Les Mouches Préférées de Sylvain Trudel

Mouches Sèches de Début de Saison

     Voici les cinq mouches sèches préférées de l'auteur pour affronter Dame mouchetée en rivière lors de la période printanière.

     Tenter d'expliquer combien j'aime l'incomparable plaisir que me procurent quelques heures de pêche à la mouche dans une jolie rivière à truite, c'est comme essayer de peindre dans un seul tableau la subtile beauté et l'apaisante quiétude du cours d'eau, le sport que représente son ascension, tout l'art de la pêche à la mouche et enfin la beauté et la vigueur contenues dans chacune de ses truites si délicieuses... Chaque rivière est unique, même si j'ai péché dans de nombreux cours d'eau. Certes, elles peuvent comporter plusieurs structures et repaires similaires où les mouchetées s'embusquent invariablement en attendant leurs proies, mais chacune recèle un cachet particulier et, toujours, plusieurs secrets à découvrir.

     Réussir à tromper la vigilance et la vitesse foudroyante d'une truite de rivière à l'aide d'une petite mouche sèche bien flottante, c'est redécouvrir l'essence même de ce qui nous fait aimer la pêche : à chaque truite, c'est comme si c'était la première fois... Chacune des mouches qui reposent dans les petits coffrets que contient notre veste possède sa propre personnalité, son histoire et son importance, toutes étant prêtes à tenter de leurrer les plus pures et sauvages mouchetées.

     Cependant, bien peu de pêcheurs savent qu'en début de saison de pêche l'emploi de mouches sèches peut déjà donner de bons résultats même si la «saison des mouches» n'a pas encore débuté. En fait, on associe trop souvent la pêche à la sèche aux nuées d'insectes piqueurs qui, pourtant, ne représentent qu'une petite partie des proies de nos truites. En effet, les brûlots et moustiques privilégient plutôt les eaux mortes et calmes des marécages et retenues, leurs larves étant particulièrement vulnérables aux turbulences des eaux de surface des lacs et à l'incessant courant des rivières.

     Il ne faut surtout pas s'empêcher de sortir nos mouches sèches dès les premières heures de pêche dans nos rivières préférées. Ainsi, on peut jouir immédiatement du plaisir de voir les premières truites du printemps fendre la surface de l'eau, pour ensuite les ferrer à la bonne fraction de seconde qui précède leur dernier et ultime saut...
Depuis plusieurs années j'ai fait l'essai de nombreuses mouches, et parmi elles beaucoup de sèches. Comme la plupart des pêcheurs n'aiment pas nécessairement consacrer trop de temps à expérimenter pour ensuite essuyer échecs et déceptions, j'ai choisi de retenir seulement cinq mouches sèches qui, bon an mal an, se classent parmi les plus constantes quant à leur efficacité et aux succès de pêche obtenus, indépendamment des rivières et des régions visitées. Ce n'est évidemment pas par hasard qu'il en est ainsi, chacune d'entre elles ayant ses propres caractéristiques qui en font un excellent choix à cette période de la saison.

QUILL GORDON

Quill Gorden
     J'aime particulièrement cette mouche belle et élégante qui de plus à la qualité d'être très visible sur la surface miroitante des eaux printanières presque aveuglantes. Son corps svelte est constitué de fibres de plume de queue de paon dont on a enlevé le petit duvet les recouvrant, ce qui fait ressortir leur couleur brune naturelle; enroulées sur l'hameçon, ces fibres imitent très bien les cerques de l'abdomen de l'éphémère adulte Epeorus pleuralis. En fait, son nom actuel provient d'un très respecté et prolifique pêcheur et écrivain du début du siècle, Théodore Gordon, qui est d'ailleurs considéré comme le père de la pêche à la mouche sèche en Amérique du Nord.

