferret: Tinsel oval argent, fin ou moyen, selon la grosseur de la mouche.
Cul: Soie floche de couleur chartreuse prolongée en voilure (expression de Daniel Duval) rabattue vers l’arrière.
Queue: Krystal Flash de couleur chartreuse.
Corps: En alternance, fibres de paon enroulées en trois bandes progressivement plus larges et floche chartreuse (ou vert fluorescent) enroulée aussi en trois bandes progressivement plus larges, prolongées chacune par une voilure de la soie floche (brossée) et, sur les côtés, quelques brins de brillant UV perlé (UV Pearl Flash).
Hackle de corps: Plume de (substitut de) héron de couleur noire.
Aile: Pincée d’ours noir flanquée de franges de plume d’épaule d’oie de couleur noire, ondulant près de la hampe.
Crête: Quelques brins de brillant UV perlé plutôt courts.
Gorge: Plume de poule de Guinée de couleur vert fluorescent enroulée en collerette et rabattue vers l’arrière.
Joues: Plumes de poitrine de canard huppé de couleur vert fluorescent.
Tête: Fil noir et laque claire.
Mouche Killer Daniel Dufour
    De mémoire, c’était une mouche montée sur un hameçon double, dont le corps était composé de bandes successives de soie floche de couleur noire et vert fluorescent (les bandes vertes étaient prolongées d’une sorte de voile plutôt court rabattu vers l’arrière à la manière d’une Rusty Rat), une aile de poils noirs surmontée par une très fine pincée de poils de couleur blanche ou gris-blanc, et une tête noire. De mémoire, la mouche n’avait pas de gorge ni de collerette. Elle était en la possession de Martin Després, un pêcheur de saumon redoutable, qui l’avait obtenue par commande personnelle auprès de Daniel Dufour.

    C’est ce modèle initial et surtout une autre version plus sophistiquée du Grand maître monteur (voir photo 01) que Daniel Duval adapta et raffina dans le style Spey, lui ajoutant un hackle de corps caractéristique, une gorge faite d’une plume de malard enroulée et rabattue vers le bas et l’arrière, ainsi qu’une aile en plumes d’épaule d’oie de couleur noire.
     Il utilisa lui aussi des fibres de paon plutôt que de la soie floche noire, un geste heureux considérant que ce matériel reflète très bien la lumière UV polarisée dont, semble-t-il, se servent les salmonidés dans le processus d’identification des proies (voir Thomas J. Sholseth, How Fish Work. Fish Biology & Angling, 2003). Si je ne m’abuse, c’est Martin Després et Daniel Duval qui ensemble, choisirent de nommer la résultante « Watch-Out ! », pour signifier le danger dans lequel les saumons se retrouvaient quand on leur présentait cette mouche (Daniel Duval pense que Martin Després avait possiblement donné le nom de « Killer » à la mouche de l’autre Daniel, indiquant que l’appellation « Watch out ! » était de la sorte conséquente avec le modèle de la mouche d’origine).

    La « Watch-Out ! » a subi plusieurs autres transformations depuis sa première adaptation de la mouche de Daniel Dufour: ainsi, le malard a fait place à la poule de Guinée pour la gorge (et sa couleur a changé au gré des saisons), l’aile en plumes d’épaule d’oie a acquis une sorte de sous-aile en poils d’ours noir pour mieux résister aux assauts du lancer overhead, des plumes de poitrine de canard huppé se sont ajoutées en guise de joues (ayant elles-mêmes remplacé les plumes de coq de sonnerat initiales) et, enfin, quelques brins courts de matériel brillant UV perlé (Flash UV Pearl) ont été placés sur le dessus de l’aile, puis de chaque côté des voilures-ces quelques brins ajoutent une couleur bleutée qui compense en partie la disparition récente sur le marché de la soie floche de marque Griffith, qui était sans égal côté luminosité (voir photo 02, correspondant à une version de 2009).

     Le montage de la « Watch-Out ! » n’est pas aussi facile que le fin montage retrouvé aux photos 02 et 03 puisse le laisser croire – par exemple, l’enroulement des fibres de paon doit se faire d’une façon déterminée pour produire le meilleur résultat et c’est la même chose pour les voiles de soie floche. La pose de l’aile en plumes n’est pas facile non plus pour le commun des mortels, mais s’apprend avec de l’aide experte. Cela dit, on peut très bien, comme je tends à le faire pour les besoins de la pêche, monter la mouche avec seulement une aile en poils (notamment avec du renard Arctique Fox) et ça fonctionne très bien. La couleur des matériaux de la « Watch-Out! » est aussi un élément clé de sa productivité et ce sont des tonalités luminosités qu’on retrouve difficilement dans toute dans les boutiques. Or, c’est justement un domaine tatillon dans lequel Daniel Duval est passé maître au cours des dernières années.

Conclusion

    J’ai accepté avec la permission de son auteur de révéler enfin le secret de la « p’tite verte » aux lecteurs de Saumons illimités, une mouche de pêche de type Spey montée par un gars qui connaît vraiment son affaire. La « Watch-Out ! », comme toutes les mouches que produit ce monteur, est une mouche bien contrastée qui parade bien droite dans le courant au lieu de tourner de côté ou de virer à l’envers comme bien d’autres mouches de type Spey en vente commercialement. Elle est aussi bâtie solidement, ce qui n’est pas le cas souvent des mouches du genre vendues en commerce. Elle vaut donc son pesant d’or. Pour plus de renseignements sur les exigences dans l’art de monter ce genre de mouches pour la pêche, j’encourage les lecteurs à consulter le site de Fabri-Mouches.ca qui dédie une page au montage de Daniel Duval.

Références

» Texte Claude Hamel (2012).
» Photos Daniel Duval
» FQSA
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