Fin d'Été

     Août s'égrène dans un brouillard d'eau, déprimant les vacanciers, enthousiasmant les saumoniers.

     L'entrée des tribunaux provoque une fébrilité continue à nos bureaux. L'automne nous guette. Le téléphone, cet intrus, retentit pour la inième fois: « Jacques, ici Roger, les eaux de la rivière Sainte-Anne sont belles, j'ai des passes pour les deux prochains jours, l'une dans le secteur central, l'autre dans l'aval. Tu viens? »

Fin d'Été
     Mon sang ne fait qu'un tour, j'entrevois les paysages majestueux de cette merveille qu'est la Sainte-Anne, enchâssée entre les montagnes du Mont Sterling dans le parc de la Gaspésie.

     La soirée passe, ainsi qu'une partie de la nuit, à effectuer du travail clérical au bureau. L'horloge indique maintenant trois heures a.m. Une note pour mes associés, les informant de mon départ et je quitte Rimouski.

     Une nuit d'encre m'accueille, des bancs de brume surgissant ici et là. La radio de mon véhicule diffuse la neuvième symphonie de Beethoven. L'adrénaline de type «salmo salar» parcourt mes veines. Je ne ressens aucune fatigue. A travers les faisceaux lumineux projetés par les phares de mon automobile, des panneaux de signalisation aux noms évocateurs: « Métis, Matane, Cap Chat et enfin, Sainte-Anne ».

     À l'heure prévue, j'arrive au rendez-vous, l'ami Roger s'y présente. Nous quêtons Sainte-Anne pour emprunter la route du parc de la Gaspésie. Premier arrêt à la fosse « Petit volume ». Après quelques minutes de marche dans une sente, la rivière nous apparaît, drapée dans un manteau de vapeur d'eau. Nous sommes enivrés par l'harmonie, le calme et la quiétude de cette grande dame et demeurons immobiles un certain temps, à la contempler.

     Les pluies des derniers jours ont gonflé et embrouillé les eaux et nous constatons que la visibilité n'est que d'environ un pied. Dans de telles circonstances, nous utilisons des mouches colorées et personnellement, j'opte pour une « Lanctôt » numéro 6, simple, alors que mon compagnon utilise une «Durham Ranger». Quelque trente minutes plus tard, sans aucune manifestation du roi saumon, nous nous dirigeons vers l'amont de la rivière, vers la fosse « Dos de cheval ». Des confrères pêcheurs s'y trouvent déjà et nous poursuivons notre route toujours plus haut, en amont, vers la « Grande fosse ». En effet, la pluie ayant cessé, les fosses de la partie haute de la Sainte-Anne devraient normalement s'éclaircir avant celles de l'aval.

     La « Grande fosse » semble n'avoir reçu aucun visiteur et nous empruntons la chaloupe qui s'y trouve, pour traverser de l'autre côté de la rivière. Je commence à pêcher et mon compagnon m'informe que lorsque ma soie quittera le courant, de continuer à imprimer un mouvement à celle-ci, car c'est à la sortie du courant que le saumon qui véhicule dans cette fosse est susceptible de prendre la mouche.

     Je débute dans le rapide au haut de la fosse et descends celle-ci, lancer après lancer. Plus de la moitié est maintenant couverte. Tout à coup, la surface de l'eau se brise et une dorsale apparaît. Le roi ne succombe pas. Je présente et représente à plusieurs reprises mon offrande, sans succès. Il a peut-être changé d'endroit. Je raccourcis ma soie de quelques pieds, rien. Il est peut-être descendu. J'allonge d'environ deux pieds. La mouche dérive normalement, elle atteint le centre de la rivière, une torpille venant du fond de celle-ci jaillit hors de l'eau. Ma canne plie, le moulinet chante, ma soie court sur l'eau, le combat débute. Une quinzaine de minutes plus tard, après adresse et acrobatie, un noble combattant d'une douzaine de livres se retrouve sur la batture.

     Mes paupières se font lourdes je grimpe la berge, m'asseois dans la mousse, le dos appuyé contre un vieux tronc d'arbre. Je descends mon chapeau sur le nez et je m'endors au son de l'un des plus belles symphonie que je connaisse, « La Sainte-Anne ».

référence

» Par Jacques Bérubé
» Atossement Vôtre, Été 1987.
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