Pêche sur la Grande

     6hl5 ; l'air est frais, je relève mon collet en secouant les épaules. Il fera beau ; déjà les rayons du soleil éclairent la montagne en face de la fosse "Old Camp". Je descends quelques marches, en jetant un coup d'oeil rapide vers la grève.

PÊCHE SUR LA GRANDE
     Le grand canot est toujours là, bien amarré, tranquille; comme encore endormi. J'inspire profondément, retiens mon souffle et pour un court instant, c'est tout le sous-bois qui demeure captif de mes poumons.

     Sur la pointe, située à mes pieds, j'aperçois des galets détrempés ca et là comme des traces laissées par la nuit, dans son empressement à quitter l'onde. Derrière moi, la porte moustiquaire du camp des guides se referme en claquant. J'ai toujours aimé ce bruit particulier à l'été.

     Gilbert me rejoint, les cuissardes déjà remontées. Une autre journée de pêche qui s'amorce sur la Grande-Rivière. Nous rejoignons la berge par le petit sentier. Ça rit dans la salle à manger... bon signe!

     En regardant en direction du "club house", la première chose qui l'on remarque, ce sont les longues et nombreuses cannes qui, lorsqu'elles prennent appui dans l'angle formé par la bâtisse et la rampe, ressemblent à une gerbe. De l'autre côté, les bottes, les sacs, traînent négligemment. Au centre de la pièce, un grand, un long Anglo-Saxon me salue d'un guttural "Bonjourrr Fransoûàà". J'aime bien ces gens de la Nouvelle-Angleterre, leur chapeau mou cache toujours des yeux d'enfant.
Mon compagnon a déjà vérifié la température de l'eau. Il se dirige comme à l'habitude vers le premier rapide, question de vérifier la présence de saumons. Je ramasse l'éponge au fond du canot et commence à assécher l'embarcation, ce long esquif de 24 pieds. Une fois les bancs replacés, je remonte chercher le bagage de la journée. Drôle de routine qui, à force d'être répétée, devient un rite...

     Aujourd'hui, trois pêcheurs prendront place à bord : Jim, Patty et James.

     Une dernière mise au point avec le grand patron pendant que chacun s'affaire, donne un dernier conseil, recommande telle ou telle mouche... l'atmosphère se réchauffe. Il y a une heure à peine, tous ces gens animés et bien en vie, sortaient d'un sommeil chaud et confortable pour mettre un gros orteil frileux et hésitant sur le plancher froid du camp.

     Il a été convenu que Jim pécherait le "Camp's run" avec Gilbert et que j'accompagnerais Patty et James plus en aval.

C'est le départ!

     Où nous sommes, à la tête du premier rapide, la rivière est étroite et l'eau peu profonde. Les pêcheurs traverseront à pied, pas question d'effrayer Salar. Je rejoins rapidement l'autre rive, plus en amont. J'échoue silencieusement le grand canot et retrouve mes deux amis qui se dirigent vers le "Water Guage". Nous passons derrière Jim. Déjà le sifflement de la soie se fait entendre. Jim est un vieil habitué de la Grande; il y pêche depuis des dizaines d'années.

     Quelques enjambées supplémentaires nous amènent à la tête de notre rapide. Je dépose l'épuisette par terre. Patty sera la première à tenter sa chance. L'endroit est idéal pour un débutant. Le lancer ne nécessite l'utilisation que de peu de soie, l'arrière est dégagé, le vent favorable au moucheur, sans compter la quinzaine de queues qui s'agitent derrière la grosse roche blanche.

     Bientôt, sa "Black Bear" atteint le "hot spot". Au troisième lancer, un saumon vient jeter un coup d'oeil. J'invite Patty à attendre quelques instants avant d'effectuer un autre lancer. Je la fait remonter un peu et lui demande de lancer à nouveau, au même endroit. J'espère que la mouche passera moins vite. Elle effectue deux faux lancers, question de s'ajuster. Sa technique s'est améliorée depuis son arrivée, il y a quelques jours. Puis c'est l'offrande... la mouche amerrit exactement là où il le fallait. Elle dérive... je vois le saumon qui amorce sa montée... un éclair argenté jaillit du fond. Je crie : "pull". La canne s'arc-boutte. Top chrono...!

