Histoire de pêche vécue; «TOUT SEUL, COMME UN GRAND»

Préambule

     Cette histoire de pêche est un fait vécu par un père, Jean-Guy, et son fiston, Claude-André, cinq ans et demi à l'été 1977. La scène se déroule à l'extrême ouest du Canada, sur l'île de Vancouver, du côté centre-est, dans la vallée de Comox-Courtenay, à l'embouchure de la rivière Little River, un petit paradis de pêche pour les pêcheurs à gué en quête de saumons Coho et Chinook. Un endroit superbe pour pratiquer son sport favori et rêver aux prises potentielles.

     L'équipement des «Surfcasters» (pêcheurs de plage) est composé d'une canne lourde de huit à neuf pieds, d'un moulinet à bobine enrobée de grande capacité contenant de 800 à 900 pieds de monobrin d'une résistance de 18 à 25 livres et de plusieurs «Buzz bombs» de trois, quatre et même cinq pouces. Le monobrin est enfilé à l'intérieur de la «Bomb». On y ajoute un amortisseur troué en caoutchouc et un hameçon court de 3/0 ou 4/0 selon le choix. Les mouvements saccadés, après le lancer de 200 à 300 pieds, permettent au leurre de se prome-ner, de voyager sur le monobrin, imitant ainsi un éperlan blessé dont sont friands les saumons de Little River.

«Tout seul, comme un grand»

     Malgré ses cinq ans et demi seulement, Claude-André n'en est pas à ses premières armes en pêche sportive. Il s'est souvent amusé, avec papa, à taquiner les ombles de fontaine de Charlevoix.

     Claude-André pêche à mes côtés dans la fosse d'eaux salées de Little River. Il lance avec une canne régulière de six pieds, un petit «Buzz bomb» de deux pouces enfilé d'un monobrin de dix livres de résistance. Son lancer en mer, dans les eaux du Détroit de Géorgie, s'améliore quotidiennement et ses nombreuses captures de «Bull Heads», comme on surnomme les crapauds de mer du coin, en font foi. Dans quelques jours, Claude-André utilisera l'équipement régulier pour affronter le Coho et le Chinook et il recevra, par le fait même, son certificat de «surf caster» émérite.

     Les pêcheurs de grève du coin n'en reviennent pas de la technique avancée du «Little guy». Quelle fierté pour papa Jean-Guy! Les habitués sont émerveillés par ce petit bout d'homme blond qui projette son leurre au large et qui, comme les grands, le récupère en saccades en le laissant caler à intervalles réguliers.

     Les jours passent Fiston Claude-André et papa Jean-Guy sont présents de quatre à cinq heures quotidiennement sur la grève de Little River. La patience est de mise, c'est la clé du succès à toute pêche, bien des heures passent sans attaque de notre prédateur favori. Puis arrive une belle fin de journée d'août Le père, le fils et une trentaine de «mordus» s'échelonnent sur la grève d'un kilomètre. On s'informe des résultats de la journée: quelques «Cohos» ont été ferrés le matin. Le coin est envahi par des bancs d'éperlan, l'eau bouillonne, un léger vent de l'ouest s'élève et nous rafraîchit, la marée montante de nouvelle lune caresse le sable asséché.

     Et tout à coup, vlan! ! ! Claude-André s'écrie:

     - Papa! J'en ai un!

     La canne s'agite, plie et vibre. Papa accourt aux côtés de fiston.

     - As-tu bien ferré, mon homme?
     - Oui, papa, j’veux le garder, papa.
     - Lève ta canne bien haute. Je suis près de toi, prends ton temps et écoute bien ce que je te dis. C'est ton saumon, mon gars!


     Quelle sensation, quelles images! Le saumon Coho émerge à 100 pieds de nous comme s'il voulait nous narguer. Il plonge et repart en trombe en faisant gémir le moulinet de Claude-André.

     - La canne haute, mon gars. Sépare tes jambes et enfonce tes pieds dans le sable.

     Un bout de chou... au bout d'une canne de huit pieds. J'ai des frissons de joie... Quelle fierté!

     - Il tire moins, papa.
     - Oui, guettes-toi, il fonce vers le rivage. Rentre ta ligne à mesure, garde une bonne tension, garde ta canne haute! Prépare-toi, appuie bien le bout de ta canne sur ton estomac, il reprendra le large à la vue du bord. Ta tension est correcte? T'es capable mon gars, c'est ton saumon!
     - Papa, j'ai une crampe dans le bras.
     - Tiens bon. Ça sera fini dans quelques minutes, il donne tout ce qu’il a!


     Le saumon Coho reprend 50, 60 pieds de monobrin. La «Daiwa Silver» chante et gémit, quelle complainte stimulante! Les «grands» pêcheurs du coin s'attroupent, comme le veut l'étiquette et la coutume, à une trentaine de pieds de l'action. Tous encouragent et manifestent leur solidarité au plus jeune initié de «little River».

     - Come on, «little guy», you go it «Cohokid» ! This is great! Look at the kid! Great!

     Quelle solidarité! Claude-André, sérieux comme un capitaine de baleinier, nous démontre son habileté malgré sa petite taille. Il garde sa canne élevée, il tourne sa manivelle selon le cas et remonte la grève à petits pas, en reculant. Le Coho est plus docile, la résistance l'a épuisé. En gardant une bonne tension sur la canne, Claude-André couche sa prise sur son flanc et, tranquillement, tel qu'enseigné, la glisse doucement sur la grève sablonneuse en l'éloignant des eaux salées. Papa se place à l'arrière du Coho et, au bon moment, d'un coup des deux mains, le bascule plus haut sur la grève! Les applaudissements fusent de toutes parts. On accourt pour féliciter «Little guy» devenu «Coho kid».

     - That 's great Little guy, really great! Four or five pounds!

     Claude-André ne porte plus sur ses deux jambes, il dépasse sa canne... Quelle gloire, comme il est fier! Papa, lui, est aveuglé par des sentiments incroyables de fierté paternelle. Papa entrelace fiston, «Coho kid», dans ses bras:

     - Tout seul, comme un grand!

     Ces images sont à jamais gravées sur la pellicule de mes souvenirs de père... et de pêcheur. Combien de fois ai-je ressenti ces merveilleux sentiments depuis ces voyages dans l'Ouest? Souvent, très souvent Ce fût le début d'une aventure qui nous mène maintenant à la recherche de notre Roi, Salmo Salar.

     Bravo, Claude-André.

références

» par Jean-Guy Léveillé
» Salmo Salar #20, Printemps, Avril 1990.
 
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