Sommaire
  1. Anecdotes, Gaspé 1989... Un « Grilse » à Partager
  2. A quel Moment les Saumons sont-ils les plus Mordeurs ?
  3. Bataille avec un Saumon avant le Coucher et Combat de Taureaux au Lever
  4. Belle Journée sur la Rivière aux Rochers
  5. Chant dans l’Azur
  6. Cherchez l’Ombre
  7. Choisir la Bonne Sèche
  8. De l’Action sur la Ouelle
  9. Dommage, sa Ténacité l’A Perdu !
  10. Faits Vécus ; Folle Équipée
  11. Homo Sapiens Vs Salmo Salar
  12. Je Pêche, donc Je Suis !
  13. Jour de Première
  14. La Dartmouth: Une rivière Méconnue
  15. La Force du Nombre
  16. Grande ou Petite Mouche?; Grande ou Petite Rivière?
  17. La Matapédia... Ma Rivière Préférée !
  18. La Matapédia... Ma Rivière Préférée ! (suite)
  19. La Matapédia - Plus jamais!
  20. La Moisie Accessible
  21. La Noce Argentée
  22. La George à la Mouche, un Défi de Taille
  23. La Pause-Santé du Docteur SALMO FLY...
  24. La Pêche du Saumon au Printemps au Québec
  25. La Pêche Miraculeuse
  26. La Rivière Trinité, d'Hier à Aujourd'hui
  27. La « Saumonite » Frappe Encore
  28. La Symphonie… Achevé
  29. La Soie, La Marguerite et les Deux Poids Lourds
  30. Le Baiser d’Adieu
  31. Le Dernier de la «Le Four»
  32. Le Premier Saumon de Marina Orsini
  33. Mais t'es un Millionnaire toé...
  34. Mon Premier Saumon au Québec
  35. Mon Premier Saumon sur la Ste-Marguerite
  36. Notes de Voyage au Cours d'une Pêche au Saumon
  37. On ne dira Jamais Assez ce qu'est ce Sport... Un Absolu!
  38. On n’est pas Sérieux, Quand on est Saumonier ?
  39. Pas Croyable mais Vrai !
  40. Pêche à Gué Vs Pêche en Canot
  41. Pêche sur la Grande
  42. Quand le Saumon Mord-il ? (1)
  43. Quand le Saumon Mord-il ? (2)
  44. Quand le Saumon Mord-il ? (3)
  45. Quant l'Illusion Prend la Mouche…
  46. Que peut-il se passer en Gaspésie en 11 jours ?
  47. Saumons sur Petites Mouches et Petits Avançons
  48. Souvenir de Pêche... La Sorcier de la Rivière
  49. S.V.P. Monsieur...
  50. Un Avant-Midi Palpitant
  51. Un Débutant sur la Rivière Matane
  52. Un Géant de la Matapedia
  53. Un Pêcheur Discret est un Pêcheur Chanceux !
  54. Une Combinaison Rare
  55. Une Descente sur la « Patapedia »
  56. Une Fin de Semaine Fructueuse
  57. Une Histoire de Pêche (Vraie) !
  58. Une Journée sans Saumon
  59. Une Partie de Pêche Pénible
  60. Une Triple Félicité

Dommage, sa Ténacité l’A Perdu !

     Avez-vous déjà connu une force de la nature? Qu'on pense simplement à Louis Cyr, l'homme fort du Québec, ou à ce superbe orignal qui, quoique blessé mortellement, avait soulevé un arbre renversé en se glissant dessous, ou encore à ce rosier sauvage qui donnait de magnifiques fleurs à la première neige, et nous admettons tous qu'il y a, tant chez les hommes et les femmes que parmi la flore et la faune, des êtres vivants qui sont doués d'une force peu commune, d'un courage exceptionnel et d'une ténacité allant jusqu'à la limite de leur vie.

     Je ne gagne jamais à la loterie mais, chanceux, je gagne à chaque année un « peut quelque chose » au contact de ces êtres spéciaux, qui sont plus nombreux qu'on le pense. Il s'agit parfois d'être « réceptif » pour les reconnaître, alors qu'en d'autres occasions, on ne peut les manquer. Le souvenir que je garde de plusieurs de ces rencontres fait partie de « ma fortune »... A défaut d'argent, il faut bien ramasser « d'autres biens », n'est-ce-pas? Enfin, peu importe... C'est d'un de ces phénomènes exceptionnels dont je veux vous entretenir dans cette édition de Salmo Salar.

La rencontre...

Encore gonflée par la crue printanière en ce tout début de juin, la rivière York, à Gaspé, ne laissait pas beaucoup d'espoir aux saumoniers. Toutefois, après avoir rêvé de longs mois, il en aurait fallu plus que cela pour empêcher quelques mordus d'aller, pleins d'espoir, « fouetter les roches » de la rivière...

     Une fine pluie froide tombait ce jour-là. Tôt le matin, la soie glissait difficilement dans les anneaux glacés de la canne en graphite. A la fin de l'avant-midi, la plupart des mordus avaient d'ailleurs regagné la chaleur de leur foyer. Pour ma part, j'étais toujours sur le pont Baillargeon à regarder l'eau descendre avec force en me demandant quelle direction j'allais prendre. Transi, je n'avais en fait qu'une idée en tête: changer de vêtements et prendre un bon gin chaud en écoutant les crépitements du poêle à bois. Je parvins tout de même à rejeter cette hantise en me disant qu'avant de partir, je mangerais mon «lunch» et pécherais encore une fosse.

