Le Saumon Atlantique (1)

Vive le roi!

     De mémoire d'homme, le saumon abondait partout le long des côtes de l'Atlantique Nord, pénétrant parfois plusieurs centaines de milles à l'intérieur des terres.

Le Saumon Atlantique; Vive le Roi
     On le retrouvait dans une vingtaine de pays du continent européen alors qu'en Amérique du Nord, au temps des premiers colons, il se rencontrait dans presque toutes les rivières de la Nouvelle-Angleterre et celles des provinces de l'Atlantique, y compris la plupart des rivières des environs de la ville de Québec.

     Aujourd'hui, de tous les pays d'outre-mer, il n'y a guère que l'Islande, les pays des fies britanniques et la Scandinavie qui maintiennent encore des populations substantielles de saumons. Quant aux rivières américaines et plusieurs parmi celles de la Nouvelle-Écosse, elles n'hébergent que des populations marginales. Au Québec, bien que son aire de distribution n'ait pas subi de modification notable, le saumon est beaucoup moins abondant qu'autrefois et il est disparu de quelques rivières aussi importantes que la Jacques-Cartier, la Sainte-Charles et la Sainte-Anne. La situation du saumon n'est donc pas des plus reluisantes et il est à craindre que les civilisations des temps modernes lui réservent un plus sombre avenir. Une prise de conscience collective de la valeur phénoménale de cette espèce et l'adoption de mesures efficaces de protection sont les seuls moyens pour en contrer la disparition. Cependant, les actions en ce sens reposent sur une meilleure connaissance du cycle vital de cette espèce et des facteurs qui en limitent la production.

     Le cycle de reproduction du saumon l'oblige à partager sa vie entre le milieu d'eau douce où il naît et passe sa prime jeunesse et la mer où il grandit rapidement avant d'amorcer son retour vers la rivière natale.

La vie en rivière

     Dans les rivières du Québec, la période d'incubation des oeufs dure de 160 à 200 jours. À la fin de l'hiver, ou tôt au printemps, les oeufs éclosent et les alevins s'échappent de leur enveloppe, mais demeurent enfouis dans le gravier pendant trois ou quatre semaines. Ils se nourrissent de réserves nutritives contenues dans un sac membraneux qu'ils portent à leur face ventrale.

     Une fois ces réserves épuisées, les alevins mesurent environ 3 cm. Ils émergent alors du gravier, nagent activement et commencent à se nourrir d'abord de micro-organismes, puis de larves d'insectes. A la fin de leur premier été, ils peuvent atteindre 9 cm.

     En automne et pendant l'hiver, la croissance des jeunes saumons devient presque nulle, puisqu'ils cessent pratiquement de s'alimenter. Le printemps réanime leurs ardeurs et la croissance reprend. On les appelle alors des «tacons». La longueur de leur séjour en eau douce varie de deux à sept ans, selon les régions, et serait vraisemblablement reliée à la température.

     Lorsque les tacons atteignent environ 15 à 20 cm, ils quittent massivement la rivière natale, habituellement à la faveur de la crue printanière, et gagnent l'estuaire puis la mer. A ce stade de sa vie, le tacon devient saumoneau. Son corps s'argente, ses nageoires noircissent et il prend une allure plus svelte.

     En mer, la majorité des saumoneaux provenant de l'Amérique et une bonne partie de ceux d'Europe se dirigent vers des sites de pâturage et d'engraissement situés le long et au large de la côte ouest du Groënland. Ils s'alimentent d'abord de petits poissons et de crustacés et par la suite de lançons, de capelans et de harengs.

     Le séjour en mer dure en général de 1 à 4 ans. Puis un jour, par un déterminisme instinctif mal connu mais par des chemins de migrations qui le sont mieux, les saumons retournent chacun vers leur rivière natale. Ceux du Québec passent le long des côtes du Labrador et de Terre-Neuve. Certains s'acheminent directement vers les rivières de la Basse Côte-Nord en passant à travers le détroit de Belle-lsle. D'autres contournent Terre-Neuve et s'orientent soit vers la côte nord du Saint-Laurent et le versant nord de la Gaspésie, soit vers la côte est du Nouveau-Brunswick, pour atteindre enfin la baie de Gaspé et la baie des Chaleurs.

Retour à la rivière

     Selon toute évidence, la grande majorité des saumons reviennent se reproduire dans la rivière qui les a vus naître.

