Un Avenir Incertain

     Depuis près de deux décennies, et ce tant en Europe qu'en Amérique, le saumon atlantique revient de moins en moins frayer dans ses rivières d'origine. Les causes de cette désertion sont-elles connues? Les pêcheurs sportifs seront-ils soumis à des règles encore plus restrictives? Voici un portrait réaliste de la situation.

Un Avenir Incertain pour le saumon atlantique
     Nous sommes à l'aube du 28 juin 1998. Debout sur la berge de la rivière, je propulse la soie légèrement en amont de la fosse. Dès que la mouche sèche touche l'eau, je récupère avec ma main gauche le mou créé dans la soie par le courant. Soudain, une énorme tête, la gueule grande ouverte, perce la surface de l'onde... et gobe l'artificielle.

     Dès que le poisson regagne le fond de la fosse, je tire la soie avec ma main gauche tout en soulevant brusquement la canne à la verticale. À cet instant, le poisson part en trombe et s'engage dans une course folle vers l'aval. J'augmente alors la tension du moulinet... la canne s'arque davantage mais le bolide refuse de s'arrêter. Impuissant, je regarde la soie... et la ligne de réserve du moulinet se dévider. Voyant qu'il ne me reste que quelques mètres de ligne de réserve emmagasinés dans le moulinet, j'augmente la tension du moulinet, au risque de tout casser.

     Changement de cap : la torpille repart de plus belle vers l'amont et je ne suffis pas à rembobiner la ligne de réserve et la soie libérées du moulinet lors de la première cavale.

     Enfin, après plusieurs autres courses, sans compter les sauts hors de l'eau, le poisson s'épuise quelque peu. Je l'entraîne donc en eau plus calme et, la canne à la verticale, je glisse ma main libre sous son ventre et le cueille par la queue. Après un combat de plusieurs minutes qui m'ont paru interminables, je venais de récolter un saumon atlantique d'environ 4,5 kg (10 lb) dans la Bonaventure, une rivière de la baie des Chaleurs.

SITUATION DE PLUS EN PLUS DIFFICILE

     Lors des prochaines années, les pêcheurs à la mouche pourront-ils encore vivre une telle expérience? En l'espace de seulement 25 ans, les saumoniers fréquentant les rivières canadiennes ont dû s'adapter à des changements de réglementation de plus en plus draconiens. Il y a seulement deux décennies, il était permis au Québec de récolter deux saumons quotidiennement, et ce sans limite de prises annuelle. Depuis 1984, la limite quotidienne de prises autorisée n'est que d'un grand saumon, pour une récolte annuelle possible de sept. Qui plus est, les pêcheurs de saumon sont aussi soumis à d'autres contraintes de plus. Qui plus est, les pêcheurs de saumon sont aussi soumis à d'autres contraintes de plus en plus restrictives : rivières fermées à la pêche sportive, saison de pêche écourtée sur d'autres, gradation obligatoire sur des rivières durant toute ou une partie de la saison, etc.

     En 1997, on évaluait le nombre de saumoniers à environ 9 000, et d'après le pouls des gestionnaires ce chiffre aurait encore baissé en 1998; et dire qu'ils ont déjà été près de 22 000! Seront-ils encore présents au cours des prochaines années? Quant aux pêcheurs sportifs des autres provinces de l'Atlantique, la réglementation les oblige à remettre vivants à l'eau tous les grands saumons depuis déjà plusieurs années. Saviez-vous qu'on leur recommande fortement d'utiliser des hameçons sans ardillon et qu'au Labrador et à Terre-Neuve, les hameçons doubles sont maintenant prohibés? Pourquoi les règles de pêche sont-elles de plus en plus limitatives? Que se passe-t-il donc?

     Vous n'êtes sûrement pas sans savoir que le saumon atlantique est un poisson anadrome, c'est-à-dire qu'il vit en mer et revient frayer en eau douce. Mais voilà, depuis les deux dernières décennies de moins en moins de saumons remontent dans leurs rivières natales, et ce tant en Amérique du Nord que dans les pays de l'autre côté de l'Atlantique. D'après les scientifiques, en 1998 le cheptel de saumons géniteurs d'origine nord-américaine présents dans l'océan aurait été évalué à près de 197 000. Ce serait 4 000 grands saumons de moins que le minimum requis pour le maintien de la ressource... et le plus bas niveau jamais atteint; il y a 20 ans, ils étaient plus de 850 000.

