L'art Subtil de la Permutation

     Pour ceux qui l'ignorent encore, la permutation est une technique qui consiste à attirer l'attention du saumon en lui présentant un type de leurre particulier (mouche ou autre) pour ensuite, en cas de refus, lui faire accepter un leurre différent.

     Cette petite ruse de pêche est connue et pratiquée depuis longtemps avec beaucoup de succès par un petit nombre d'initiés de l'école Bonenfant, qui se gardent bien d'en dévoiler les petits secrets, car la permutation ne se pratique pas n'importe comment, ni avec n'importe quoi. Il existe, dans cet art, des combinaisons gagnantes et aussi des combinaisons perdantes, que seule l'expérience nous enseigne si nous ne pouvons pas profiter de la connaissance d'une vieille main qui nous fera gagner un temps précieux.

     La permutation prend tout son intérêt et toute son efficacité lorsqu'on a localisé un poisson avec précision et qu'il est possible d'observer ses réactions.

Réprimer son réflexe

     Par expérience, je connais la déception que l'on éprouve en voyant un saumon monter sur la mouche et la refuser au dernier moment, sans raison apparente; je sais aussi que le réflexe fatal à réprimer absolument est de lui représenter la mouche immédiatement. Pourtant, après plus de soixante ans de pêche du saumon, j'éprouve toujours de la difficulté à me contrôler et il m'arrive encore de commettre cette erreur; car, il faut bien le dire, en de rares cas, cet imprévisible poisson saute sur la mouche au deuxième passage. Ainsi, l'espoir aidant, grande est la tentation de risquer une autre tentative qui, la plupart du temps, restera infructueuse et favorisera le pêcheur qui nous succède et qui pêche avec un autre type de mouche. Que de fois ai-je assisté à ce genre de mésaventure et entendu la victime s'exclamer: « Il a une sacrée chance ce mec-là. » Or, ce que beaucoup de pêcheurs attribuent à la chance, n'est que le résultat d'une permutation involontaire entre deux personnes alors que la première arrivée aurait très bien pu la réaliser à elle seul avec un peu de patience et de savoir-faire. 

     Mon regretté ami Jacques Lachaume, célèbre de son vivant pour ses fabrications de boîtes à mouches en bois précieux, en fit l'expérience à ses dépens au cours d'un voyage sur la Matane lorsque, après avoir vu sa mouche sèche refusée à deux reprises par un saumon, il céda sa place, avec la dignité d'un grand seigneur, à son ami Gérard Gagnadoux qui ramassa le saumon du premier coup. La magie de la permutation avait fait son oeuvre; Jacques péchait avec un Bomber blanc de forte taille et Gérard assura le relais avec une Mistigri noire n° 6: Jacques... ! Tu viens de te faire baiser, s'écria Robert, le troisième larron, qui avait assisté à l'opération avec un certain plaisir, pour ne pas dire un plaisir certain, car Robert avait lui-même ouvert le score en début de matinée avec une permutation Bomber bland/Mistigri noire, même recette. Heureusement, les choses rien restèrent pas là et Jacques égalisa le tableau après huit montées de poissons ferrés trop tôt ou trop tard, ce qui fit dire à Robert: «On va se partager le boulot, toi, Jacques, tu fais monter les poissons et nous, on passe derrière pour les ramasser. » Jusqu'où peut aller l'amitié. Moralité: ne laisser jamais votre place, surtout pas à un copain.

Les combinaisons

     Les combinaisons les plus productives, du moins celles avec lesquelles j'ai eu le plus fréquemment de succès, sont les suivantes:
En mouche noyée: Green Cossebom versus Ovila (la mouche du pendu); seconde combinaison: Blue Charm versus Black Bear Green Butt.

     En mouche sèche: première combinaison: Bomber blanc versus Bomber brun; seconde combinaison: Bomber blanc versus Mistigri (Bomber noir).