     Le combat s'amorce vivement. Le poisson file comme une torpille en descendant le courant. Le tambour du moulinet tourne à une vitesse vertigineuse tout en laissant entendre un bruit strident.

     Je m'approche de Patty afin de mieux l'assister. "Le scion bien haut, plus haut!" Je la fais reculer doucement afin qu'elle puisse prendre un peu de hauteur. James, excité répète tout ce que je dis. Pendant ce temps, notre saumon ralentit son allure. Il a atteint la fosse profonde. Patty rentre de la soie en se déplaçant vers l'aval. Elle se placera bien en arrière de son saumon.

     "Continue de rebobiner, le scion plus haut!" Je vérifie de l'oeil la position du frein. Notre adversaire s'apprête à exécuter un saut périlleux. Il navigue vers l'amont. Soudain, la bête crève l'eau en présentant son flanc bleuté. Il tournoie comme s'il voulait s'arracher à ce lien qui le retient au pêcheur. Quelle sensation! Le voilà qui repart de plus belle vers la fosse.

     Le moulinet chantonne à nouveau, puis c'est le silence... Oh! Oh! Je regarde Patty qui a l'air affolée. Son moulinet s'est enrayé... "Cours vers la rive et baisse le bout de la canne. Vite!" La manoeuvre réussit. Le saumon sentant la pression se relâcher, se calme et remonte lentement le long du cran de roche.

     Profitant de cette interruption bienvenue, je me penche, voir ce qui ne va pas. Une boucle s'est formée à même la soie, empêchant la bobine de tourner librement. Je la retire, dévide quelques pieds de ligne, démêle le tout et la replace. Ces quelques secondes ont paru des heures à Patty. Le combat reprend. Nous avons affaire à un bagarreur. On peut le voir hocher violemment la tête de gauche à droite. Une accalmie puis, c'est à nouveau la course folle suivie d'un saut acrobatique. "Baisse la canne!".
Quinze minutes se sont écoulées depuis que Patty a ferré. Salmo faiblit, il donne du flanc ; le courageux roi des eaux s'avoue vaincu.

     J'avance doucement l'épuisette. La mouche a bien pénétré le maxillaire supérieur. Patty tient sa canne à bonne hauteur et amorce un léger mouvement de rotation des poignets vers l'aval. Salar, guidé bien malgré lui, se retrouve tête première dans le filet... je retrousse le manche.

"Dix-sept minutes".

     Patty saute de joie, félicitée par son compagnon et par moi-même. Un beau saumon d'une douzaine de livres. Une femelle, on le voit à sa tête, à la rondeur de son corps. Je gagne la rive avec beaucoup de précautions. Mes amis tiennent à prendre une photo. Patty s'approche de moi, se penche face à ma caméra. Je soulève notre précieuse reine une main sous l'abdomen, l'autre retenant la queue. James immortalise ce moment d'une légère pression de l'index.

     Je libère l'hameçon à l'aide de mes pinces. Une autre "Black Bear" qui finira sur un chapeau. Notre amie baigne toujours dans son élément, séparée de la liberté que par un fin treillis. Nous la mesurons à l'aide d'un ruban. Soixante-seize centimètres! Salar retrouvera sa liberté, je le supporte, nez face au courant. Je sens son corps onduler, il s'oxygène... quelques mouvements de va et vient, je relâche mon emprise. La rivière reprend possession de sa compagne. Un long trait argenté qui bientôt disparaît dans les profondeurs émeraudes. Nous nous regardons tous... une grande joie nous habite en cet instant.

     Patty arpentera encore des yeux ce rapide magnifique, comme pour étirer la magie. Encore ivre de sa victoire, elle nous assurera plus tard que son saumon a repris sa place, sous le ciré...

     Un cri nous ramène à la réalité.

     Jim croise le fer avec salar. Par deux fois, ce jour-là, Gilbert s'acquittera de sa tâche en "pro". Résultat, match parfait. Quand nous accosterons sous le pont, après une descente de 15 km, tous auront connu la joie d'avoir ferré un saumon sur la Grande-Rivière.

référence

» Par François Bouchard
» Salmo Salar #26, Hiver, Février 1992.
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