     Diverses hypothèses ont été émises pour tenter d'expliquer les mécanismes qui règlent la quasi infaillibilité de ces migrations. On invoque sérieusement la navigation par les étoiles et le soleil, de même que l'influence des courants giratoires de l'océan. Une des hypothèses des plus séduisantes et qui s'avère également des plus acceptables pour expliquer comment le saumon, rendu à proximité des côtes, réussit à distinguer sa rivière natale, ferait appel à la remémoration de l'odeur caractéristique des eaux de sa rivière. Phénomène prodigieux, s'il en est.

     Les saumons ne reviennent pas tous de la mer à la même taille ni au même moment de l'année. Généralement, les premiers à faire leur entrée en rivière, au printemps, pèsent une dizaine de kilogrammes et ont passé 3 années en mer; ce sont en majorité des femelles. Les saumons qui suivent sont plus petits et pèsent, après un séjour marin de 2 ans, environ 6 kilogrammes. Finalement, les derniers à faire leur apparition, vers la fin de l'été, ne pèsent que 2 à 3 kilogrammes; ils n'ont séjourné en mer qu'un an et on les nomme grilse, madeleineaux ou castillons. Le nombre d'années en mer est donc déterminant du poids du poisson au moment de son arrivée en eau douce.

     Par ailleurs, il importe de comprendre que ces trois types de saumon, capables de reproduction, ne représentent pas des stades de développement successifs par lesquels tous les saumons sont susceptibles de passer au cours de leur vie. Chronologiquement en effet, les madeleineaux ne sont pas les éléments les plus jeunes d'une série d'étapes de croissance nécessaires qui conduisent à la formation d'individus de plus en plus gros.

Difficultés de la montaison

     De toute façon, quel que soit le type de saumon en cause, tous effectuent leur entrée en eau douce après une période d'adaptation en eau estuarienne. Il cessent alors de manger et entreprennent la montée vers les terrains de reproduction. C'est au cours de cette migration, entrecoupée de périodes de repos dans les creux de rivières appelés «fosses», que le pêcheur sportif tente de le faire lever à la mouche et de le capturer.

     La montaison n'est pas toujours de plein repos, et les rivières ne sont pas toutes aussi faciles que la Matane ou la Matapédia. Ainsi, dans la plupart des rivières de la Côte-Nord, le saumon doit affronter des rapides énormes et il se bute aussi parfois longuement à des chutes rendues impraticables par de trop fortes conditions de débit. Des conditions de sécheresse comme c'est particulièrement le cas des rivières de l'île d'Anticosti, dont les débits sont mal régularisés, imposent également des délais considérables à la migration des saumons, les obligeant même d'attendre en mer que les conditions de niveau d'eau soient plus favorables.

La reproduction

     D'argentés qu'ils étaient à leur entrée en rivière, les saumons ont changé d'aspect au temps du frai. Les femelles voient leur livrée perdre de l'éclat, alors que celle du mâle prend une coloration rougeâtre. La mâchoire inférieure de ce dernier prend même la forme d'un «crochet».
Sur les lieux de la reproduction, là où le courant est assez rapide et le gravier variant idéalement de 1 à 15 cm, c'est à la femelle que revient l'initiative de creuser un nid pour déposer ses oeufs et de les recouvrir une fois fécondés par la laitance du mâle. Elle procède vigoureusement avec sa nageoire caudale de façon à créer des remous qui, le courant aidant, provoquent le décollement des graviers. Il n'est pas rare que des tacons mâles, ayant atteint la maturité sexuelle puissent également participer avec succès à la fécondation des oeufs.

     Quelques-uns seulement des saumons reproducteurs, soit 4 à 10 pour cent, survivront au frai et reviendront participer à la reproduction de l'espèce pour une seconde fois.

Fécondité et population

     La reproduction est à la base de la pérennité des espèces. Dans le cas du saumon, le cycle commence avec deux individus sexuellement matures que l'on nomme géniteurs. Le mâle fertilise les oeufs déposés par la femelle dans un nid de gravier. On peut estimer que le nombre d'oeufs produit se chiffre à environ 1 500 par kilo de poisson. Qu'advient-il de cette progéniture? Examinons le destin des quelque 8 000 oeufs d'une femelle de cinq kilogrammes:
     - à la fin du premier été suivant l'éclosion des 8 000 oeufs, 500 alevins seulement auront survécu;
     - de ces 500 alevins, 300 atteindront le stade de tacon d'un an;
     - de ce lot de 300, 120 tacons survivront jusqu'à l'âge de deux ans;
     - de ces 120 tacons, une cinquantaine seulement pourront émigrer vers la mer comme saumoneaux; donc à ce stade-ci, moins de 1 pour cent des 8 000 oeufs initialement produits auront survécu;
     - de la cinquantaine de survivants, on estime que 8 pour cent seulement reviendront en rivière après leur séjour en mer, soit 4 individus. De ce nombre, si on veut que le cycle recommence, sans contribuer à la diminution des stocks, on ne pourra pêcher que 2 poissons.