     Mais le plus intéressant, dans cette mouche, est que son pendant naturel représente l'une des premières véritables éphémères à éclore en tout début de printemps. Ceci se produit lorsque la température de l'eau atteint 10 °C (50 °F), ce qui correspond à peu de choses près au début de la saison de pêche au Québec. Une autre particularité de la Quill Gordon réside dans le fait que sa nymphe, de type «agrippante», habite, se faufile et se cramponne aisément dans les nombreuses roches recouvrant le lit des portions rapides et tumultueuses des rivières.

     Leurs besoins importants en oxygène les confinent dans les eaux toujours froides et les courants importants, et aussi dans les rivières aux eaux pures et non polluées, là où habitent de toute façon les ombles de fontaine. Lorsque les nymphes sont prêtes à émerger en adultes ailés, elles commencent leur métamorphose sous l'eau. Elles se cramponnent alors aux roches submergées et tentent de se débarrasser de leur enveloppe nymphale pour enfin remonter à la surface et sortir à l'air libre en insecte subimago, le stade que nous imitons le plus avec nos patrons classiques de mouches sèches.

     Lorsque la Quill Gordon flotte ainsi à la surface de l'eau, la température de l'air détermine sa capacité à s'envoler. Plus l'air est froid, plus le processus de «séchage» des ailes s'allonge, et elle flottera beaucoup plus longtemps en descendant le courant, devenant ainsi une proie facile pour les truites. Lorsque l'air se réchauffe beaucoup, comme en juin, l'envol se fait presque immédiatement dès que l'insecte perce le film de l'eau, ayant complété sa transformation sous l'eau. Bien que ses émergences s'étendent jusqu'à la fin juin, c'est au printemps quand l'air est encore frais que les éphémères Quill Gordon constituent de véritables repas de choix fort accessibles à la mouchetée et donc un patron privilégié de mouche artificielle à employer.

MARCH BROWN

March Brown
     Ceux et celles qui pensent que seules les belles journées ensoleillées de printemps peuvent nous permettre d'employer nos premières mouches sèches doivent absolument connaître les habitudes étonnantes de la belle March Brown. En effet, tout comme la Quill Gordon, elle débute son activité lorsque l'eau atteint au moins 10 °C. Cependant, contrairement à la première, la March Brown choisit généralement une journée maussade et nuageuse, avec ou sans pluie, pour émerger.

     De plus, nul besoin de se presser à aller pêcher lors des frisquets matins de printemps, puisque cette belle éphémère attend l'après-midi pour aller prendre son envol. Celui-ci lui est d'ailleurs assez pénible, puisqu'elle flottera assez longtemps après être sortie de son enveloppe nymphale et qu'en plus elle fera souvent plusieurs tentatives d'envol entrecoupées de tortillements et de battements d'ailes qui la distinguent nettement des autres types d'éphémères.

     Parmi ses autres caractéristiques distinctives, soulignons ses belles ailes marbrées de brun et de gris aux nervures très apparentes ainsi que sa taille plus imposante que celle de la plupart des autres éphémères. En fait la March Brown est la plus grande des membres de la famille des Heptageniidae, à laquelle appartient aussi la Quill Gordon.

     Bien que sa nymphe soit également de type «agrippante», ses besoins en oxygène sont moins importants. Elle peut vivre aisément parmi les courants les plus forts grâce à son corps plat et à ses pattes puissantes, mais elle préfère les portions à courants modérés ou faibles, vivant au sein des fonds rocheux ou mixtes de roches et d'herbes. La nymphe atteint généralement une longueur de 3/4 po, ce qui en fait un assez gros insecte aquatique, d'autant plus que sa coloration brun rougeâtre la rend particulièrement visible lorsqu'elle entreprend sa migration de pré-émergence, laquelle peut s'effectuer jusqu'à une semaine avant le jour J. Migrant alors dans les portions les plus calmes qu'elles peuvent trouver à proximité, ces nymphes se rassembleront souvent en grand nombre, ce qui donne lieu à des émergences massives et spectaculaires.

