LA THÉORIE DES MOUCHES À PÊCHER, UNE INTRODUCTION AUX NORD-CÔTIÈRES MÉCONNUES

Par Frédéric Lévesque

     À quelques reprises, j'ai eu l'occasion de rencontrer des visiteurs venus pêcher le saumon sur la Côte-Nord qui, bredouilles, m'ont demandé conseil sur les artificielles à employer dans la région. C'est le plus souvent en examinant leur boîte à mouche que j'ai compris leur déboire; des mouches trop grosses constituées de teintes et de couleurs mieux adaptées à la pêche sur les rivières d'autres régions. Je leur conseillais alors d'utiliser des artificielles plus petites aux teintes plus sobres.

La théorie des mouches à pêcher, une introduction aux Nord-Côtières méconnues
     Le sujet du bref exposé qui suit tente d'apporter certains éléments de réponse à la question que se pose perpétuellement le pêcheur de saumon: quelle mouche utiliser? Pour ce faire je discuterai d'abord de la taille des mouches, pour ensuite effectuer une courte introduction sur la vision du saumon, avant d'aborder le sujet portant sur la teinte des artificielles. Finalement, quelques petits trucs utiles et ma sélection de mouches favorites sur les rivières à saumon de la Côte-Nord, vous seront présentés.

Taille des mouches

     Il semble que la grosseur des mouches qui convient le mieux soit davantage reliée à la vitesse de dérive plutôt qu'à la perception capricieuse du saumon. C'est du moins ce que croient plusieurs pêcheurs expérimentés. D'ailleurs la vision du saumon est suffisamment puissante pour détecter une petite mouche à plusieurs mètres de distance, lorsque l'eau n'est pas anormalement embrouillée.

     Le phénomène peut s'expliquer du fait qu'une petite mouche offre moins de résistance à l'eau et que par conséquent elle dérive plus rapidement. Ainsi, on fera usage de grosses artificielles tôt au printemps alors que le débit des eaux des rivières est habituellement à son plus fort. Au cours de l'été, on emploiera des petites mouches puisque les eaux coulent plus lentement, et ce plus particulièrement durant la période d'étiage. De la même façon, une règle de sélection veut que l'on utilise des artificielles de plus grande taille dans les eaux rapides à la tête d'une fosse, en diminuant graduellement la grosseur à mesure que l'on descend vers la queue.

Vision du saumon

     On sait déjà que le saumon possède une bonne acuité visuelle. Mais perçoit-il les couleurs?

     Pendant la période journalière d'éclairement, le saumon atlantique enregistre bien les couleurs correspondant au spectre visuel normal perçu par l'humain. En obscurité, c'est-à-dire la nuit, sa perception des couleurs devient très réduite. Le saumon est plus particulièrement sensible à la couleur verte et ses composantes, soit le jaune et le bleu. Cependant, aucune étude n'a permis de démontrer que le saumon puisse faire la distinction entre les différentes couleurs.

Teinte des mouches

     Les eaux des rivières de la région de la Côte-Nord du Saint-Laurent sont habituellement assez chaudes, foncées et présentent des teintes dominantes variant du brun au jaunâtre. Ceci est dû à d'importants apports de particules organiques en suspension dans l'eau ainsi qu'aux caractéristiques ferrugineuses du territoire nord-côtier. En Gaspésie, par contre, les eaux sont plutôt froides, limpides et exhibent leurs teintes typiquement verdâtres passant parfois au gris dans la plupart des rivières. Cet aspect résulte en grande partie du caractère montagneux et calcaire de la province géologique gaspésienne.

     Or, il semble bien que la teinte des mouches qui séduisent le saumon soit intimement liée à la couleur apparente des eaux. Ce concept découle d'une simple comparaison des modèles les plus populaires sur les rivières du Québec. En effet, les mouches, aux teintes éclatantes avec une prédominance de vert paraissent être les plus efficaces dans les eaux des rivières gaspésiennes (ex. : Green Highlander, Rusty Rat, Black Dose). A l'opposé, les artificielles aux teintes sobres qui possèdent des composantes de jaune semblent préférées du saumon sur les rivières de la rive nord du Saint-Laurent (ex.: Cosseboom, Blue Charm, Black Ghost).

     Des mouches comme la Cosseboom ou la Rusty Rat donnent en général de bons succès sur la plupart des rivières compte tenu des couleurs dominantes (jaune et vert) dont elles sont constituées.

Recette miracle

     Cette dernière hypothèse basée sur l'acuité visuelle du saumon pour les couleurs de même que sur diverses observations reliées à la couleur des eaux peut être satisfaisante dans le contexte où elle demeure d'application générale. Il ne faut cependant pas s'attendre à ce qu'elle soit indéfectible ou puisse solutionner tous les problèmes de sélection.

