Les Indiens et le Braconnage du Saumon

     À la fin des années 1960, l'avenir du saumon anadrome de l'Atlantique était bien loin d'apparaître ...rose! D'années en année, le saumon s'était fait de plus en plus rare dans la centaine de rivières à saumons du Québec: on commençait alors à parler de « désastre mondial » puisque environ 70 pour 100 de tous les saumons anadromes de l'Atlantique dans le monde entier sont natifs du Québec!

     Le cri d'alarme fut alors lancé par tous ceux qui s'intéressaient de très près à la survie de cette espèce de poissons: les pêcheurs sportifs, les membres de clubs privés; les associations sportives, les guides, les pourvoyeurs, les hommes d'affaires des régions impliquées, les biologistes, etc., etc.,           

     La situation était devenue grave au point que les autorités gouvernementales des provinces de I'Est du Canada, en accord avec les autorités fédérales, décidèrent de prendre des mesures assez radicales pour protéger le saumon: dès le printemps de 1972, la pêche commerciale du saumon fut interdite pour une période de cinq ans (période qui a été prolongée en 1977, puis en 1978) et les pêcheurs commerciaux reçurent un dédommagement annuel. Cette mesure est applicable aux côtes canadiennes de l'Atlantique (à l'exception des côtes de Terre-Neuve et de la Basse-Côte-Nord au Québec). On voulait permettre aux gros géniteurs, qui se faisaient habituellement prendre dans les filets des pêcheurs commerciaux, de remonter les rivières jusqu'aux frayères et d'assurer un taux de reproduction suffisant pour repeupler naturellement les rivières qui s'étaient graduellement dégarnies.

LE BRACONNAGE

     Mais les autorités gouvernementales se sont rapidement rendu compte que des citoyens peu respectueux des lois avaient décidé de contourner l'interdiction de la pêche commerciale. Ces individus, intéressés seulement à amasser de l'argent, à "faire la passe" comme on dit communément, ont inventé toutes sortes de « trucs ».
Depuis 1972, les Amérindiens se sont souvenu, tout à coup, que leurs ancêtres péchaient jadis le saumon pour survivre! mais il est de notoriété publique que les autochtones de la Baie des Chaleurs n'ont plus besoin du saumon pour assurer leur survie, depuis des générations! Les Micmacs de la réserve de Restigouche se mirent quand même à tendre des filets, à l'ouest du pont de Campbelton (à l'extrémité ouest de la Baie des Chaleurs) capturant ainsi une grande partie des saumons qui tentent de rejoindre deux des meilleurs rivières à saumons du Québec et du monde entier: la Matapédia et la Ristigouche.

     Devant un tel fait, on a assisté, ces dernières années, à un tollé de la part des pêcheurs sportifs et aussi de la part des pêcheurs commerciaux gaspésiens (qui, rappelons-nous, n'ont plus le droit de pêcher commercialement le saumon de l'Atlantique depuis sept longues années!). On a aussi entendu les protestations véhémentes des membres de clubs privés de guides, des pourvoyeurs, des hommes d'affaires reliés à l'industrie touristique régionale, ainsi que de grandes associations québécoises (notamment l'Association des pêcheurs sportifs de saumons du Québec, Inc.) ou internationales (la Fondation internationale pour le saumon de l'Atlantique). Mais, la situation n'a pas encore changé!

Les Indiens et le Braconnage du Saumon
     En juin 1973, la tension est montée à un tel point qu'il s'est produit de sérieuses échauffourées entre les « Blancs » et les Amérindiens de cette partie de la Baie des Chaleurs: des citoyens en colère contre le braconnage des Indiens Micmacs ont voulu arracher les filets tendus et obliger les Micmacs à respecter les mêmes lois et les mêmes règlements que tous les autres Canadiens et Québécois. On a alors dû faire appel à un détachement de la brigade anti-émeute de la Sûreté du Québec, qui a dépêché quelques dizaines d'hommes sur les lieux pour prêter main-forte aux agents de la conservation de la faune de la région et pour essayer de faire entendre raison aux Indiens.  Les Amérindiens, plaçant devant eux leurs femmes et leurs enfants, ont chassé les quelque 60 agents de la Sûreté du Québec et agents de conservation des lieux avec des pierres, des bâtons et des carabines. Les policiers et les agents de la conservation de la faune ont décidé d'abandonner le siège, pour éviter que la situation ne devienne encore plus tragique.

     Le gouvernement fédéral ne veut pas se mettre les « pieds dans les plats » et cherche à éviter un conflit ouvert avec tous les autochtones du pays: il préfère laisser le gouvernement du Québec se débrouiller tout fin seul avec ce problème cuisant, en prétextant que la réserve de Restigouche est à Cross Point, (Pointe-à-la-Croix), en territoire québécois, et que les rivières Matapédia et Restigouche sont aussi en territoire québécois. Le gouvernement canadien prétend que le gouvernement du Québec a tous les pouvoirs voulus pour agir, par le ministère de l'Industrie et du Commerce (Direction générale des pêcheries maritimes) ainsi que par le ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche (agents de la conservation de la faune.).

