Profil d’un Moucheur

     Il était assis sur un tronc d'arbre couché sur la berge d'une rivière aux mille et un remous. Ses yeux scrutaient la fosse à la recherche d'indices qui lui permettraient de localiser une truite en activité. Il plaça sa main droite en guise de pare-soleil et fixa un point précis pendant quelques secondes."Serge, à l'avant de la troisième roche, il y a une brune qui nymphe", me dit-il d'une voix calme et assurée. Sur ce, il se leva et entreprit la descente dans la rivière. Il s'immobilisa à une trentaine de pieds de l'endroit qui avait suscité son intérêt, choisit une nymphe parmi les quelque quarante artificielles piquées à une bande de mouton fixée au rebord de son chapeau.

    Il attacha la mouche, fit quelques faux lancers et décocha un tir précis à environ six pieds en amont de la truite. La nymphe se présenta pile, la soie s'immobilisa, mon confrère réagit sans hésiter. La truite engagea le combat de plus belle, essayant de se libérer en secouant la tête de gauche à droite. Mais hélas! c'était peine perdue! Une main de maître la guidait et lui imposait des contraintes qui eurent tôt fait de la compter.

Profil d’un Moucheur
     Chaque moucheur a sa façon bien à lui de taquiner la truite, bien qu'ils fassent tous partie d'une confrérie régie par des théories et des lois qui rejoignent les sciences physiques, naturelles et même occultes. Soyez sans crainte, la plupart de ces pêcheurs ne se rendent même pas compte lorsqu'ils avancent une théorie et qu'ils l'appliquent, qu'ils le font au nom de l'entomologie, de la biologie, de la physique, et quoi encore... Cependant, les pêcheurs qui tiennent une place de choix dans la hiérarchie non avouée de cette confrérie de moucheurs, le doivent à certaines qualités et aussi à leur inflexibilité devant ceux qui s'attaquent à des principes auxquels ils adhèrent.

     Afin de ne pas vous engager dans une polémique sur les différentes facettes de cette discipline, je tenterai de vous peindre le portrait-type du moucheur classique en brossant le portrait de quatre excellents pêcheurs à la mouche bien différents les uns des autres. Le premier est Fernand Grimard. Sur la rue, Fernand se fond à la foule, mais habillé de waders à semelles de feutre, d'une veste, emblème du pêcheur à gué, d'un chapeau à bande de mouton et tenant une canne de bambou à la main, il se détache complètement de la masse de lanceurs qui pataugent les mêmes eaux. Il cadre admirablement bien dans l'environnement qu'il fréquente et on peut déceler, en tout temps, qu'il s'y sent plus qu'à l'aise. C'est d'autant plus vrai que lorsqu'il fait un faux pas et exécute un plongeon spectaculaire noyé par les applaudissements des spectateurs du moment, ce gentilhomme de la mouche ne garde aucune rancune.

     La perche qu'il utilise le plus fréquemment est de bambou, une Peson et Michel, super-parabolique de 7'9", une soie numéro 6 et un moulinet "Lightweight" de Hardy. Il lui arrive à l'occasion de sortir avec sa "Président" de Shakespeare pour laquelle il a beaucoup d'attachement et qui lui rappelle un tas de souvenirs. D'ailleurs, il entretient son équipement, d'une façon admirable et ne l'utilise jamais à d'autres fins que la pêche à la mouche.

     Lorsque l'inévitable se produit, il ne s'exclame que modérément et ce, seulement une fois que la truite de forte taille en est à son troisième saut. Il n'en est pas de même pour ses compagnons, car selon eux, la pêche à la mouche deviendrait semblable à une retraite fermée. Est-ce une marque de sagesse ou l'attitude d'une âme contemplant un phénomène halieutique des plus grandioses? Qui sait?

     Un lancer dépassant rarement le cap de la quarantaine lui suffira pour atteindre son objectif. Son artificielle sèche se dépose toujours délicatement, ne transperçant jamais la surface de l'eau. Son approche et sa présentation sont impeccables. Le choix de la mouche qu'il emploiera est le résultat de longues années d'expérience. Son opinion à ce sujet rejoint celle des plus grands moucheurs, vivants et défunts.