     Depuis les cinq dernières années seulement, le nombre des saumons revenant dans les rivières québécoises aurait diminué globalement de près de 30 %. Toutefois, malgré ces statistiques peu reluisantes, les chercheurs sont unanimes à dire que pour l'instant le saumon n'est pas encore en danger. D'après leurs dires, les mesures plus sévères ont permis d'avoir assez de géniteurs en rivière pour assurer actuellement la pérennité de l'espèce (contrairement au cas des poissons de fond comme la morue).

Problèmes en mer

     Le saumon naît en eau douce et au Québec, tout dépendant des rivières, il peut y séjourner de deux à cinq ans (plus dans le Grand-Nord). Au stade de saumoneau (smolt), il quitte sa rivière natale pour un périple dans l'Atlantique Nord qui peut durer un, deux ou trois ans. Lors de leur première année en mer, les saumoneaux d'origine nord-américaine se rendent au large du Labrador et de Terre-Neuve. Après y avoir passé l'hiver, un certain nombre reviennent à leur rivière d'origine et, à leur retour, ayant moins de 63 cm (25po) de longueur, on les nomme madeleineaux ou grilses.

     Quant aux autres, ils se dirigent vers les pâturages marins du Groenland, et s'ils reviennent à leur rivière natale l'année suivante on les appelle dibermarins. Ce sont surtout ces grands saumons qui composent habituellement le cheptel, et leur nombre est en baisse. Pour l'instant, le pourcentage des retours des grands saumons dans nos rivières ne dépasserait guère les 60 %, alors qu'il représentait environ 80 % dans les années 1960.

     D'après la communauté scientifique, le problème n'est pas en eau douce. Au Québec, grâce à la réalisation d'aménagements et à la réglementation, nos rivières seraient en santé et les saumoneaux qui quittent les rivières seraient en nombre suffisant. L'hécatombe se produirait au cours de la première année en mer. Depuis plus d'une décennie, moins de 50 % des saumoneaux reviennent dans leurs rivières d'origine. La situation serait d'autant plus préoccupante qu'une récente étude de chercheurs européens démontre qu'à leur sortie de leur lieu natal, les saumoneaux d'une même rivière auraient tendance à se regrouper durant leur migration et à se déplacer près de la surface.

Les causes

     Plusieurs hypothèses ont été émises pour essayer d'expliquer les causes de mortalité en mer, mais aucune n'a encore obtenu l'aval des scientifiques... qui nagent toujours dans l'imbroglio. Même si l'on a identifié près de 50 prédateurs du saumon (en rivière et en mer), la plupart de ces scientifiques sont d'avis que cette prédation n'est pas la cause principale du déclin. Cependant, François Caron, biologiste expert du saumon au MEF, est plus catégorique. Il souligne que «de 90 à 99 % des saumons qui partent en migration ne reviennent jamais. Étant donné que l'exploitation en mer est maintenant à un niveau très bas, il est vraisemblable de croire que la plupart de ceux qui disparaissent finissent dans l'estomac d'un prédateur.» Quant aux parasites, aux maladies et aux captures accidentelles aussi évoqués comme hypothèses du déclin, les chercheurs n'en tiennent toujours pas compte puisque rien ne peut les infirmer ou les confirmer concrètement.

     Se pourrait-il que les grands changements climatiques des dernières années aient perturbé la survie en mer de ce noble poisson? À cette question, la communauté scientifique internationale répond avoir noté que des changements importants sont survenus dans l'habitat marin depuis les années 1990. Elle a de plus constaté que des espèces marines qu'on ne retrouvait que dans la mer arctique seraient maintenant présentes dans la mer du Labrador et que les poissons qui abondaient dans cette mer antérieurement plus tempérée sont en moins grand nombre. En raison de l'analyse des écailles, il a été établi par des chercheurs étrangers que de 20 à 40 % des madeleineaux qui reviennent dans les rivières écossaises auraient eu, en mer, une croissance anormale, et ce quelques mois après leur sortie de la rivière au stade de saumoneau.