ILLÉGALITÉ « LÉGALISÉE »... SANS SUCCÈS

     En 1976, en désespoir de cause, le ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche (M.T.C.P.) a décidé de conclure avec les Micmacs de la réserve de Restigouche une entente tout à fait illégale dans le but d'arrêter ce braconnage frénétique et absolument désastreux. Ce n'est pas nous qui qualifions cette entente d'illégale, mais bien le sous-ministre adjoint du M.T.C.P., le Dr Gaston Moisan: nous rapportons les propos qu'il a tenus devant les membres de l'A.P.S.S.Q. qui participaient à la première assemblée générale annuelle de notre association, le 24 septembre 1977, au HiIton de Québec.

     Cette entente parfaitement illégale permettait aux Micmacs de pêcher le saumon au filet et en dehors de leur réserve, à la condition qu'ils commencent seulement à une date précise et à la condition qu'ils ne prennent pas plus que ce qui est nécessaire à leur alimentation et à leur survie. Le Dr Gaston Moisan admet que cette entente parfaitement illégale n'a rien donné, puisque les chefs des Indiens ont été incapables de la faire respecter par les membres de la bande!

     Même si cette entente de 1976 accordait aux autochtones des droits nettement supérieurs à ceux qui sont accordés aux « Blancs » (droits qui ne seraient d'ailleurs jamais accordés aux Blancs, pour tout l'or du monde!...), les Micmacs l'ont vertement outrepassée. Les "Blancs" ont jeté les hauts cris, à la fin de 1976 et au début de 1977, à tel point que les Indiens ont senti le vent tourner contre eux et ont senti qu'ils perdaient rapidement les rares appuis qu'ils possédaient encore chez les gens favorables à leur thèse et à leur philosophie de vie: un nouveau conseil de bande a été formé dans la réserve de Restigouche et c'est ce conseil-là qui est venu, lui-même-rencontrer les autorités du M.T.C.P. au début de 1977, pour s'engager à faire respecter (en 1977) l'entente tout à fait illégale déjà intervenue (en 1976) entre l'ancien conseil de bande et les dirigeants du ministère. Croyez-vous que la situation a changé? Pas le moins du monde! Ce fut peut-être pire encore, en 1977, que ça ne l'avait été durant la saison de 1976! Le nouveau conseil de bande a été obligé d'admettre qu'il a été totalement incapable de faire respecter l'entente.

     Le 24 septembre 1977, lors de cette première assemblée générale annuelle de l'Association des pêcheurs sportifs de saumons du Québec, au Hilton de Québec, le Dr Gaston Moisan, sous-ministre adjoint du ministère du Tourisme, delà Chasse et de la Pêche, a bel et bien dit qu'il prenait sur lui d'ordonner aux agents de la conservation de la faune de son ministère d'arrêter les Indiens pris en flagrant délit de braconnage et de les poursuivre devant les tribunaux !

     Pourtant, depuis le début de la saison estivale de 1978, cela n'a pas été fait! Quelle est donc cette « éminence grise », au sein de l'actuel gouvernement québécois, qui a interdit au Dr Gaston Moisan de mettre son projet à exécution? Serait-ce, encore une fois, les « plus hautes instances » du gouvernement québécois qui auraient mis le frein pour ne pas « brusquer », ne pas  « choquer » les Amérindiens.

SUR LE PLAN INTERNATIONAL

     Cette question du braconnage du saumon par les Indiens risque maintenant de prendre une envergure beaucoup plus grande et de faire intervenir d'autres gouvernement en lice. Car la Fondation internationale pour le saumon de l'Atlantique, par l'intermédiaire du Dr Wilfrid M. Carter, son directeur exécutif, est fermement décidée à relancer le débat et à ne pas lâcher tant que le problème n'aura pas été résolu!

     Dans un communiqué largement distribué à tous les véhicules d'information de l'Est de l'Amérique du Nord, le Dr Carter a déclaré que les gouvernements canadiens et québécois refusaient tout simplement de prendre leurs responsabilités devant cette pêche commerciale illégale et non autorisée pratiquée par les Micmacs de la bande de Restigouche (car l'entente illégale entre le M.T.C.P. et les Indiens n'a évidemment pas été renouvelée, en 1978...)

     Le gouvernement du Québec, en particulier, doit être tenu responsable de la situation actuelle déclare de Dr Carter, qui rappelle que le braconnage du saumon par les Indiens est fait au grand jour dans la rivière Restigouche, du côté québécois de la rivière.

