Quant l'Illusion Prend la Mouche…

     En ce début de juillet 88 le niveau de l'eau dans les rivières York, Dartmouth et Saint-Jean de Gaspé est encore relativement haut. Le printemps a été long, froid et pluvieux. Cela fait bien sûr la joie des pêcheurs de saumon. Bonne quantité d'eau froide est souvent synonyme de bonne qualité de pêche quand le saumon est au rendez-vous.

     Parmi les visiteurs saumoniers qui se rendent à Gaspé à chaque année, il y en a pour qui chaque saumon capturé est une aventure unique, une réalité issue du rêve hivernal; c'est le cas de Bella Bérard de Dollard-des-Ormeaux. Pour cette femme bien connue dans le milieu de la pêche (surtout à la mouche), une journée à la pêche au saumon est toujours un voyage dans l'infini. 

     Qu'elle atteigne le but ultime ou non, elle vit cette passion sans restriction, se livrant avec énergie et ténacité aux nombreuses illusions que Salmo Salar ne cesse de faire miroiter. Quelques jours s'étaient passés depuis « la triple félicité » (voir Salmo Salar, Novembre 88) et, par ce dimanche de juillet, Bella pêchait depuis l'aube sur la rivière Saint-Jean. Après l'angélus du midi, je décide d'aller la saluer et bien sûr de prendre quelques photos. Après avoir visité quelques fosses sans succès, je me dirige à la fosse Bluff. De cet endroit, je vois un moucheur qui, inlassablement, dépose une mouche sur l'eau de la fosse Flat Rock située plus de mille pieds en amont. A travers le téléobjectif, je reconnais Bella. 

     Avant de la rejoindre je scrute, du haut d'un cap, le lit de la fosse Bluff. Pour l'oeil averti il y a, au plus profond de la fosse, un trait sombre qui danse et se brise au gré de l'éclairage et des mouvements du cours d'eau. Est-ce un mirage, une illusion? Je remonte la rivière... 

     Hello Bella! Après quelques échanges, le compagnon de pêche de la dame quitte son lit « plein air » et vient nous rejoindre en baillant. Le chanceux traîne avec lui un magnifique dibermarin pris dans la matinée.

     « Bien oui, il a pris son saumon à Home Pool. »

     « Avez-vous péché Bluff? »

     « Non, on a regardé du haut du cap et il n'y en a pas aujourd'hui. »

     « Avant de partir Bella, tu devrais quand même faire une passe, on ne voit pas très bien le fond de la fosse aujourd'hui. »

     « Oui!., mais je devrai traverser la rivière... c'est difficile à pêcher de ce côté-ci, le long du cap. »

     « De cette rive c'est quand même possible de pêcher une partie de la fosse à la mouche noyée. »

     « D'accord, je vais essayer. »

     Descendue à la fosse Bluff, notre amie choisit minutieusement la mouche noyée qui balayera le haut de la fosse.

     « Attends Bella, je vais me placer sur le cap... pour bien voir. »

    Après chaque lancer, Bella descend la rivière de deux ou trois pas; La mouche vient de passer une douzaine de pieds en amont du «trait sombre». La pêcheuse descend encore de deux pas et après un faux lancer la mouche entreprend sa « courbe » quelques pouces sous la surface de l'eau. Le « trait sombre » a bougé. Bella ne se doute de rien. Je lui crie: « Bella, avant ton prochain lancer ne descends que d'un pas ».

     « D'accord, de toute façon je ne pourrai bientôt plus avancer ».

     Un faux lancer, la soie s'étend à nouveau et la mouche entreprend sa course circulaire. Lentement le «trait sombre» devient un saumon, de plus en plus gros. Il se déplace de plus en plus rapidement et vient, avec rage, gober l'artificielle à la surface de l'eau pour repartir vers ses ténèbres. La soie se tend tandis que Bella relève vivement la canne.

     Ca y est... « l'illusion » a pris la mouche et fonce maintenant vers la «queue» de la fosse. La belle ralentit la bête du mieux qu'elle peut, tout s'est déroulé si vite. Quel spectacle! Je quitte mon perchoir pour retrouver les deux pêcheurs exaltés.

     « Tu viens d'attraper un gros saumon; ne le force pas trop pour le moment car s'il décide de descendre, tu ne pourras pas suivre... Tu augmenterais tes chances de le « sauver si tu traversais la rivière. »

     « Peut-être, mais ça n'a pas de sens, il y a trop d'eau et le courant est trop fort. »

     Lentement le vertébré anadrome semble reprendre sa place initiale dans la fosse.

     « C'est le moment Bella, maintiens une faible tension et remonte la rivière jusqu'en haut du rapide; c'est là que tu pourras traverser. »

     Deux cents pieds de ligne de réserve vibrent dans l'air lorsque l'anxieuse tente de traverser, glisse, se rattrape et rebrousse chemin trempée jusqu'au cou... Salmo doit être estomaqué par la manoeuvre car il ne bouge pas. Je voudrais parler... je voudrais prendre des photos, mais avec les larmes aux yeux, pas de mise au point possible.

     Courageusement notre artiste fait une nouvelle tentative cinquante pieds plus en amont. Cette fois, avec l'aide de son compagnon, elle réussit l'équipée et se prépare au combat. Bella n'a pas le temps de revenir à la hauteur du roi de nos rivières que celui-ci s'excite et file vers l'aval. Les deux combattants sont en course.

     Au terme du cinquante verges, l'un des deux pur-sang, gardant la canne haute, pose involontairement un genou et un coude sur le sol rocailleux... tandis que l'autre saute pour s'arracher à cette fourberie. L'acharnement des deux adversaires est au paroxysme. Une heure plus tard la belle est complètement épuisée, son bras tremble de plus en plus; la plaisir est devenu souffrant. Encore quinze longues minutes de cette médecine et le vaillant sauteur de vingt livres et demie glisse tête première dans l'épuisette.

     « C'est le plus beau jour de ma vie... de pêcheuse » s'écrie la dame.

références

» Texte & photos Clermont Grand'Maison
» Salmo Salar #16, Printemps, Avril 1989.

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