     La March Brown est une belle et grande éphémère qu'on a intérêt à connaître et qui a l'avantage de ne pas se laisser décourager par les soubresauts des températures printanières. C'est aussi l'une des seules mouches sèches imitatives d'éphémères qu'on a avantage à faire «patiner» un peu sur l'eau, histoire d'imiter ses envols manqués.

ROYAL COACHMAN

Royal Coachman
     La Royal Coachman est l'une des mouches nord-américaines les plus classiques et aussi l'une des plus populaires, garnissant probablement la majorité des coffrets qu'utilisent les pêcheurs de pratiquement toutes les espèces de truites et d'ombles. Mais paradoxalement, sa version sèche occupe très rarement une place de choix dans notre arsenal de mouches de rivière. Ceci est sans doute dû au fait que la Royal Coachman, dans sa version sèche, est rarement productive à la pêche en lac, contrairement à sa version noyée. En rivière, par contre, c'est une tout autre histoire.

     En fait son patron de base en mouche sèche a été conçu par Théodore Gordon, le concepteur de la Quill Gordon, lequel prospectait systématiquement les plus belles rivières de la légendaire région des Catskill, berceau de la pêche à la mouche en rivière. Initialement, Théodore Gordon s'est inspiré d'un patron de mouche noyée d'origine anglaise, la Coachman, que l'on connaît d'ailleurs encore aujourd'hui. Par la suite, en 1876, John Haily lui a ajouté sa belle bande de corps distinctive en soie rouge, et depuis ce patron n'a jamais changé. C'est cependant L.C. Orvis, fondateur de la réputée compagnie de pêche à la mouche du même nom, qui lui a donné le «titre» de Royal Coachman, notamment en raison de ses couleurs et de son allure «noble».

     Pour ma part, je la considère comme un «must» pour débuter la saison en rivière, surtout dans ses toutes petites grosseurs (#14 et surtout #16). Bien que certains auteurs considèrent la Royal Coachman comme une mouche imitative de l’Isonychia bicolor, la majorité la classe plutôt dans la catégorie des mouches attractives et je suis aussi de cet avis. Ce sont d'ailleurs ses couleurs rassemblant le rouge, le vert et le blanc qui lui donnent tant de charme aux yeux des mouchetées en début de saison.

     Il est cependant important de s'assurer qu'elle flotte parfaitement en tout temps. Après une capture, il faut la nettoyer avec un chiffon absorbant ou la mettre dans une poudre de dessiccation avant de l'enduire de pâte de silicone. Même si elle est efficace dans les portions plus calmes des rivières, cette mouche excelle dans les courants moyens et aussi dans les sections où il y a beaucoup de roches à fleur d'eau avec plusieurs petites poches de courants convergents.

ELK HAIR CADDIS

Elk hair caddis
     Curieusement, cette mouche est peu connue au Québec malgré le fait qu'elle soit d'une constante et redoutable efficacité! Cela provient probablement de la plus grande popularité de la Muddler, également faite de poils de cervidés, qui a fait ses preuves à la pêche en lac et que plusieurs continuent d'employer en rivière. Cependant, après avoir essayé et comparé ces deux offrandes, ma préférence va nettement à la simple et très flottante Elk Hair Caddis. Elle ne quitte d'ailleurs jamais ma veste durant toute la saison où j'arpente plusieurs types de rivières en plus des lacs.

     Quelle que soit sa grosseur, elle est incomparable pour descendre et flotter haut dans les bons courants et les remous, ce qui nous donne beaucoup plus de latitude dans nos lancers vers l'amont des embuscades préférées des mouchetées. 
     De plus, elle est très productive quand on l'utilise en péchant vers l'aval, soit lorsqu'on doit rebrousser chemin après une bonne séance de pêche vers l'amont, technique privilégiée à la sèche. Il faut alors en profiter pour faire «patiner» la Elk Hair en ramenant notre soie par saccades vers l'amont, après un lancer vers l'aval d'un repaire potentiel. Qui plus est, la couleur et l'apparence de cette mouche la rendent bien visible dans la plupart des conditions de luminosité, et ce quelle que soit sa grosseur.