     Toujours d'après l'analyse des écailles, ces mêmes chercheurs ont aussi noté une anomalie dans la croissance de certains saumons vers la fin de leur première année en mer. Même si ceux-ci reviennent en rivière avec sensiblement le même poids que leurs congénères, peut-on supposer que ce phénomène entraîne la mort d'autres saumons? D'autres scientifiques avaient établi une corrélation entre ce refroidissement de la mer et le faible retour des saumons. Or, à l'hiver 1997, la température de l'eau dans les aires d'engraissement du Labrador a été plus élevée qu'au cours des cinq années précédentes... et les saumons ont été encore moins nombreux en rivière. Les chercheurs reconnaissent que le problème est en mer, mais pour l'instant ils n'y voient encore qu'un trou noir, pour ne pas dire un abîme.

Encore l'homme

     Devrait-on attendre que les scientifiques réussissent à découvrir la ou les causes du déclin? À mon avis, compte tenu de la grandeur du «terrain de jeu», la réponse n'est pas pour bientôt, et Salar pourrait se retrouver en encore plus mauvaise posture. C'est tout l'écosystème marin de l'Atlantique Nord qui est malade. Le réchauffement de la planète ne causerait-il pas des anomalies climatiques importantes? La fonte de la calotte glaciaire n'occasionnerait-elle pas le refroidissement de la mer du Labrador?

     D'ailleurs, plusieurs autres poissons sont aussi en difficulté en mer, et ce sans compter toute la chaîne alimentaire. Le capelan, le calmar, le hareng, le krill ne seraient-ils pas surexploités? Pourquoi le saumoneau fait-il maintenant partie de l'alimentation de fous de Bassan et de goélands? Pourquoi retrouve-t-on, au printemps, lors de la migration des saumoneaux en mer, des bancs de petites morues à l'embouchure de rivières? L'aquaculture ne serait-elle pas un acteur important dans cette mise en scène (maladies, infections, croisement génétique avec les saumons sauvages)?

     Ajoutez la pollution, la surpêche, les prises accidentelles, les pirates des mers, le braconnage, la prédation par les phoques de plus en plus nombreux, etc, et l'homme revient toujours très vite au banc des accusés. À propos, saviez-vous que l'Atlantique est l'océan le plus péché au monde?

Pêche commerciale et sportive

     Avons-nous atteint le creux de la vague? Les scientifiques ne peuvent toujours pas répondre à cette question. En 1997, des quotas ont encore été alloués à des pêcheurs commerciaux, mais n'ont même pas été atteints. En 1998, il n'y a pas eu de pêche commerciale, ni à Terre-Neuve ni au Groenland, et plus de la moitié (58 sur 85, en date du r octobre 1998) des droits de pêche commerciale sur la Basse-Côte-Nord avaient été rachetés. Ces interventions devraient donc potentiellement augmenter le nombre de géniteurs dans les rivières de l'Amérique du Nord.

     Mais si la hausse des retours n'est pas significative, et compte tenu qu'il n'y a plus de pêche commerciale, il faudra se résoudre à serrer encore davantage la ceinture des pêcheurs sportifs puisqu'on sait que l'on doit maintenir le nombre de géniteurs en rivière à un niveau suffisamment élevé pour assurer la conservation des stocks. D'ailleurs, les autochtones qui capturent des saumons dans les rivières ne pourraient-ils pas aussi participer à cet effort de conservation?

     Les statistiques de la pêche sportive des dernières années ne sont guère encourageantes. En 1997, pour l'ensemble du Québec, la pêche sportive a chuté de 28 % par rapport à celle de 1996 et demeurait en-deçà (-30 %) de la moyenne quinquennale. Quant aux statistiques de la saison de pêche 1998, qui n'étaient que provisoires au moment d'écrire ces lignes, elles affichent un tableau encore moins reluisant que celui de l'année antérieure.

     D'après les saumoniers, les madeleineaux étaient plus abondants en 1998 qu'en 1997, mais les dibermarins manquaient davantage à l'appel, ce qui est confirmé par les statistiques de prises du ministère de l'Environnement et de la Faune (MEF). En 1997, au Québec, la récolte sportive des grands saumons s'était chiffrée à 6 548 et celle des madeleineaux à 5 240 pour un total de 11 788 saumons. En 1998, 4171 grands saumons et 5 515 madeleineaux auraient été récoltés, mais les captures sportives de l'Ungava ne sont pas comprises dans ces données. En 1997, 135 grands saumons et 279 madeleineaux avaient été comptabilisés pour l'Ungava.