     Permutation mixte sèche/noyée: Bomber blanc versus Ovila ou Black Bear Green Butt. Si la permutation simple n'a pas donné le résultat escompté, il faut alors faire appel à la permutation double qui consiste à revenir à la mouche de départ, par exemple: Ovila versus Cossebom puis retour à Ovila. C'est finalement cette dernière stratégie qui s'avère la plus efficace, à condition toutefois de laisser un laps de temps suffisant entre chaque tentative et de ne pas insister si l'on a la certitude que le poisson a bien vu la mouche passer à sa portée. Bien sûr, je n'ai parlé ici que des combinaisons que je connais et il est également possible et même recommandable de faire varier la dimension des mouches en même temps que leur nature. De plus, il est absolument certain qu'il existe beaucoup d'autres combinaisons tout aussi valables que les miennes. Elles restent à découvrir et à expérimenter systématiquement, elles seront votre secret personnel.

La pêche en rotation

     Dans le cas particulier de la pêche en rotation, il n'est pas possible de mettre en oeuvre une permutation sans provoquer un arrêt de la rotation, le temps de changer de mouche, ce qui n'est pas particulièrement bien vu par les pêcheurs qui vous succèdent. Toutefois, il existe quelques petites astuces qui permettent de contourner la difficulté. La première consiste à avoir à portée de main en permanence une seconde canne toute montée et en attente. Cette façon de procéder permet une permutation instantanée et sans préjudice pour les autres pêcheurs en attente. La seconde option, plus simple mais un peu moins efficace, puisqu'elle ne vous permet pas de choisir votre combinaison de mouche, consiste à vérifier le type de mouche utilisé par votre prédécesseur et à employer un modèle complètement différent, ou même passer en Streamer ou en sèche s'il pêche en noyée. De toute façon, il ne faut jamais se servir d'une mouche identique à celle du prédécesseur; si ce dernier n'a pas eu de succès, il y a peu de chances que vous en ayez vous-même. C'est le genre de stratégie qu'utilisait avec succès le « Pape »

     Lucien Bonenfant, l'homme aux 5 000 saumons et je l'ai vu moult fois prendre des saumons parmi des pêcheurs américains et européens complètement déconcertés par les événements inattendus.

     Si la permutation et la diversification des mouches sont souvent gage de succès, il ne faut surtout pas en déduire pour autant qu'elles sont une panacée, car il y a aussi les jours sombres où rien de fonctionne avec ce sacré poisson, « le poisson qui rend fou ». Inutile par exemple de s'acharner dans la pluie et le vent qui font tomber des feuilles mortes sur la rivière et vous retournent votre soie dans les bottes. Mais, comme à quelque chose souvent malheur est bon, il faut mettre à profit ces instants merdiques pour monter les mouches hors série qui feront la différence et que l'on utilisera après avoir épuisé tous les modèles classiques. Car, même si la mouche magique n'existe pas, ce n'est pas une raison suffisante pour ne pas l'inventer.

L'Imperceptible

     C'est à l'occasion d'une de ces funestes journées venteuses de ciel bas et de moral effondré d'invention je fus amené à confectionner une affreuse petite mouche vite baptisée l'Imperceptible à cause de l'hameçon n° 12 sur lequel je l'avais montée; un corps vert bouteille avec un tag jaune canari, un moignon d'aile de 3 ou 4 mm en poil d'écureuil roux peu fourni et plutôt miteux, sans cerque ni palmer, bref, une petite horreur mi-nymphe mi-mouche qui est restée des années au fond de ma boîte avant que je me résigne à l'employer à mon corps défendant. Je ne fais pas de belles mouches car je crois comme Platon que « la beauté est dans l'œil du poisson » pas dans celui du pêcheur. J'avais donc complètement oublié ce petit chef-d'œuvre lorsque le vent du hasard qui fait si bien les choses la fit s'échapper de ma boîte alors que je cherchais désespérément la super-mouche qui séduirait irrésistiblement un poisson particulièrement récalcitrant et auquel j'avais déjà présenté tout mon arsenal sans le moindre succès.

