Un Taxidermiste Hors des Sentiers Battus

     Depuis quelques années, un taxidermiste de Saint-Jean-Port-Joli, Denis d'Amours, a donné à la naturalisation des poissons un sens tout à fait nouveau comparativement à ce que nous étions habitués de voir.

Un Taxidermiste Hors des Sentiers Battus
     La plupart des pêcheurs désirent conserver des souvenirs tangibles de leurs excursions ou, mieux, de leurs plus belles prises. Ces souvenirs témoignent, auprès de leur famille ou de leurs amis, du bon temps passé à taquiner le poisson, des péripéties par lesquelles ils ont passé au cours de la lutte qui les engageait contre un poisson de type «trophée», ou encore de la fierté bien légitime éprouvée une fois le poisson capturé.

     Le plus souvent, ces souvenirs prennent les formes suivantes: photos, vidéo-cassettes et taxidermie. L'utilisation d'appareils photo et de caméras vidéo représentent les moyens les plus communs utilisés par les pêcheurs pour se «fabriquer» des images. Quel disciple de saint Pierre ne profite pas d'une occasion qui lui est donnée pour sortir son album photo, son projecteur à diapositives ou encore pour introduire une vidéo-cassette dans le magnétoscope afin de raconter, images à l'appui, un voyage de pêche?

     La taxidermie constitue aussi un moyen original pour s'approprier des moments uniques vécus au cours d'une excursion de pêche. Depuis qu'on la connaît, la naturalisation des poissons n'a pas tellement connu de changements en ce qui a trait à la manière dont les pièces sont montées. J'entends par là que, la plupart du temps, les poissons sont tous montés de la même façon, c'est-à-dire sur des plaques de bois. Mais depuis quelques années, un taxidermiste de Saint-Jean-Port-Joli, Denis D'Amours, a donné à la naturalisation des poissons un sens tout à fait nouveau.

UNE VOCATION HATIVE

     Denis D'Amours est originaire de Trois-Pistoles. Tout jeune, il accompagnait son père à la chasse et à la pêche. L'influence paternelle a profondément marqué le jeune D'Amours. De me dire Denis: «Mon père était un philosophe et il puisait dans la nature l'inspiration nécessaire... c'est lui qui m'a initié à l'observation attentive de la flore et de la faune afin d'en découvrir toute la beauté... il m'a montré à respecter la nature... c'est lui aussi qui m'a enseigné les rudiments de la chasse et de la pêche...»

     C'est à l'âge de 13 ans que Denis réalise la naturalisation d'un premier animal. Après avoir abattu une gélinotte, il la contemple en se disant qu'il est bien dommage de jeter la robe de cet oiseau comportant de si belles plumes. Il se met en frais de fouiller dans un livre afin de se renseigner sur les techniques pour «empailler» les animaux (NB: à l'époque, la paille était utilisée comme bourrure). Après quelques essais, il en vient à reproduire la gélinotte avec une précision satisfaisante. Au cours des années suivantes, il réalise la naturalisation de différentes espèces. Il dévore tous les écrits publiés sur le sujet. Il bénéficie aussi des judicieux conseils d'un vieux taxidermiste des Cantons de l'Est chez lequel il passe d'innombrables heures à l'écouter et à le regarder travailler.

     Doté d'une habileté manuelle hors du commun, qu'il a hérité de son père et de sa mère, tient-il à préciser, Denis D'Amours maîtrise rapidement toutes les techniques nécessaires pour naturaliser diverses espèces de gibiers, qu'ils soient à poils, à plumes ou à écailles. Pendant de nombreuses années, la taxidermie représente une activité secondaire. Mais cette activité prend de plus en plus de place, au fur et à mesure que sa clientèle s'élargit. Il y a maintenant 12 ans, il abandonne une carrière dans le domaine de l'aménagement de la faune pour se consacrer exclusivement à la taxidermie. Il n'a jamais regretté cette décision depuis. Aujourd'hui, à 38 ans, Denis compte un quart de siècle d'expérience dans la pratique de la taxidermie.

LA NATURALISATION DES POISSONS

     Au cours de toutes ces années, Denis D'Amours a évidemment naturalisé une variété impressionnante d'animaux. «La naturalisation des poissons est ce qu'il y a de plus difficile dans ce métier, de me révéler Denis, chaque spécimen est unique, même si les représentants d'une même espèce semblent tous pareils, de prime abord». En effet, de nombreux facteurs concourent à accorder à chaque poisson des traits distinctifs: la saison au cours de laquelle il a été capturé, la couleur de l'eau, son alimentation et le cours d'eau dans lequel il vit qui affectent parfois sa forme et enfin, son âge.

     Comme Denis tient à rendre un poisson naturalisé le plus conforme possible à son état naturel, son travail est de beaucoup facilité si le pêcheur observe les règles suivantes: photographier le poisson, sous différents angles et en plans rapprochés, le plus tôt possible après qu'il ait été retiré de l'eau; faire congeler le poisson le plus tôt possible, en prenant soin de protéger sa queue avec du carton car, une fois gelée, elle peut casser très facilement. Finalement, Denis rappelle que le pêcheur ne doit pas se décourager si la robe du poisson se décolore car la dernière étape du travail du taxidermiste, qui est en même temps la plus difficile, consiste à peindre le poisson en entier afin de lui redonner ses couleurs naturelles.