     Le Dr Carter ajoute que les Micsmacs continuent toutes les nuits, depuis le début du mois de juin, de tendre leurs filets pour capturer des saumons; le directeur exécutif de la Fondation internationale pour le saumon de l'Atlantique a pu se rendre compte lui-même que les prises étaient faites en grande quantité et que les poissons braconnés étaient vendus au vu et au su d'à peu près tout le monde.

     « Les autorités gouvernementales sont très bien informées de ce qui se passe, mais elles n'en continuent pas moins de fermer les yeux sur cette pêche commerciale illégale », souligne le Dr. Carter.

     Pendant que les Micmacs pratiquent cette pêche commerciale illégale, les pêcheurs commerciaux « Blancs » en sont toujours empêchés et les contribuables du pays continuent de payer des sommes d'argent importantes à ces pêcheurs commerciaux « Blancs » durant la période du ban sur la pêche commerciale du saumon de l'Atlantique.

     Le Dr Carter veut qu'on comprenne bien que la Fondation internationale pour le saumon de l'Atlantique n'est pas opposée à ce que les autochtones pèchent le saumon pour assurer leur "survie" ou pour s'alimenter. « Au contraire, dans d'autres régions, la Fondation a mime participé à l'élaboration d'ententes entre les bandes indiennes et les autorités gouvernementales et ce fut une réussite au plan de la mise en application », précise le Dr. Carter.

     La gravité du braconnage perpétré par les ! Micmacs, de la bande de Restigouche est telle que la Fondation internationale pour le saumon de l'Atlantique (un organisme privé, rappelons-le) a pris sur elle de rencontrer les chefs indiens et de leur proposer des programmes spéciaux d'emploi de la main-d'oeuvre, pour les empêcher de braconner et de vider les rivières Matapédia et Restigouche pour se faire de l'argent. Cette offre tient toujours.

     Le Dr Carter croit que les jours de la rivière Restigouche sont comptés et que cette rivière ne sera plus jamais l'une des meilleures rivières â saumons du monde, si le gouvernement fédéral, le gouvernement du Québec et celui du Nouveau-Brunswick ne se décident pas bientôt à prendre leurs responsabilités. « Cette région du pays en subirait de graves conséquences économiques; les citoyens qui tirent une grande partie de leurs revenus, au Québec et au Nouveau-Brunswick, de la pêche sportive du saumon dans les rivières Matapédia et Restigouche, seront plus particulièrement touchés », conclut le Dr. Carter.

C'EST CRIMINEL!

     Le braconnage est un crime contre la Nature, d'abord, parce que les tristes individus qui s'y adonnent mettent en danger la survie de certaines espèces animales. Mais c'est aussi un crime contre la société en général, parce que les criminels volent une richesse naturelle qui appartient à l'ensemble des citoyens, Un criminel qui s'en prend à l'ensemble de la société est bien plus écoeurant que celui qui vole un bien appartenant à un individu ou à un groupe d'individus: ce criminel doit être dénoncé vertement et puni d'une façon exemplaire, quels que soient sa race, sa couleur, sa religion, son état de fortune ou ses convictions politiques! Aucune excuse ne peut être valable pour le braconnage!

     C'est aux pêcheurs sportifs, parmi tous les autres membres de la société, qu'il appartienne dénoncer les braconniers et de sauvegarder le patrimoine faunique du territoire national. Les sportifs doivent dénoncer les actes de braconnage dont ils sont les témoins. Mais, lorsque les autorités ont été alertées et qu'elles ne font rien (comme dans le cas du braconnage du saumon par les Micmacs de Restigouche), les sportifs doivent redoubler d'ardeur: qu'ils prennent donc quelques minutes de leur temps pour sauver une espèce de poissons dont la survie est menacée et pour sauver leur sport pendant le restant de leurs jours et pour les générations futures! Ils n'ont qu'à faire les pressions que leur permettent leurs moyens: manifestations, lettres à l'Opinion du Lecteur des journaux (quotidiens, hebdomadaires, revues), lettres à leur député provincial et à leur député fédéral, lettre au premier ministre du Québec, au premier ministre du Canada. Quand l'avenir du patrimoine faunique et l'avenir du sport est mis en danger, qu'est-ce que quelques minutes ou quelques heures d'une seule soirée pour écrire quelques lettres qui, ajoutées les unes aux autres et ajoutées à celles provenant de d'autres sportifs, finiront peut-être par changer la situation actuelle?

     Si vous désirez vous servir encore longtemps de vos cannes à pêcher sur les rivières à saumons du Québec, vous feriez peut-être mieux de vous servir, dès maintenant, de vos stylos pour écrire des lettres à qui de droit et pour préparer des résolutions dans les réunions de vos associations locales et régionales !

     ANDRÉ-A. BELLEMARE

références

» par Anré-A. Bellemare
» photo tiré du livre « Le Saumon » Jean-Paul Dubé, 1984.
» APSSQ, Salmo Salar, Volume 2, #2, Juin 1978.
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