Le Saumon de Monsieur Émile

     Pour moi, la dernière journée de pêche est une chose sacrée, à tel point que jamais il ne me viendrait à l'idée de passer outre à cet ultime et émouvant rendez-vous de la saison, peu importe la raison. D'ailleurs, à ce chapitre, lorsque je me présente à mon employeur afin de motiver mon absence de la veille, je me doute bien qu'il n'est pas dupe de mon soudain malaise, surgi à l'improviste et qui, à chaque année, refait son apparition à la même date!

Le Saumon de Monsieur Émile
Monsieur Émile, fier, pose avec sa prise. Y a-t-il un âge pour devenir saumonier?
     Quelques jours avant que ne sonne la fin de la récréation estivale de la dernière saison, mon compagnon de pêche m'informa qu'il devait se désister, à son grand regret, une obligation urgente l'appelant Cela me causa un certain ennui puisque seul, on est obligé de s'astreindre à la loi du silence quand, pourtant, bien des choses devraient être dites à une oreille attentive, partageant avec vous le même émoi. Quoi qu'il en soit, quant à moi, il n'était pas question que je déroge à cette solennelle tradition de la fermeture, ayant tout l'été économisé une étiquette bleue à cette fin. C'est alors que, devinant ma contrariété, Monsieur Émile vint poser sa petite tête de sept ans sur mon épaule et me dit: « J'peux t'accompagner, moi, à la pêche, dis? Je ne veux pas que tu sois seul. » Comme entre deux vieux saumoniers, la chose fut entendue sous le regard presque approbateur de sa mère et nous nous retrouvâmes donc ensemble à la pêche, au jour convenu.

     En arrivant sur la fosse, Monsieur Émile ouvrit mon sac de pêche et se mit à la recherche d'une mouche. Je le regardais faire sans dire un mot, curieux de voir où s'arrêterait son choix. A mon grand étonnement, il choisit exactement la mouche que je me proposais d'employer ce matin-là. Je lui en fis la remarque... pour aussitôt l'entendre répondre: « Ben quoi, tu m'as toujours dit que par temps clair, une mouche claire était idéale! » Force est d'admettre que j'étais loin d'avoir affaire à un néophyte!

     Je me mis donc à pêcher avec un Monsieur Émile attentif au moindre de mes mouvements. Au bout d'un certain temps, ma ligne se tendit fermement sous l'assaut d'un beau saumon. Rapidement, je regagnai le bord de la fosse et, pensant vite, je mis ma perche entre les mains de Monsieur Émile en lui disant: « Montre-moi ça, mon garçon, comment on joue un saumon. » Il le joua fort bien, aidé en cela, bien entendu, de quelques précieux conseils paternels. Il embobinait sa soie aux bons moments, la redonnait quand cela était nécessaire, contrôlant toujours la situation. Au bout d'une quinzaine de minutes, le saumon s'avoua vaincu et vint choir dans l'épuisette.

     Je ne sais ce qu'un garde-pêche venant à passer aurait dit, mais je suis porté à croire qu'il aurait compris exactement la portée de mon geste, sans besoin d'explications et que, comme pour moi, voir un enfant au comble du bonheur l'aurait ému.

     Sur le chemin du retour, Monsieur Émile me dit: « L'été prochain, tu vas m'acheter mon permis de pêche au saumon, dis? » Comment, pensez-vous, pouvais-je après ça lui expliquer qu'il est encore un peu jeune pour pêcher le saumon?

références

» par Denis Saint-Yves.
» Salmo Salar #19, Hiver, Février 1990.
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