     Les modèles montés sur des hameçons #12 fonctionnent très bien durant l'été, mais au printemps je privilégie surtout les #14 et #16 puisqu'ils imitent très bien les trichoptères du genre Glossosoma, de petites tailles et de couleur crème, que l'on retrouve souvent durant la première moitié de la saison dans les rivières rocheuses et sablonneuses où l'on pêche généralement. Les trichoptères adultes ont la vie dure, contrairement aux éphémères (d'où leur nom), et on les observe très régulièrement en plein jour, au gros soleil comme par journée maussade, et pas seulement durant les périodes d'émergence.

     D'ailleurs, les trichoptères ne sont pas nécessairement plus disponibles pour la truite lors d'émergences, puisque souvent celles-ci ne sont pas aussi massives que celles des éphémères et que de plus un trichoptère n'a pas à attendre que ses ailes sèchent avant de s'envoler, ce qui ne le rend pas très accessible lors de sa transformation ultime. Par contre, lorsque les trichoptères retournent pondre sur ou dans l'eau (plusieurs plongent littéralement vers le fond pour déposer leurs œufs) ils deviennent très vulnérables aux opportunistes et gourmandes mouchetées.

FOURMI

La Fourmi
     S'il est un insecte que l'on rencontre à partir du dégel et ensuite pendant toute la saison de pêche jusqu'au gel, c'est bien la vaillante fourmi. Elle est vraiment omniprésente dans tous les milieux, secs ou humides, herbeux ou sablonneux, et elle est très abondante dans les arbres et les arbustes où elle recherche de la nourriture pour la progéniture de sa reine, ou encore où elle grimpe pour y «élever» quantité de pucerons pour le nectar qu'ils fabriquent. Bref, les fourmis pullulent presque partout le long des rivières bordées de végétation.

     Or, comme elles arpentent minutieusement tous les moindres recoins des branches et des feuilles, elles se retrouvent immanquablement à leurs extrémités. Quand les feuilles et les rameaux sont brassés par le vent, de nombreuses fourmis tombent donc à l'eau et flottent à la surface en ne pouvant se libérer jusqu'à ce qu'une truite s'en saisisse goulûment.
     Car les truites raffolent des fourmis, qui auraient semble-t-il un goût sucré et qui, d'après quelques études scientifiques, seraient très riches en protéines (en fait plus que tout autre insecte de même grosseur).

     Certains auteurs crédibles estiment que les truites mangent plus de fourmis que de tout autre espèce d'insecte aquatique adulte, ce qui n'est pas peu dire. D'après ce que j'ai pu constater chez les truites de rivière que j'ai examinées, leurs estomacs contenaient très souvent des fourmis, indépendamment de la période de la saison.
Par ailleurs, il faut rectifier la croyance populaire à l'effet que les «fourmis volantes» appartiennent à une espèce différente des fourmis sans aile. En fait, ces insectes arrivent à un stade de reproduction où ils doivent quitter leur colonie afin d'en créer une autre, et c'est avec le concours d'ailes qu'ils peuvent ainsi s'éloigner considérablement pour tenter d'établir domicile ailleurs. Bien que ce phénomène ait le plus souvent lieu durant des journées humides, calmes et sans vent du mois d'août, il arrive que cela se produise à d'autres moments de la saison, y compris durant les chaudes périodes de début d'été.

     Or, les fourmis temporairement dotées d'ailes sont très malhabiles en vol et atterrissent un peu n'importe où, incluant dans les rivières! Les truites sont donc très habituées à dévorer nombre de fourmis volantes durant la saison, sans compter leurs consœurs sans aile qui tombent accidentellement à l'eau. Nos imitations de fourmi gagnent à être munies d'ailes, afin qu'elles soient bien visibles à la surface de l'eau, étant donné qu'elles sont relativement petites et montées sur des hameçons #14 ou #16.

référence

» Texte et Photos Sylvain Trudel
» Sentier Chasse & Pêche.

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