     Le destin d'une progéniture relativement abondante au départ se solde donc par une diminution dramatique du nombre des individus. Mais quelles sont les causes qui régissent ce destin? Pour répondre à cette question teintée d'inquiétude, on fait appel à une brochette de causes plus ou moins bien définies que l'on appelle facteurs limitatifs.

     Les facteurs qui limitent la production du saumon peuvent être regroupés en deux (2) catégories: ceux d'ordre biologique et ceux d'ordre physico-chimique.

Facteurs biologiques

     Parmi les facteurs biologiques qualifiés d'agents naturels et qui influencent significativement les stocks de saumon, on connaît ceux qui, en rivière comme en mer, sont reliés aux maladies, aux compétitions entre les individus pour l'espace vital, et au déficit alimentaire. On sait aussi, en rivière, les pertes sévères que des prédateurs comme le brochet, l'anguille, l'omble de fontaine et le touladi infligent au saumon. Sur ce plan, l'action des balbuzards-pêcheurs tout comme celle des becs-scies, des martins-pêcheurs, des sternes ainsi que celle de visons et des loutres, est également significative. S'ajoutent, en milieu marin, les phoques, les requins, les goélands, les cormorans.

     Tous ces facteurs d'ordre biologique imposent un lourd tribut au cheptel salmonicole, mais précisons qu'il s'agit là de facteurs qui s'inscrivent normalement dans l'ensemble des contrôles naturels des populations animales.

     Un autre facteur à caractère biologique que l'on a tendance à oublier et qui est probablement le plus compromettant pour l'équilibre des populations de saumons, c'est l'homme lui-même. L'espèce «homme», la seule de tout l'univers à pouvoir modifier très rapidement son environnement, agit trop souvent de façon impitoyable et insensée face aux ressources qui l'entourent. À ce sujet, pensons au braconnage, cette plaie inacceptable dans la société, ainsi qu'à la surexploitation des stocks à laquelle les interceptions du Groënland contribuent de façon sérieuse et à laquelle nos pêcheries canadiennes ne sont pas complètement étrangères, puisqu'aux prises commerciales déjà importantes viennent s'ajoutent un nombre alarmant de prises dites «accidentelles». Soulignons que les prélèvements des pécheurs sportifs, tout comme ceux des autochtones, figurent aussi dans ce tableau général de l'exploitation du saumon.

Facteurs physico-chimiques

     Les facteurs à caractère physico-chimiques regroupent tous ceux qui compromettent la qualité des eaux et l'accessibilité des rivières.
Des agents naturels peuvent parfois causer de sérieux dégâts aux populations de saumons. Ainsi, en est-il par exemple, des conditions climatiques adverses qui agissent par le biais de crues excessives ou de sécheresses prolongées.

     Ces catastrophes épisodiques et incontrôlables ne sont cependant pas les pires problèmes auxquels les populations de saumon sont le plus souvent confrontées. Les effets occasionnés par les phénomènes d'érosion qui suivent des opérations forestières mal effectuées, les conséquences de la construction de barrage et de tous les types de pollution, représentent des dangers encore plus grands parce qu'ils ajoutent aux précédents en modifiant significativement la qualité de l'habitat du poisson, en l'empêchant de se reproduire, en diminuant ses ressources alimentaires ou encore en s'attaquant au poisson lui-même.

     Parmi les facteurs physico-chimiques, signalons la forme de pollution industrielle la plus insidieuse qui soit, celle des pluies acides II s'agit d'un phénomène difficilement contrôlable dont les effets sont dramatiques. C'est à cause de cette pollution que le saumon est déjà disparu ou en danger de disparition, dans plusieurs rivières de la Nouvelle-Écosse.

     Finalement, face à toutes ces contraintes tant d'ordre biologique que physico-chimique, on se rend compte que c'est surtout par les effets des interventions humaines que le saumon se voit presque confiné à la limite de ses capacités de récupération II est attaqué de toutes parts, on le traque sur ses pâturages en haute mer, on dégrade ses habitats, on le soumet au pillage sur ses frayères, enfin on le surexploite et braconne sans considération.

     L'homme cet animal dit «raisonnable» sera-t-il encore responsable de la disparition d'une autre espèce? Un redressement énergique de la situation s'impose.

Références

» Texte & Photos: Gérard Bilodeau, Georges-André Nadeau et Gilles Shooner (Juillet 1982).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.

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