     La nouvelle génération de moucheurs n'emploie que rarement l'épuisette, mais elle lui est toujours utile même lorsqu'il a l'intention de relâcher ses captures. Cependant, tout comme eux, il maintient un grand choix d'artificielles qui encombrent ses boîtes et son chapeau.
Profil d’un Moucheur
    Ce moucheur ne se juge nullement comme un classique, et il a peut-être à demi raison, car cette classe de moucheurs n'apprécie une truite qu'en tant que spécimen vaincu. Fernand respecte trop la truite pour la traiter ainsi, et le fait qu'il retourne à l'eau la plupart des captures qu'il amène à bon port le place dans la catégorie des classiques modernes.

    Il est un excellent pêcheur de nymphes, très habile avec la noyée, mais passé maître dans l'emploi de la sèche. Il attend avec impatience, d'année en année, le temps de la Hendrickson. Cette éphémère, l'Éphémérella Subvaria, ne mesure que 3/8" de longueur, a une queue à trois segments de 3/8" et des ailes qui mesurent également 3/8". Elle éclôt à la fin de mai dans les rivières qu'il fréquente et au début de juin dans le Richelieu et le St-Laurent.

    Rien ne l'intéresse plus que de participer à ce bal des truites occasionné par l'éclosion de la Hendrickson. Fernand inspire tous ceux qui ont l'occasion de pêcher à ses côtés même s'ils lui ont reproché, dans le passé, d'être atteint de .. Muddlerophobie". De ce nombre, nous retrouvons son garçon Dan, Yvan Bédard et enfin, Jacques Authier. Il y a déjà plusieurs années que ce groupe de pêcheurs se rejoint sur les rivières des États voisins, notamment New York et le Vermont, et qu'il passe les soirs de semaine à taquiner les brunes et arcs-en-ciel du Richelieu à la hauteur de Chambly; ce sont tous des entêtés dans leur façon de pratiquer la pêche à la mouche. Chacun de ces pêcheurs possède pourtant un trait caractéristique qui n'est pas du tout conforme à l'idée que l'on se fait du moucheur-type, mais qui ne les empêche pas d'être d'excellents pêcheurs.

Profil d’un Moucheur
    Danny, le plus jeune du groupe, qui est d'ailleurs un excellent attacheur d'artificielles, suit son père depuis sa tendre enfance. Il est un exemple à suivre pour l'entretien de l'équipement de pêche, mais il pousse parfois cette qualité au détriment des poissons qui n'attendent pas mieux que de succomber à ses mouches. Je l'ai vu, de mes propres yeux, pendant le moment suprême d'une éclosion majeure d'éphémères, s'attarder à vérifier, pouce par pouce, son bas de ligne, s'arrêter sur un noeud, s'affairer avec lenteur et extrême précision à le couper, l'attacher, le recouper et le rattacher. Il termina son examen en changeant la mouche qui lui avait donné du succès pour une du même genre parce que l'originale avait été quelque peu défraîchi. Il ne présenta sa mouche que lorsque les truites eurent regagné les abîmes de la rivière, une fois le bal terminé.

    Cependant je peux vous affirmer que, malgré son approche désarmante, Dan est un très bon moucheur qui s'applique à pêcher l'eau avec autant d'attention qu'il porte à son équipement. Son habitude de moucher scrupuleusement toutes les poches, courants, remous et fosses susceptibles de cacher une belle truite lui porte succès.
En plus, cela permet à ses compagnons de le laisser seul dans un secteur de rivière et de le retrouver non loin de là, quelques heures plus tard. Ses lancers délicats sont d'une extrême précision; être témoin de leur exécution suscite un profond respect pour cette grande discipline. Il se sent tout aussi à l'aise avec sa "Jet Set" de Hardy de 7 pieds qu'avec son bambou de 6'10", également de Hardy. Lorsqu'il pêche la noyée, il emploie toujours une petite coach man en tandem avec la nymphe de saison ou un petit streamer de sa confection; c'est à ce moment-là qu'Yvan Bédard se voit secondé.

    Yvan Bédard, ce puriste de la nymphe, réussit à se tailler une place parmi les versatiles par sa conviction inébranlable dans cette artificielle. Considérée comme inusitée de nos jours, elle ne l'est pas pour le puriste dont le choix est souvent basé sur des données scientifiques. Yvan a choisi de se spécialiser dans ce domaine à cause des habitudes de la truite brune. Cette truite se nourrit à 80 d'insectes à l'état de nymphe aquatique, c'est pourquoi il ne se sent pas du tout handicapé. Il utilise une canne Browning de 7'6" et une soie flottante de type double fuseau de pesanteur 5 (DT5F). Le fait qu'il emploie cette soie en tout temps et en tout lieu de même que ses succès auprès des truites semblent remettre en question tous les principes des moucheurs modernes qui utilisent toute la gamme de soies calantes, flottantes et semi-calantes.

