Un Vrai Conte de Noël

     Il était une fois, dans un quartier défavorisé, un groupe déjeunes liés par une noble amitié. Leur environnement quotidien ne se limitait qu'à de l'asphalte, du béton et du verre. Sous leur carapace de durs, façonnée par la grande ville, nos amis rêvaient de grands espaces, d'eaux cristallines, d'air pur, de montagnes vertigineuses, d'océans à perte de vue, de grandes balades en forêt, d'orignaux, d'ours et de cerfs. Ils avaient bien quelques sporadiques contacts avec mère nature, lorsqu'ils allaient pêcher dans les eaux turbides du grand fleuve par exemple, mais la forte pollution et la dégradation du paysage leur rappelaient sans cesse qu'ils étaient à cent lieux de l'Éden. Ils se savaient irrémédiablement cloués à la grisaille de leur existence, à contempler les images furtives de leur inaccessible rêve sur l'écran poussiéreux de leur téléviseur.

Un Vrai Conte de Noël Par Mario Viboux Maison des jeunes Point de mire, de Verdun
     Nos jeunes amis se connaissaient de longue date et ils se rencontraient régulièrement, en un lieu qu'ils avaient découvert depuis peu, leur maison déjeunes. Ils s'y savaient appréciés et, nulle part ailleurs, ils ne se sentaient autant respectés, estimés et aimés. Leurs hôtes savaient mieux que quiconque les écouter, les conseiller et surtout les traiter avec égard, d'égal à égal, en faisant fi de toute la gamme des préjugés malsains accolés aux jeunes. Un soir, juste un peu avant Noël, alors qu'ils débitaient le triste programme qui les attendait pour le congé des fêtes, un animateur leur proposa d'examiner des photographies prises lors des activités de la maison des jeunes. Randonnée en montagne à plus de 6000 pieds d'altitude, exploration en pays amérindien, expédition en canot dans des contrées sauvages, pêches miraculeuses de dorés et d'ombles de fontaine sur des lacs majestueux et des rivières limpides. Plein de sourires, déjeunes heureux, en parfaite harmonie et complètement détendus. Comment était-ce possible ?...

     C'est pendant le long congé des fêtes que germa une idée brillante dans les têtes, encore fiévreuses, de nos valeureux amis. Si la maison de jeunes organisait d'aussi enchanteresses aventures, pourquoi ne pourrait-elle pas en faire de même pour nous ? Pourquoi ne pourrions-nous pas, nous aussi, briser enfin ce cercle vicieux misérable, qui nous emprisonne dans une existence morne et un futur rebutant ? Et c'est comme cela que prit naissance un fabuleux projet, une réalisation qui devait les mener vers l'impossible, l'inaccessible, sur les chemins de la liberté où, à force d'audace et de persévérance, ils démontreraient que le travail et la détermination sont les clés de la réussite des rêves les plus fous.

     Au départ, le programme qu'ils proposèrent déconcerta fortement leurs animateurs, puis, dans un deuxième temps, cela les fit rire et enfin, après mûres réflexions, cela les ébahit. Comment diable cette bande déjeunes pouvaient-ils s'imaginer, un seul instant, faire le tour de la Gaspésie et se mesurer avec Salmo Salar, le roi de nos eaux ? Ils n'avaient pas la moindre notion de pêche à la mouche, ils ne connaissaient absolument rien du saumon, rien de la Gaspésie et, en plus, ils ne possédaient pas la moindre pièce d'équipement de pêche. Et encore, s'il n'y avait eu que cela : en fait, nos jeunes se trouvaient si démunis et leur projet était à ce point hors de prix que la chose semblait totalement irréalisable. Mais qu'à cela ne tienne, le défi était de taille et l'occasion de révéler aux jeunes l'énorme potentiel qui les habite était trop belle. Cela valait la peine d'essayer...

Maison des jeunes Point de mire, de Verdun
     Ils entreprirent donc, au lendemain du premier jour de l'an de grâce 1996, ce qui devait être le défi suprême de leur jeune existence. Tout le monde se mit à la tâche et les premiers contacts furent établis avec les Moucheurs du Montréal métropolitain (MMM) car il était impératif, en tout premier lieu, de savoir manier la perche. Au départ, M. Yves Beauregard, président des MMM, a sursauté, réaction tout à fait normale me direz-vous avec raison. Ensuite, il a tenté de raisonner nos audacieux amis. Il leur parla de la truite et de l'achigan, adversaires coriaces et redoutables, mais personne ne broncha d'un poil. En fait, il souhaitait plus que tout la réussite de ces jeunes remplis de bonne volonté, mais il craignait, non sans mobile, la déconfiture éventuelle. Enfin, devant le courage, la volonté et la ténacité de nos valeureux camarades, Il vit, l'instant d'un éclair, une mince chance de réussite et c'est à ce moment précis qu'il prit sur lui de faire de ces jeunes des saumoniers aguerris. Il disposait cependant de peu de temps. Nous étions en janvier et le départ était prévu pour août. Il s'engagea donc personnellement dans la formation des jeunes et leur assigna les meilleurs instructeurs, soit M. Frank Knowton, artiste de la perche, et M. Claude Bousquet, saumonier émérite et reconnu comme un des meilleurs de la confrérie. Le rêve commençait à se matérialiser.