     Comme super-mouche, on aurait pu trouver mieux, mais à la pêche comme à la guerre, et j'en sais quelque chose, on fait avec ce que l'on a; puisque mon 35/100e ne rentrait pas dans l'œillet de l'hameçon, j'ai ajouté une pointe de 22/100e pour régler le problème et j'ai balancé le tout à ce satané poisson qui, à ma grande surprise, s'est déplacé de plusieurs mètres pour aller gober mon Imperceptible à son premier passage. Depuis ce jour, l'Imperceptible a fait de nombreuses victimes et, malgré sa petitesse, elle a une grande place dans mes permutations. Elle a cependant plusieurs défauts, elle oblige à pêcher un peu trop fin, elle pique très peu de peau et... bonjour les décrochages. En outre, elle est inutilisable par eau forte et trouble.

Les vitesses de passage

     Voilà un autre sujet très peu traité par les auteurs halieutiques, mais qui a pourtant une tout aussi grande importance que la dimension des mouches ou la couleur de leur toilette. La vitesse de passage d'une mouche est essentiellement déterminée par l'angle que forme la soie avec l'axe du courant et elle est proportionnelle : plus l'angle est ouvert, plus la vitesse de la mouche est grande au départ pour ensuite diminuer à mesure que la dérive modifie l'angle de la soie, d'où l'intérêt de bien se placer lorsqu'on a localisé un poisson et de choisir le bon angle du lancer, afin que la mouche ne passe ni trop vite ni trop lentement à sa portée. Il convient donc, dans les courants particulièrement rapides, de se placer très en amont du poisson afin de l'attaquer sous un angle fermé, alors que, dans une zone calme, il est préférable de se placer presque en face de lui. Toutefois, dans les deux cas, il est possible de modifier la vitesse et la trajectoire de la mouche en cours de route, en procédant à un amendement de la soie (mending) pour accélérer la mouche, soit négatif (dans le sens du courant) pour accélérer la mouche, soit positif (contre le courant) pour la ralentir. 

     Personnellement, je fais rarement usage de cette technique car elle peut aussi induire une fausse note dans le comportement de la mouche et dissuader le saumon plutôt que l'attirer, surtout lorsqu'il s'agit de compenser un courant très faible. Dans ce dernier cas, il est préférable de tirer sur la soie et de ramener la pointe de la canne vers l'amont en la tenant au ras de l'eau, le geste peut être progressif ou saccadé, ce qui est une autre façon de faire varier la présentation d'une mouche à un saumon récalcitrant. Toutes ces méthodes font partie de la permutation. En fait, il s'agit de trouver ce petit rien qui va provoquer l'attaque du plus imprévisible de tous les poissons ; dans ce but, l'arsenal des techniques est tout aussi important que celui des mouches artificielles. Encore faut-il savoir quand et comment en user. Pour répondre à ces questions, rien ne saurait remplacer la pratique et le sixième sens du pêcheur.

Les techniques infâmes

     Si d'aventure vous voyez un pêcheur employer une soie callante, avec un bas-de-ligne lourd armé d'un tube-flie à trois branches d'hameçons et que ce dernier lance son bidule en amont du courant pour le faire racler le fond de la rivière, il y a de fortes chances pour que vous ayez affaire à un « gigueux » surtout si après avoir « grafigné » un saumon, vous le voyez descendre la rivière pour aller le sortir à l'abri des regards indiscrets; dans ce cas, prenez votre caméra et suivez-le pas à pas jusqu'à la conclusion de l'affaire; la suite des événements appartient à votre moralité de pêcheur sportif.

référence

» Textes et photos: Guy-Noël Chaumont
» Saumons illimités #58, Automne 2000.
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