Le Saumon Atlantique au Québec : Un patrimoine à conserver

     Il me fait plaisir de venir vous adresser quelques mots, aujourd'hui, au sujet d'une espèce qui vous est chère à tous en tant que pêcheur sportif et qui, malheureusement, est constamment menacée.

     Personne ne peut demeurer indifférent à cette richesse naturelle qu'est le saumon. Et si c'est avec regret que nous constatons trop souvent l'énergie avec laquelle certains cherchent à dilapider cette ressource, nous éprouvons, d'autre part, un sentiment de satisfaction en voyant les résultats que donnent nos programmes d'aménagement.

     Lorsque votre président, monsieur Boivin, m'a demandé de vous parler du "Saumon atlantique au Québec, patrimoine à conserver", j'avoue que je n'ai pas saisi de prime abord toute la portée et la véracité de ce thème. Et c'est en revoyant brièvement l'historique de cette espèce au Québec que je me suis rendu compte à quel point le saumon a des racines profondes dans notre société, laquelle lui a souvent bien mal rendu les services que le saumon lui avait valus. En effet, nous devons admettre que le développement démographique, agricole et industriel au Québec a exercé une influence — déterminante et négative dans l'ensemble — sur l'évolution et l'abondance des populations de saumons.

DEBUT DE LA COLONIE

Le Saumon Atlantique au Québec : Un patrimoine à conserver
     A l'arrivée des premiers Européens en Amérique, on trouvait, disent les uns, le saumon dans le lac Ontario et ses principaux tributaires, de même que dans la majorité des rivières qui se jettent dans le Saint-Laurent depuis Sainte-Anne-de-la-Pérade jusqu'à Blanc-Sablon sur la rive nord, et depuis la rivière Chaudière jusqu'en Gaspésie sur la rive sud.

     Certains auteurs prétendent même que le saumon remontait le Saint-Laurent jusqu'en amont de Montréal, et même jusqu'au lac Ontario.

     Je laisse aux historiens le soin de régler ce différend, mais j'en retiens qu'il faut aujourd'hui s'éloigner passablement de la ville de Québec avant d'avoir la chance de voir du saumon atlantique, alors qu'au milieu du siècle dernier, quelques valeureux spécimens remontaient encore la rivière St-Charles.

     A l'époque des premiers colons et jusque vers les années 1,850, le saumon constituait avant tout pour les Québécois une denrée alimentaire et un produit de commerce. A cette époque quelques richissismes sportifs et les militaires en garnison portaient un intérêt à la pêche sportive. A cette époque, goélettes, et bateaux en provenance de l'Europe et des États-Unis venaient régulièrement faire cargaison à Québec, Sept-lles, Gaspé et dans la Baie des Chaleurs, de saumons que l'on capturait dans les pêches commerciales.

     Cette richesse naturelle semblait inépuisable à un point tel qu'on a écrit en 1715, en parlant des pêches dans le Saint-Laurent: "Mais ce qui mérite le plus d'attention, ce sont les pêcheries qui peuvent se faire du saumon, de la morue, du loup-marin (etc..) et qui sont capables de produire des richesses plus grandes que les plus riches mines d'or du Pérou". On est bien loin de tout cela aujourd'hui! Et si le saumon demeure encore une richesse naturelle valable, c'est grâce à la vigilance soutenue de nombreux citoyens et administrateurs au cours de l'histoire.

19lème SIECLE

     Dès 1807, des règlements ont été édictés pour limiter les efforts des Pêcheries. La loi de la pêche de 1824 mettait un terme à plusieurs pratiques abusives, telles que l'utilisation de la foëne sur les frayères et l'utilisation d'obstacles dans les rivières pour guider le saumon vers les filets.

     En 1857, l'Officier des Terres de la Couronne, dans son rapport au Gouverneur général du Canada, mentionne, en parlant du saumon, "qu'il est évident que si nous ne prenons pas des mesures de protection plus efficaces que celles qui ont été adoptées jusqu'ici, ce sera l'extermination de cette précieuse ressource". Pour contrer le non-respect des lois et le braconnage en rivière, le gouvernement, suite aux recommandations d'un haut fonctionnaire, loue à des intérêts privés les droits de pêches sur les rivières à saumon appartenant à la Couronne.