     Il n'existe donc pas encore de recette magique à la pêche au saumon. C'est heureusement ce qui permet de conserver le magnifique défi que représente voir Salmo salar s'élancer sur une offrande bien présentée et judicieusement choisie.

     Toutefois, voici quelques précautions à suivre qui sont susceptibles d'améliorer vos succès.
 
     Analysez bien l'intensité de lumière qui prévaut au moment où vous vous apprêtez à pêcher à un endroit donné. Un simple coteau peut engendrer un ombrage sur la fosse alors que le temps est parfaitement ensoleillé. Apportez aussi une attention particulière à la vitesse du courant et à la couleur apparente de l'eau avant de faire votre choix de mouche.

     Pour être efficaces, les mouches qui pèchent nécessitent généralement d'être peu garnies et pourvues d'ailes ou d'une gorge en fibres molles qui travaillent davantage lorsqu'elles dérivent dans le courant. Je vous incite également à employer des mouches ternes comme si elles avaient déjà été étrennées; les vieilles artificielles donnent parfois d'agréables résultats.

Sélection de l'auteur
Sélection de l'auteur

     En suivant la thèse des règles que je vous ai présentée, ma sélection de mouches nord-côtières préférées s'est restreinte à la liste que je propose au tableau 1. Leur toilette apparaît à la suite. À ces modèles pour la plupart peu connus au Québec pourront s'ajouter les modèles locaux les plus populaires.

     Les grosseurs d'hameçon #10, #8 et #6 suffisent pour rencontrer l'ensemble des conditions retrouvées sur la plupart des rivières de la moyenne Côte-Nord.

     Je tiens finalement à souligner que les mouches de type spey (Carron et Grey Héron) sont recommandées dans les eaux agitées ou assez rapides, de telle sorte que les longues fibres de hackle fournissent un effet optimal. Autrement, on devra les agiter constamment en effectuant un mouvement de va-et-vient avec la perche.

Silver Rat

Silver Rat
Source: Jorgensen (1978)
Hameçon: #16 à 1
Ferret: petit tinsel oval or
Queue: crête de faisan doré
Corps: tinsel plat argent
Côtes: petit tinsel oval or
Ailes: poils de renard argenté
Épaules: plume de coq de Sonnerat
Gorge: plume de selle de coq Grizzly montée en collerette
Tête: fil monocorde rouge

Carron

Carron
Source: adapté de Bâtes (1971)
Hameçon: #8 à 2/0 (eau basse)
Corps: fine laine orange (corps monté très fin)
Côtes: tinsel argent plat, floche rouge clair et petit tinsel oval argent
Palme: hackle noir de héron (doublé selon la taille des hackles utilisés) attaché par la base (s'il est court) ou par la pointe (s'il est long) au quatrième tour de tinsel et roulé vers l'avant entre les côtes constituées du tinsel plat et de la floche rouge; le petit tinsel oval argent est roulé dans le sens inverse entre les fibres de hackle à raison d'un tour de tinsel oval couvrant chaque tour de hackle. (Voir l'illustration photographique)
Gorge: plume de flanc de sarcelle montée en barbe excédant la pointe de l'hameçon
Ailes: mince pincée de poils bruns de queue chevreuil
Tête: fil noir (la plus petite possible)

Grey Héron

Grey Héron
Source: adapté de Bâtes (1971)
Hameçon: #3 à 2/0 (eau basse)
Corps: tiers arrière en laine jaune citron et les deux tiers avant en laine noire; le tout monté très fin
Côtes: tinsel argent plat, petit tinsel oval argent et petit tinsel oval or
Plame: hackle gris de héron, monté à partir de la première côte arrière, de la même façon que la Carron.
Gorge: plume de poule de Guinée montée en barbe excédant la pointe de l'hameçon
Ailes: mince pincée de poils bruns de queue de chevreuil
Tête: fil noir (la plus petite possible)

Godbout

Godbout
Création: Pierre Tremblay
Hameçon: #12 à 2
Ferret: petit tinsel oval or
Bout: floche verte fluorescente
Corps: fibres de queue de paon
Ailes: poils de queue d'écureuil gris teinte jaune
Tête: fil noir

Blaireau

Blaireau
Création: André Boucher et André A. Bellemare
Hameçon: #8 à 1/0
Ferret: petit tinsel oval argent
Queue: deux pointes de hackle badger dos à dos
Corps: floche noir
Côtes: tinsel oval argent
Ailes: deux hackles badger dos à dos dépassant légèrement la courbure de l'hameçon
Gorge: hackle noir monté en collerette
Tête: fil noir

Note: Les mouches illustrées sont l'oeuvre de l'auteur. Elles sont montées sur des hameçons doubles à eau basse, de type Wilson. n°4.

références

» Par: Frédéric Lévesque
» Salmo Salar #7, Hiver 1987.

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