     Je choisis « la petite fourche ». Située tout près de la route, personne ne l'avait sans doute encore pêchée (elle a une faible réputation) et il y avait de plus à proximité un rocher bien situé qui me permettait d'observer la fosse tout en mangeant. Assis sur le promontoire, je «dégustais» donc un sandwich mouillé et un thé tiède quand un auxiliaire de la conservation est arrivé. Nous avons échangé sur des sujets fort connus et, après avoir accepté un breuvage tiède, il quittait les lieux pour continuer sa patrouille, me laissant siroter la dernière tasse de thé en grillant une cigarette.

     Devant moi s'étalaient plus de sept cent mètres d'une rivière encadrée de rives escarpées où quantité de conifères ont pris racine et s'élèvent droit vers le ciel. Tout en bas, le cours d'eau disparaissait en tournant sur la droite derrière une montagne. La beauté des lieux ne parvenait cependant pas à me dégeler et ma quiétude était de plus en plus agressée par la pensée du gin chaud et du poêle à bois lorsque tout à coup, j'aperçus « l'espoir » qui venait de rouler à la surface de l'eau, à quelque trente mètres en aval de ma position. Avais-je rêvé? Non. J'avais bien vu la large queue éclabousser la surface de la fin du rapide... Une bouffée de chaleur m'envahit, je fixai l'endroit exact dans ma mémoire puis, lentement, vérifiai le bas de la ligne et y attachai la plus belle des noyées. A ce moment-là, je savais qu'il prendrait la mouche.

Le combat...

     Fin prêt je me plaçai donc directement en position. Quelques faux lancers, la soie se déroula et le « numéro deux » entreprit sa course jusqu’à ce qu'elle s'immobilise, droit devant ma canne. Je récupérai un peu de soie, lentement, au cas où... Mais rien ne se produisit « J'allongeai » la soie d'un mètre et, suite au lancer, la mouche reprit la direction de la rive... qu'elle n'atteignit pas. J'essayai de relever la canne, peine perdue. La soie était en partie submergée et la « Ferrari » fonçait vers l'autre rive; le moulinet hurlait, la ligne de réserve fendait l'air humide puis, à ma grande surprise, le «bolide» vint faire un bon prodigieux tout juste en bas de ma position. Le tout s'était déroulé en quelques secondes. Je récupérai toute cette corde charriée par le courant et, ouf ! la mouche était encore plantée dans sa mâchoire. Le « roi » repartit alors de plus belle, cette fois vers l'aval. Je voyais venir rapidement le fond du moulinet; je devais descendre, et vite, et la rive escarpée m'obligeait parfois à marcher alors que j'avais de l'eau jusque sous les bras.

     Quelle mouche avait donc piqué ce « monstre »? Tantôt il sautait en atteignant l'autre rive, parfois il culbutait sous la pluie au milieu de la rivière et il descendait toujours. De sombres pensées me traversaient l'esprit: Le bas de la ligne résisterait-il? Les noeuds étaient-ils tous bien faits? Est-ce que le saumon était suffisamment bien accroché? Heureusement, les réflexions moroses ne durent pas, les moments de répit étant trop brefs, et je devais descendre encore... Je perdis mon chapeau, j'étais trempé, vidé et une douloureuse fatigue harcelait mon bras gauche. Une certaine crainte me gagnait au fur et à mesure « qu'on » se rapprochait du violent tournant de rivière un peu plus bas. Il ne fallait pas qu'il s'y rende... Je serais un peu plus le moulinet, la canne était quasiment à l'horizontale.

     Plus d'une heure de lutte farouche, sans accalmie, s'était écoulée lorsque je réussis à approcher suffisamment le saumon pour passer le serre-queue, lentement, autour de son corps. D'un mouvement brusque, je relevai le manche et c'est la seule partie de l'objet qui me soit restée. Le «monstre» était parti avec le fil de métal qu'il était parvenu à arracher à la poignée.

     Et le duel reprit de plus bel. Cette fois, le poisson ne descendait pas mais tirait vers l'autre rive. A demi couché sur l'eau, me montrant son large flanc argenté, il m'arrachait la corde par mouvements saccadés jusqu'à ce qu'il fasse un dernier saut, pratiquement sur l'autre berge. Je n'en croyais pas mes yeux. Devais-je le gracier pour que mes fils et ma fille se mesurent un jour à ses descendants?

     Un mètre à la fois, je récupérais le lien qui nous unissait mais, à chaque mètre, ses violents coups de tête m'obligeaient à lui en redonner une partie. Ramenée au milieu de la rivière, cette force de la nature fit finalement un dernier cercle à la surface de l'eau et tourna brusquement sur le dos; il était sans vie... Je ramenai le vaincu, maintenant à la dérive, le saisit à main nue par la queue et retournai sur la berge. Tout en y déposant respectueusement « Silver », je tombai à genoux et levai les bras, en harmonie avec les épinettes: « Merci Seigneur ». A la fois envahi de joie et de tristesse, je remontai la rivière en titubant et en pensant «dommage que ce magnifique saumon n'ait pu être gracié...» Sa force, son courage et sa ténacité l'avaient sans doute perdu.

     Revenu à mon point de départ, je regardai la fosse à nouveau et m'interrogeai. Il devait bien y avoir un autre saumon? Est-ce que je ferais une autre «passe» (deux saumons par jour à ce moment-là)? Non, je ne prendrais pas de chance: si un autre saumon comme lui prenait la mouche, je devrais couper la ligne. Je ne voulais ni ne pouvais revivre cette expérience une deuxième fois la même journée. Je quittai donc la rivière pour aller prendre un gin... un double à part ça!

     Les années ont passé depuis mais le film de ces événements est demeuré gravé dans ma mémoire et il l'est sans doute pour toujours. Je souhaite à chaque lecteur de Salmo Salar Salar ce genre de rencontre, au moins une fois, en espérant que...

référence

» Par Clermont Grand’Maison
» Photo Clermont Grand’Maison
» Salmo Salar #16, Printemps, Avril 1989.
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