L'avenir de la pêche sportive

     L'espèce saumon atlantique n'est peut-être pas encore réellement en danger mais sera-t-il encore possible de puiser dans cette ressource sans l'hypothéquer davantage? Au Québec, en 1998, il y aurait encore eu une baisse dans la montaison des dibermarins par rapport à l'année 1997, mais une légère augmentation du nombre de madeleineaux. En raison de cette hausse, les biologistes seraient moins pessimistes pour la prochaine saison de pêche sportive. Selon leurs prévisions, en 1999 il devrait y avoir plus de grands saumons dans nos rivières mais, précisent-ils, tout dépendra du dernier hiver océanique. Sachant qu'en 1998 il n'y a presque pas eu de pêche commerciale en mer (même les Groenlandais n'ont eu droit qu'à des captures pour fins de consommation locale), plus de saumons devraient revenir frayer dans leurs rivières d'origine au cours des prochaines années, mais...

     Quant à la réglementation de la pêche sportive, au MEF on m'a assuré qu'il n'y aurait pas de changement pour la saison 1999. Toutefois, les taux d'exploitation de 25 et de 50 % présentement appliqués à l'ensemble des rivières étant trop élevés, un nouveau plan de gestion serait proposé à partir de l'an 2 000.
     Les scientifiques auraient procédé à une réévaluation complète, rivière par rivière, du nombre de géniteurs requis. Cette nouvelle méthode d'analyse prévoit des règles d'exploitation bassin par bassin, et les gestionnaires délégués de chacun des plans d'eau y seraient davantage impliqués. Le biologiste François Caron prétend même que dans certaines rivières les niveaux cibles de géniteurs sont pour l'instant trop élevés, si bien qu'avec cette nouvelle procédure on pourrait procéder à une plus grande récolte de l'espèce. Par contre, dans d'autres on prélève actuellement trop de géniteurs.

     Les règles de la pêche sportive seront-elles chamboulées à l'occasion du plan quinquennal de gestion (2000-2005)? Différents scénarios auraient déjà été envisagés par les fonctionnaires, mais comme ils doivent être présentés aux gestionnaires délégués de chaque rivière pour consultation, rien n'a encore transpiré. Dans les officines du MEF, des rumeurs circulent à l'effet qu'on pourrait favoriser davantage la graciation et que moins d'étiquettes seraient émises pour la récolte des grands saumons. Pour chacune des rivières, la graciation pourrait devenir obligatoire dès que le quota annuel fixé de grands saumons serait atteint.

     Ainsi, si le saumon ne revient toujours pas en plus grand nombre, les pêcheurs sportifs en subiraient inévitablement les contrecoups. Pourrait-il y avoir un moratoire tout comme pour la pêche commerciale? Même s'ils préconisent une gestion prudente des stocks, et ce sans anéantir la pêche sportive pour des raisons économiques, le nombre de reproducteurs requis pour chacune des rivières aurait toujours préséance. Se pourrait-il que l'Organisation pour la conservation du saumon de l'Atlantique Nord (OCSAN), dont font partie le Canada, les États-Unis, l'Union européenne, l'Islande, le Danemark, le Groenland, la Norvège et la Russie, fasse des pressions en ce sens? Je vous rappelle qu'en Amérique du Nord, les Québécois sont les seuls à pouvoir garder les grands saumons récoltés.

Conclusion

     Le moins que l'on puisse dire est que la pêche sportive du saumon atlantique est plutôt précaire et sa réglementation incertaine. Selon les scientifiques, le taux de mortalité des saumons en mer augmente, mais l'espèce n'est pas en ce moment menacée d'extinction. Quoiqu'ils soient d'avis que l'environnement marin est la source du problème, les chercheurs n'en connaissent pas les causes exactes et ils se perdent en conjectures. Aucun remède à y apporter dans l'immédiat. Et, comme il n'y a maintenant plus de pêche commerciale en mer, si les saumons ne reviennent pas plus nombreux frayer en rivière, il ne restera qu'un seul clou à enfoncer : le pêcheur sportif. L'avenir de la pêche sportive du saumon atlantique s'annonce... de moins en moins rose.

     NB : Au cours des cinq dernières années, le nombre de saumons revenant dans les rivières du Québec a considérablement diminué.

Références

» Texte & Photo: Gilles Aubert (Mars 1999).
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.
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