     Parallèlement à leurs ateliers de lancer en gymnase et leurs cours de formation sur le saumon, nos intrépides amis entreprirent des démarches afin de s'équiper convenablement pour la grande aventure. C'était incroyable, magique : tous les gens à qui ils faisaient appel répondaient favorablement à leurs requêtes. Le Club Optimiste de Verdun leur fournit des moulinets et des soies de la plus belle qualité. M. Yvon Gendron de Mouche Neptune les nantit d'un assortiment prodigieux de 200 des plus prolifiques mouches à saumon. M. Gerry Hardy de Sportchief leur offrit des vestes de pêche si belles que nos amis avaient le sentiment d'être d'authentiques saumoniers juste en les revêtant. Enfin, M. Peter Farrago du Royaume du Sport leur accorda des rabais si importants que les jeunes s'y croyaient à l'Armée du salut ; en prime, il leur remit toute la panoplie d'outils de pêche en plus de T-shirts aux couleurs de leur maison déjeunes. Ce mouvement de générosité eut un effet indescriptible sur nos jeunes amis. S'il subsistait encore le plus infime petit doute dans leur esprit, toute cette charitable bienfaisance l'acheva définitivement.

     Mais le pire restait à faire. Pêcher le saumon sur les rivières de la Gaspésie allait coûter beaucoup d'argent. De plus, les jeunes n'étaient toujours que des néophytes et ils auraient immanquablement besoin de guides compétents. Par où commencer ? Par quelle rivière ? Où dormir ? Qui contacter ? Quand ? Quoi ? Comment ? Personne n'en avait la moindre idée et il devenait de plus en plus évident que nos amis auraient besoin d'un sérieux coup de main. Personne n'était mieux placé que la Fédération québécoise pour le saumon atlantique (FQSA) pour leur prêter assistance et ils savaient pertinemment que, si cette association refusait de s'engager, tout leur projet s'écroulerait. Ils contactèrent donc M. Florent Gagné, de la FQSA à Québec, pour l'informer du projet. L'accueil qu'ils reçurent fut inespéré. En plus de leur offrir un soutien financier faramineux, M. Gagné les mit en contact avec M. François Chapados, de la section de Montréal de la FQSA, afin de les aider à démêler toute l'épineuse question de la logistique.

Maison des jeunes Point de mire, de Verdun
     Dès le moment où il prit les choses en main, les bonnes nouvelles se succédèrent à un rythme endiablé. D'abord des droits de pêche sur la rivière Matane, gracieuseté de la Société de gestion de la rivière Matane. Ensuite, quatre des meilleurs guides professionnels (M. Denis Lord, Robin St-Gelais, Nelson Michaud et Armand Mailloux) pour accompagner nos novices amis. Plus tard, à l'initiative de M. Jacques Gagnon et Clermont Grand'Maison, des droits de pêche dans un secteur contingenté de la rivière Saint-Jean, offerts par la Société de gestion des rivières du Grand Gaspé, assortis des services de cinq des meilleurs guides de Gaspé (Mme Ann Smith ainsi que M. Luc Desrosiers, Jean-Marc Bouchard, Arnold Ouellet et Michel Beaudin). De plus, ce quintette de guides offrait le dîner dans un chalet privé appartenant à Luc Desrosiers et Ann Smith, sur les rives de la Saint-Jean. Ce n'est pas tout, il réussit à obtenir la crème des guides de la rivière Bonaventure (M. Dial Arsenault et Claude Bernard), avec canots et cuissardes pour tout le monde, et ce pour deux journées consécutives. C'était déjà plus que les jeunes en demandaient et c'était loin d'être terminé. M. Chapados a littéralement bâti le programme et l'itinéraire du voyage. Toutes les activités possibles (escalade du mont Albert, observation des baleines, visite de Percé, du parc Forillon et j'en passe) étaient à l'agenda et chaque déplacement était judicieusement prévu afin de faire profiter aux jeunes du maximum de possibilités dans un minimum de temps. Finalement, M. Chapados a donné aux jeunes une conférence sur Salmo et la Gaspésie, et il les a invités personnellement, pour le petit déjeuner, à l'Auberge du Coin du Banc, réputée pour sa bonne table. Enfin, en dernière heure, il arrangea pour les jeunes une visite des installations piscicoles de la rivière Grande-Cascapédia, accompagnée de M. Elmo Geraghty et Marc Gauthier, qui fut suivie d'un dîner sur les rives majestueuses de cette rivière culte. Les jeunes étaient en voiture...

     Ne restait plus, dès lors, qu'à trouver les fonds nécessaires afin de réaliser ce périple prometteur. Nos résolus amis se tournèrent donc vers des partenaires établis, des alliés de longue date, des amis sûrs qui misent sur la jeunesse et l'appuient sans discernement. Leur député, M. Henri-François Gautrin, et M. Charles Quirion, de la Caisse populaire Notre-Dame-de-la-Paix, unirent leurs efforts afin de donner un soutien financier substantiel à cette audacieuse quête. Grâce à cet appui, nos jeunes voyaient enfin se concrétiser un rêve. Ils avaient réussi l'inimaginable. Avec l'aide de toutes ces généreuses personnes, ils ont compris que la solidarité, le travail, la persévérance et la volonté sont des valeurs essentielles dans l'accomplissement des désirs les plus chers. Grâce à tous ces mécènes, nos amis étaient désormais pourvus de ces nouvelles forces que sont l'espoir et la confiance. Dorénavant, ils seraient les artisans de leur propre devenir et ils pourraient aspirer à des lendemains meilleurs.

références

» Par Mario Viboux; Maison des jeunes Point de mire, de Verdun
» Salmo Salar #45, Hiver 1996.
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