20lème SIECLE

     Mais ces efforts d'ordre administratif et de protection en rivière n'ont pu freiner le recul de l'aire de distribution du saumon atlantique.

     Aussi, les administrateurs se sont-ils tournés vers les scientifiques dans l'espoir qu'une meilleure connaissance des voies de migration du saumon et de l'exploitation à Terre-Neuve puisse amener une gestion plus efficace de nos populations de saumon. Suite à cette nouvelle approche, de nombreux chercheurs à l'emploi du gouvernement et des universités ont entrepris diverses études à plusieurs endroits dans le Golfe Saint-Laurent, là où se rencontrait le saumon. Malheureusement, la deuxième guerre mondiale empêcha la mise en application des recommandations issues de recherches prometteuses, et interrompit certains travaux scientifiques.

     Pendant ce temps, les populations de saumons poursuivent leur déclin. En 1949, Percy Nobbs, celui-là même qui dessina avec succès les plans de la passe migratoire de la rivière Matane, souligne "la situation critique de l'industrie du saumon au Québec".

     Avec les années soixante, d'énormes crédits provenant de grands plans d'aménagement (ARDA, BAEQ, ODEQ) permettent la construction de passes migratoires et celle de la pisciculture de l'Anse Pleureuse.

     D'autre part, les pêcheries de Terre-Neuve et du Groëland prennent de l'expansion pendant que le rendement des pêcheries commerciales et sportives accusent un sérieux déclin.

     Simultanément, le public exige un plus grand accès aux rivières. Six rivières ou parties de rivières sont ainsi rétrocédées au domaine public et contribuent à l'essor touristique et économique de régions touchées.

     C'est aussi l'époque qui a vu naître le Conseil du Saumon de l'Atlantique, organisme gouvernemental consultatif, dont les fonctions sont d'assurer une coordination des efforts de recherches, d'aménagement, de protection et d'exploitation du saumon, et de faire les recommandations appropriées aux autorités.

     Plus on se rapproche des années 1970, plus on constate que les actions pour la conservation du saumon se précisent et s'accentuent, en réponse, d'une part, au déclin accru de la ressource et, d'autre part, à l'augmentation de la demande tant au niveau commercial qu'au niveau récréatif.

     La rareté du saumon en fait un produit de consommation recherché, dont le prix au débarquement demeure supérieur à celui des autres espèces de poisson exploitées commercialement. D'un autre côté, la qualité de la pêche sportive au saumon attire de plus en plus d'adeptes qui désirent leur part de la ressource.

     Le début des années 70 amène une diminution jamais vue encore des populations de saumon, conséquence directe de l'exploitation du saumon au Groëland et à Terre-Neuve et dont une partie importante des prises est d'origine québécoise.

     L'action se transpose à l'échelle internationale, et des ententes sont conclues pour réduire ou éliminer certaines de ces pêcheries. Des mesures sévères sont prises au Nouveau-Brunswick et en Gaspésie pour permettre le rétablissement des populations de saumon sévèrement affectées.

Conclusion

     Si l'on remonte dans l'histoire du Québec, on remarque que le saumon a joué un rôle important dans l'économie de la province. La valeur initiale de l'espèce comme produit de consommation et de commercialisation s'est enrichie au cours des années d'une valeur esthétique reliée à la pratique de la pêche sportive.

     Les inquiétudes de nos ancêtres et les efforts de nos prédécesseurs vis-à-vis la conservation du saumon témoignent des liens intimes existant entre l'homme et la ressource. Nous avons hérité d'une ressource unique et nous serions véritablement irresponsables de ne pas poursuivre les efforts entrepris par nos prédécesseurs. La pérennité du saumon dans nos eaux sera le symbole vivant de notre détermination à maintenir un environnement sain et à exploiter intelligemment nos richesses fauniques. Il n'est pas question que nous renonçions et que nous répétions les erreurs qui ont amené la disparition du saumon dans certains pays.

     Pour obtenir, je désire souligner l'espoir que nous entretenons vis-à-vis une association comme la vôtre dans la réalisation des objectifs qui nous sont communs en matière de saumon.

références

» Par Michel Duchesneau; sous-ministre Tourisme, Chasse et Pêche
» Dessin Jacques Juneau
» A.P.S.S.Q Janvier-Avril 1979.
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