EN DEHORS DES SENTIERS BATTUS

     Mais le mandat que se donne Denis D'Amours ne concerne pas seulement le poisson qu'il naturalise. «La taxidermie est une oeuvre d'art, de me confier Denis, mais cette oeuvre n'est complète que si elle dévoile une particularité du poisson, ou qu'elle représente une partie du milieu naturel dans lequel il évolue... Je tente de faire ressortir un trait caractéristique du poisson, ou encore de le placer dans un contexte bien précis, de façon à ce que l'auteur de la prise, ainsi que ceux qui regarderont la pièce montée, aient l'impression de voir évoluer le poisson dans son milieu».


     C'est à ce niveau que le travail de Denis D'Amours se démarque de l'ensemble des autres taxidermistes. Ainsi, lorsque j'ai rendu visite à Denis, l'automne dernier, sa boutique contenait quelques pièces témoignant fidèlement de l'orientation donnée à son travail. Par exemple, un montage montre des truites se nourrissant dans une fosse, tandis que l'une d'entre elles vient de saisir un insecte à la surface de l'eau. Un autre montre une ouananiche bondissant hors de l'eau car elle vient d'être ferrée par la mouche d'un pêcheur. Finalement, un dernier montre des achigans qui s'apprêtent à gober un ver de terre. D'ailleurs, ceux qui ont visité le salon d'Art et la Nature, tenu à Québec en septembre dernier, ont eu l'occasion de voir quelques-unes de ces oeuvres.

     Évidemment, ces mises en scène demandent une bonne connaissance des habitudes des poissons naturalisés, de l'imagination et une grande dextérité; heureusement ces attributs ne font pas défaut à D'Amours. Cette approche unique de la taxidermie élimine, de facto, le critère malheureusement trop répandu chez les pêcheurs voulant que la naturalisation d'un poisson n'ait d'intérêt ou ne soit justifiée que s'il constitue un record. Il arrivera fréquemment que Denis D'Amours accepte de naturaliser des truites de grosseur moyenne mais qui prendront toute leur valeur dans la mise en scène qu'il a créée.

     La préoccupation de Denis D'Amours est de satisfaire son client, évidence indiscutable puisqu'il tire son pain de la taxidermie. Dans cette optique, il puise bien souvent son inspiration en prenant le temps d'écouter le pêcheur lui raconter l'histoire de sa prise et de son excursion de pêche. Il lui arrive même d'inclure, dans un montage, des pièces d'équipement que le pêcheur accepte de sacrifier (canne à pêche, chapeau, boîte à mouches...). Ces façons de faire confèrent au travail final un aspect et un caractère davantage «personnalisés».

     Denis D'Amours discute toujours du type de montage qu'il a envisagé de faire et accepte volontiers les suggestions du pêcheur. En bout de ligne, le budget dont dispose ce dernier déterminera les limites du travail du taxidermiste. Tous les montages fabriqués par Denis peuvent très bien servir à décorer une pièce de la maison; il prend d'ailleurs le soin de les protéger en les recouvrant d'une cage de plexiglas (qui n'apparaît pas sur les photos en raison des reflets qu'elle produit à la caméra).

DES PROJETS D'AVENIR

     La qualité et l'originalité de son travail ont permis à Denis D'Amours de se constituer une clientèle fidèle auprès de pêcheurs du monde entier. Denis est particulièrement fier d'avoir conçu et fabriqué des oeuvres pour des personnages aussi prestigieux qu'un ambassadeur de Chine, ainsi que le président de Mercedes-Benz, firme allemande réputée mondialement pour les voitures qu'elle fabrique. Étant reconnu pour le travail particulier qu'il produit, il acceptera rarement de naturaliser un poisson selon les méthodes généralement reconnues. «Ce n'est pas par snobisme que j'agis ainsi, s'empresse de préciser Denis, en me comportant de la sorte, je reste fidèle au sens que je donne à mon travail de naturalisation».

     Sa passion pour la taxidermie n'a d'égale que celle qu'il voue à l'art animalier. Et cette passion, il désire la partager avec d'autres, voire les «contaminer». Il a mis sur pied une exposition permanente de taxidermie, de sculptures, des peintures et de photographies animalières à Saint-Jean-Port-Joli. Ce centre, nommé Faunart, expose, en saison, les oeuvres de plus d'une trentaine d'artistes provenant d'un peu partout au Québec.

     Il songe à créer une corporation professionnelle de taxidermistes québécois, comme il en existe en Ontario et aux États-Unis, dont la mission serait de protéger à la fois les intérêts des membres ainsi que ceux des clients. Finalement, Denis D'Amours caresse le projet de fonder une école de taxidermie, qui obtiendrait au préalable l'aval du ministère de l'Éducation, afin de former une relève dans ce domaine. «Le Québec fourmille de gens pleins de talents qui n'ont besoin que d'un coup de pouce pour se faire connaître». Cette chance-là, Denis D'Amours compte bien la procurer à un plus grand nombre possible de gens, pour le bien-être de l'art et surtout, de celui de la faune.

Références

» Texte & Photo: Gérard Bilodeau (1992).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche (Annuel de Pêche).
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