    Il admet lui-même qu'il traverse des périodes creuses, mais elles ne sont que temporaires et surviennent surtout pendant les éclosions d'éphéméres. Pendant que ses copains s'en donnent à coeur joie à la sèche, il se résigne à son sort en s'en tenant aux principes de la secte des nympheurs émérites. Il applique sa science même lorsqu'il pêche la Muddler: attaché sur hameçon no 14, elle est peu fourni pour être pêché noyé, il a aussi comme principe de ne commencer sa saison que lorsque les bourgeons fleurissent, donc au moment où le métabolisme des truites les rendent des plus actives.

    Je n'ai jamais vu Yvan s'accrocher en effectuant un lancer et il vous dira: "C'est dans le feuillage que les sèches se retrouvent et pas sur l'eau; quand à mes nymphes, elles ne grimpent pas aux arbres". Ses lancers n'atteignent pas la perfection, comme chez ses compagnons, mais ce besoin ne s'est jamais fait sentir chez lui. Les mouvements qu'il imprime à son artificielle en la ramenant dans l'eau ont plus d'effet sur le poisson qu'un lancer précis.

    Jacques a toutefois espoir de voir Yvan pêcher la sèche un jour, car il n'a qu'un pas à faire et c'est d'attacher ses artificielles avec des hackles de coq au lieu d'un hackle mou de poule.
Profil d’un Moucheur
    Jacques Authier, ce moucheur-attacheur, spécialiste des lancers à distance, marche les rivières comme si elles étaient des autoroutes et diffère de ses trois compagnons à presque tous les points de vue. Dans un premier temps, il ne fait jamais un faux pas même s'il semble, à certains moments, être déséquilibré. À son avantage, il a aussi une vue très développée. Il peut facilement différencier un changement de couleur ou de ton dans une eau même un peu trouble et de fait, repérer une truite qui se blottit contre une roche. Il utilise une Fenwick de 8'6" et des soies 7 - 8 et 9. Il a un lancer puissant qui lui permet de rejoindre des poissons qui se trouvent à plus de 70 pieds de lui.

    Son point fort est certainement sa versatilité dans ses méthodes de ferrage, mais le fait qu'il sait adapter l'artificielle aux différentes conditions qui se présentent au cours de la journée ne lui nuit pas du tout. Il pêche la nymphe de l'éphémère du jour, une heure avant l'éclosion des Imagos, la sèche lorsque les truites prennent l'insecte à l'état adulte et, dans les périodes mortes, la Muddler sous toutes ses formes, la Stonefly rouge de sa création et enfin un petit streamer.

    Contrairement à Dan, Jacques n'est pas du tout patient; du moins, c'est l’impression qu'il me laisse depuis six ans .. Cependant, il s'attardera un bon vingt minutes lorsqu'il a repéré une truite qui ne veut pas coopérer. C'est à ce moment qu'il tente ses expériences avec des artificielles qu'il n'a jamais utilisées. Il remet à l'eau la plupart des truites qu'il capture, mais s'il doute de la journée, la première qui succombe à son artificielle subit un prélèvement stomacal avant d'être remisée dans sa glène.

    La pêche à la mouche est pour lui un constant défi et rien ne l'excite plus que de pêcher là où d'autres sont passés avec mouches, leurres ou vers.

    Ces quatre pêcheurs ont en commun le fait d'utiliser la canne à moucher. Ils s'exécutent différemment, mais ont choisi cette méthode parce qu'elle en est une de conservation.

     L'artificielle ne cause, à toute fin pratique, jamais de blessure sérieuse au poisson; elle se contente d'intéresser ceux qui veulent se déplacer vers la surface pour la gober; enfin, elle ne viole pas leurs sanctuaires dans les rapides ou' fosses profondes. Ces sportifs sont également de grands admirateurs de la nature qui les entoure et, lorsqu'ils fixent leurs regards sur une rivière, c'est avec une perception totale de ce qui s'y déroule. Toutes ces qualités réunies en font des moucheurs de grande classe.

Références

» Texte & Photos: Serge J. Vincent (1975).
» Québec Chasse & Pêche.

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